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n degrés de liberté

Écriture collective/ In Itinere collectif – mise en scène Thylda Barès – dramaturgie Ezra Baudou – au Théâtre de Belleville/Paris.

© Yves Trauger

C’est un élan républicain qui monte depuis plusieurs années faisant face à de sanglantes insurrections, et qui aboutit à la Commune de Paris, en 1871.

Un collectif de jeunes acteurs et actrices issus de différents pays s’empare de cet élan pour le faire sien, premier défi. Ils filent la métaphore météorologique, en l’occurrence celle d’un événement climatique extrême, la tempête, qu’ils convoquent sur scène, second défi. « On parle d’un vent de révolte, d’une marée humaine, d’une vague de manifestations… » disent-ils. Ont-ils fait le pari d’être le plus nombreux possible sur le plus petit espace qui soit, praticable placé au centre du petit plateau du Théâtre de Belleville ? troisième défi. Et sur ce petit plateau ils réussissent à nous faire croire qu’ils sont parfaitement à l’aise dans leur gestuelle et leurs déplacements. On est chez les Fédérés, au Conseil de la Commune et de la Garde Nationale de la mairie de Paris, avant qu’elle ne soit incendié. Ils font corps. La colonne Impériale érigée par Napoléon Ier est incendiée – elle sera reconstruite sous l’appellation de colonne Vendôme. Quelques pancartes permettent d’identifier les personnalités qui se sont engagées : Eugène Varlin, Théophile Ferré, Léo Frankel, Jules Vallès, et d’autres. Versailles tire sur les ambulances. On entend des témoignages. « Avis aux électeurs… ! »

© Yves Trauger

À ces récits collectifs se mêlent des bribes de récits de vie des acteurs : Paul, l’homme au tambour, Andrea de Stockholm, Manon la Belge, donnent quelques clés de leurs parcours, Mahtab, d’Iran, prend la parole pour les femmes de son pays. Tous sont passés par l’École Jacques Lecoq et ils ont eu l’envie de ce collectif, une utopie de plus, avec la création d’un langage théâtral commun basé sur le corps et le geste.

Le pari est osé et ça marche. Le spectacle est chorégraphié et nous mène sur les barricades et les pavés de Paris à travers de savants enchaînements et quelques dates affichées : « 515 jours avant la Commune… Jour 72, dernier jour de la Commune… Jour 18 dans toute la ville… Jour 28, école… Jour 34, à la boulangerie. Beaucoup d’anonymes font partie des Fédérés et, en dépit des barricades, chacun vaque. Il faut nourrir tout le monde. Le chef du pouvoir exécutif, Adolphe Thiers, peut aller se rhabiller, ils ne lui rendront pas les canons stockés dans les quartiers de Belleville, Ménilmontant, Montmartre ou Montrouge. Il y a de la résistance.

© Yves Trauger

On poursuit le voyage dans le temps. Inflation. Négocide avec le Gouverneur de la Banque de France. Discussions politiques. Les deux praticables n’en font plus qu’un, posés l’un sur l’autre. On est dans une salle de presse. Un Comité de Salut public se prépare. Psychodrame à la Commune. Tous s’empoignent. On vote. « L’Histoire ne se souviendra même pas de vous ! » dit l’un d’entre eux avant qu’un rideau de pluie ne s’abatte. Des chants de résistance et de combat ponctuent le spectacle, de Brassens aux Latino-américains. À les voir, des images nous viennent naturellement comme la célèbre toile de Delacroix La Liberté guidant le peuple, présentée en 1831 au Salon de Paris, sous le titre Scènes de barricades. Le titre du spectacle, n degrés de liberté fait allusion au génie mécanique où les degrés de liberté indiquent des possibilités de mouvement dans l’espace, sans contrainte, passant de translation à rotation, « n » restant toujours une inconnue.

Le collectif In Itinere s’empare avec talent d’un pan relativement oublié de l’histoire populaire française, la Commune, moment chaotique s’il en est sur fond de changement politique, social et la troupe ajoute, climatique. Ils optent pour un travail choral et un esprit de tréteaux dans la bonne humeur et sans dramatisation, même si La Commune a laissé de nombreux morts sur le pavé. Leur enthousiasme raconte les utopies d’une époque qui les habitent et se superposent à la leur, comme une forme de résistance. Ils s’en emparent et lui donnent corps au présent, cet enthousiasme est contagieux.

Brigitte Rémer, le 12 novembre 2024

© Yves Trauger

Avec : Victor Barrère, Andrea Boeryd, Paul Colom, Manon Dumonceaux, Nathan Chouchana, Harry Kearton et Mahtab Mokhber. Accompagnement scientifique Aglaé Jézéquel/ENS Paris et Davide Faranda/CNRS Saclay – création lumière et régie générale, Clémentine Pradier et Sebastien Roman – création son Lucas Pizzini · soutien musical Lucie Sansen/Hall de la chanson – scénographie Popito et Aurélien Izard · administration Vanessa Colas – diffusion Audrey Bottineau · presse Élodie Kugelmann.

Du 4 au 26 Novembre 2024, dimanche à 20h, lundi à 21h15, mardi à 19h, et le samedi 9 novembre à 17h : Théâtre de Belleville, Passage Piver. 75019. Paris – métro : Goncourt, Belleville – site : theatredebelleville.com – tél. : 01 48 06 72 34 16 – En tournée : 30 novembre 2024, ENS Paris Saclay (91) – 12 mars 2025, Région en scène Normandie, lieu à définir – 1er avril, Théâtre Victor Hugo, Festival Avis de temps Fort, à Bagneux (92) – 5 avril, Communauté de  Communes  Vallée de l’Orne et de l’Odon, Salle Paul Cash, à Fontaine-Étoupefour (14) – 11 avril, Centre Culturel André Malraux (ECAM), Le Kremlin-Bicêtre (94) – 25 avril, Théâtre le Piaf -Bernay (27) – 29 Avril, Le Rayon Vert, à Saint Valery-en-Caux (76) – 2 mai, Théâtre Intercommunal, Étampes (91) – 3 mai, Théâtre des Sources, à Fontenay-aux-roses (92) –  24 et 25 mai, Festival Les Plateaux éphémère, Théâtre de la Renaissance, à Mondeville (14) – 27 mai, Festival Curieux Printemps et Théâtre de l’Étincelle, à Rouen (76) – 27 au 29 Juin, Festival Vivacité, à Sotteville-lès-Rouen (76) – 3 et 4 juillet, Festival Sortie(s) de Bain, à Granville (50) – 5 et 6 juillet, ACB Scène Nationale de Bar le Duc (55) – 9 au 12 juillet, Festival Chalons dans le Rue (71) – 18 et 19 Juillet, Festival Spectacle en Retz, à Saint-Hilaire-de-Chaléons (44) – 24 juillet, Festival Les Faltaisies, à Falaise (14) – du 20 au 23 Août 2025, Festival d’Aurillac (15).

4211 km

© compagnie Nouveau Jour

Texte et mise en scène Aïla Navidi, compagnie Nouveau Jour – au Théâtre de Belleville, et du 7 au 26 juillet 2023, au 11/Festival Avignon off.

On voyage entre Paris et Téhéran – 4211 kilomètres est la distance qui sépare les deux capitales – et à travers trois générations et plusieurs décennies. Yalda raconte l’exil de ses parents, Mina et Fereydoun, venus en France après la révolution de 1979. On remonte le temps historique et le temps familial, de Téhéran à Paris, là où la mémoire individuelle rejoint la mémoire collective. La mémoire familiale passe ici par l’histoire qu’a écrit Aïla Navidi et qu’elle a portée à la scène, celle de sa famille, contrainte à l’exil.

On est en 2011 à la maternité Trousseau où naît une petite fille prénommée Marjane dont les grands-parents sont Iraniens et les parents franco-iraniens. Yalda, la mère de Marjane, est dans un grand désarroi face au père qui vient de déclarer leur fille sous son seul patronyme, français, négligeant le nom de la mère qui le lui avait pourtant expressément demandé. Tout au long de l’histoire on comprend l’importance de sa demande, pour que vive le nom, la mémoire du grand-père et la mémoire familiale, les souvenirs du pays.

© compagnie Nouveau Jour

C’est une histoire de vie qui se raconte, dans l’intensité et la créativité des acteurs, avec un travail artisan et peu de moyens, sur un plateau-sorte de radeau recouvert de tapis où grandit Yalda. Un rideau de tulle sépare le présent du temps des souvenirs, des réminiscences, à l’arrière-scène (scénographie de Caroline Frachet). En 1981, le jour de sa naissance, ses parents emménageaient en France, dans un nouvel appartement, pas si simple à trouver. Et l’on entre dans l’histoire, à partir de leur rencontre à Tabriz, ville du nord-ouest de l’Iran, Tabriz et son jardin odorant. Le père est journaliste, militant à Amnesty International et sort juste de prison. Ils se marient, on assiste au rituel de mariage où s’égrène du sucre au-dessus des mariés, « pour que la vie soit douce ».  Contre l’avis de leurs parents, Mina et Fereydoun quittent le pays pour éviter que lui, restant en potentiel danger, ne reparte en prison. À Paris, ils donnent naissance à leur fille, Yalda. On les voit danser de bonheur. Il continue son métier de journaliste, elle est professeur de philosophie. Et c’est par les questions que posent Yalda à son père, tout au long du spectacle, qu’on entre dans l’histoire collective, politique et sociale de l’Iran. La jeune fille fantasme un pays qu’elle ne connaît pas mais qui est son identité, et entre petit à petit dans sa réalité, par le grand-père resté là-bas et par le père, qu’elle soumet avec insistance à ses questions. « J’ai une longue histoire à te raconter » lui dit son grand-père et il la lui raconte, par bribes, au fil des conversations et par cabines téléphoniques interposées, notamment le récit d’un départ précipité en 1980, habillé en peshmerga, pour la traversée à pied, de l’Irak.

© compagnie Nouveau Jour

On entre dans le système de répression des années soixante-dix, sous le gouvernement du Shah, dans la prison d’Evin à Téhéran où son père purge une peine de quatre ans, « plus une, tombée d’on ne sait où. » On assiste, derrière le tulle, aux brutalités et aux tortures, sans insister, sans complaisance. Après une révolution pleine d’espoir l’Ayatollah Khomeini succède au Shah, mettant les islamistes au pouvoir. Déroute des libertés, interdictions, port du voile, menaces permanentes, arrestations, tortures. Khomeini meurt à quatre-vingt-neuf ans mais un ayatollah en cache un autre, les événements récents, avec la mort de Mahsa Amini en septembre 2022 pour avoir mal porté son voile, ne contredisent pas le cours de l’Histoire.

© compagnie Nouveau Jour

En France, les parents de Yalda apprennent le français comme langue d’intégration et rêvent du toit de leur maison quand ils sortent dormir sur le balcon. Ils accueillent certains compatriotes en exil et manifestent pour la liberté. Leur pays ne les quitte pas, ils font face aux difficultés de tout exilé : la jeune fille, contrainte de demander la naturalisation pour passer le bac, l’administration qui lui propose une liste de prénoms français, elle, qui ne veut pas en entendre parler. Son père qui décline toute naturalisation. Son grand-père qui disparaît, première confrontation avec la mort, vécue à distance. Son premier vote, en France où elle apprend, à dix-sept ans, la résilience. « Elle est comme ça notre vie Yalda, elle est faite de massacres, de guerres, de traumatismes mais ion a décidé de se battre, on a décidé de survivre. C’est ça qu’on essaie de transmettre, la résilience. »

Et l’auteure pose la question de la normalité : « qu’est-ce qu’une vie normale ? » Elle se souvient aussi du départ de son père pour une mission au Kurdistan pendant plus de huit mois, et qui retrouve une enfant mutique à son retour, du système d de la survie qui fonctionne partout et pour tous, d’une valise ouverte qui apporte les odeurs du pays. Son identité, elle la marque avec force : « Je suis Iranienne, réfugiée politique. On veut tous rentrer. On va rentrer » fut le leitmotiv de sa jeunesse. » Y-a-l-d-a, ces cinq lettres marquent son identité. Le spectacle se termine sur son arrivée en Iran avec son époux et sa fille, partis découvrir le pays, et d’un grand silence à leur arrivée.

Le texte relève de l’écriture cinématographique et la mise en scène reste fluide malgré la complexité des retours dans le temps. Six acteurs portent avec conviction les différents personnages et épisodes de la vie familiale, dont trois d’entre eux interprètent respectivement Yalda et ses parents. Dans la multiplicité des autres personnages, se grave la lisibilité des événements historiques et notre errance d’une date à l’autre et d’un lieu à l’autre, sans difficulté. La direction d’acteurs qu’assure la metteure en scène, Aïla Navidi, qui joue également dans le spectacle et qui en signe le texte est précise et juste dans sa relation avec les événements. 4211 km a obtenu la mention spéciale et le prix du public du concours jeune metteurs (res) en scène du théâtre 13. Un spectacle à ne pas manquer.

Brigitte Rémer, le 5 juin 2023

Avec : June Assal en alternance avec Aïla Navidi – Sylvain Begert – Benjamin Brenière en alternance avec Damien Sobieraff – Florian Chauvet – Alexandra Moussaï en alternance avec Aïla Navidi – Olivia Pavlou-Graham. Assistante à la mise en scène Laetitia Franchetti – scénographie Caroline Frachet – création Lumière Gaspard Gauthier – création sonore et vidéo Erwann Kerroch Production Compagnie Nouveau Jour – Prix du public et Mention spéciale du prix Théâtre 13 / Jeunes metteur.se.s en scène 2022

Du dimanche 7 au mardi 30 mai 2023, Lundi et mardi à 21h15, dimanche à 20h. Théâtre de Belleville, 16 Passage Piver. 75011. Paris – métro Goncourt ou Belleville – tél. : 01 48 06 72 34 – site : www.theatredebelleville.comEn tournée : 21 juin 2023, Festival d’Anjou – Du 7 au 26 juillet, au 11/Festival Avignon off, 11 boulevard Raspail , à 15h25, tél. : 04 84 51 20 10, email : contact@11avignon.com – 28 février 2024 Théâtre du Garde-Chasse, Les Lilas (93) – 29 mars 2024, Théâtre Jacques Carat, Cachan (94) – 4 avril 2024, Théâtre du Vésinet (78) – 11 et 12 avril 2024, Montargis.