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Pelléas et Mélisande

© Benoîte Fanton – Opéra national de Paris (1)

Drame lyrique de Claude Debussy sur un poème de Maurice Maeterlinck – direction musicale Antonello Manacorda – mise en scène Wajdi Mouawad – orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris, chef des chœurs Alessandro Di Stefano – à l’Opéra Bastille.

Claude Debussy a passé dix ans de sa vie à rechercher le monde sonore et poétique adapté à la pièce de Maeterlinck dont la première représentation eut lieu en 1893. Ce drame lyrique en cinq actes et douze tableaux signé du compositeur en 1902 ouvre sur une écriture musicale singulière et personnelle en rupture avec la forme classique, sa modernité marque l’époque.  Robert Wilson en a présenté une vision qui a fait date, au Festival de Salzbourg en 1997. Peter Sellars a mis en scène en 2005 Tristan et Isolde de Richard Wagner, très proche dans l’inspiration poétique et qui avait été créée en 1865. Bill Viola artiste vidéaste en réalisait la scénographie visuelle.

© Benoîte Fanton – Opéra national de Paris (2)

L’image se prête au lyrisme et à l’obscurité de l’œuvre, à la visualisation de la nature – eau, forêt, mer, grotte – symbole des sentiments intérieurs et de la métaphysique des personnages. Wajdi Mouawad qui aujourd’hui signe la mise en scène de Pelléas et Mélisande avec dans le rôle-titre la soprano Sabine Devieilhe et le baryton Huw Montague Rendall, sous la direction musicale d’Antonello Manacorda, crée cet environnement écologique et romantique, assisté de Stéphanie Jasmin créatrice d’images. La scénographie d’Emmanuel Clolus joue des déclivités du terrain, avec des lieux d’eau et de nature à l’avant-scène ainsi que des trappes d’où apparaissent certains personnages, et sur les hauteurs le palais du vieil Arkel. Un rideau fait de fils ou de fines cordes pouvant faire référence à la chevelure de Mélisande dans laquelle s’enroule Pelléas plus tard dans l’histoire, sert de structure-écran aux images.

L’histoire débute dans une forêt touffue et mystérieuse. Un sanglier percé d’une flèche dans le dos disparaît de l’horizon du chasseur. Golaud, interprété par le baryton-basse Gordon Bintner, cherche sa prise. Soudain l’homme fait face à une jeune femme perdue au fond de cette épaisse forêt. Craintive, transie de froid et de peur, elle dit avoir laissé tomber sa couronne au fond de l’eau. Une nappe d’eau permet le reflet et intensifie le mystère. D’emblée elle semble surgir d’un autre monde, on ne saura rien d’elle. Golaud tente de la séduire vantant son rang de prince en tant que petit-fils du vieux roi Arkel d’Allemonde : « Vous êtes belle… Quel mal vous a-t-on fait ? » demande-t-il. Il lui glisse son manteau sur les épaules et la convainc de le suivre pour se mettre à l’abri. Elle est blonde comme les blés, son nom est Mélisande, il la porte sur l’épaule comme un gibier, tous deux disparaissent. Un homme traverse la scène du côté cour au côté jardin un couteau à la main, il semble menaçant, prémonition ou cauchemar ? Des carcasses d’animaux morts s’entassent sur scène autour du cheval accidenté de Golaud, tombé des cintres, images de désolation.

© Benoîte Fanton – Opéra national de Paris (3)

On apprend plus tard que Golaud, veuf, a épousé Mélisande hors du château paternel et qu’il souhaite retourner près d’Arkel, son père, (Jean Teitgen). Il demande l’aide de Pelléas son demi-frère pour lui faire part de sa nouvelle situation. L’atmosphère est orageuse, Pelléas se trouve avec Geneviève, sa mère et celle de Golaud, (Sophie Koch). Quand Pelléas croise le regard de Mélisande ils se reconnaissent immédiatement, comme unis dans l’invisible. « Par ce regard et sans le savoir, ils se condamnent à la mort » dit le metteur en scène.

Pelléas conduit Mélisande dans le jardin du château jusqu’à la fontaine où l’eau si claire guérit les aveugles. Ils s’amusent comme des enfants, elle, joue avec son anneau qui tombe dans l’eau. Le soir, Mélisande soigne Golaud son époux après sa chute de cheval, il remarque immédiatement le doigt de Mélisande sans alliance. Furieux, il lui ordonne de la retrouver et de se faire assister de Pelléas. Tous deux se rendent dans la grotte mais quand le clair de lune laisse apparaître quelques mendiants endormis, ils s’en retournent, effrayés.

© Benoîte Fanton – Opéra national de Paris (4)

Mélisande chante à la fenêtre de sa chambre, sa chevelure tombe jusqu’à terre et enveloppe Pelléas. Golaud approche et entraîne Pelléas dans les souterrains du château le sommant d’éviter Mélisande. Une scène terrible suit, montrant la jalousie de Golaud qui cherche à obtenir du petit Yniold, son fils d’un premier mariage, des informations sur Pelléas et Mélisande. L’enfant obéit avec une grande naïveté « oui, Petit Père » répond-il. Golaud le rudoie et le hisse sur ses épaules pour voir si Pelléas est présent dans la chambre. « Mon oncle est avec Petite Mère » confirme-t-il avec sa fraîcheur enfantine rendant Golaud encore plus agressif. Le vieil Arkel essaie de dérider Mélisande et tente de ramener son fils à la raison.

Chassé du château par son demi-frère, Pelléas fait ses adieux à Mélisande lors d’une dernière rencontre le soir, près de la fontaine du parc où ils confirment leur amour mutuel. « Je vais fuir en criant de joie et de douleur comme un aveugle qui fuirait l’incendie de sa maison… » lui dit-il. Surgit Golaud plein de rage qui tue Pelléas et blesse Mélisande tentant de s’enfuir. Le petit Yniold en est témoin. Arkel et un médecin veillent sur Mélisande alitée et qui se retire de la vie tandis que Golaud tente toujours d’en apprendre davantage sur les liens de son épouse avec Pelléas. Mélisande meurt sans livrer son secret. « Ses yeux sont pleins de larmes. Maintenant c’est son âme qui pleure… » dit Arkel.

Comme un conte de fée à l’envers l’univers de Maeterlinck est sombre, ici réinterprété à la scène par Wajdi Mouawad et musicalement par la brillante direction d’Antonello Manacorda qui a travaillé dans de nombreux opéras du monde dont à Paris pour La Flûte enchantée en 2022 et Don Giovanni en 2023, et par le travail du chef de chœur, Alessandro Di Stefano. Ils livrent un Pelléas et Mélisande assez hypnotique où les voix interpénètrent l’univers scénique : le baryton-basse Gordon Bintner dans le rôle de Golaud fait régner la loi du plus fort et le désir de possession, avec talent, Sophie Koch est la mère, sa tessiture mezzo-soprano appelle l’austérité et la résignation de même que la basse Jean Teitgen interprétant le roi Arkel avec style. La soprano Sabine Devieilhe et le baryton Huw Montague Rendall, héros éponymes de l’œuvre appartiennent au monde des songes et transmettent dans leur chant l’innocence et la fragilité de leurs destins.

© Benoîte Fanton / Opéra national de Paris (5)

Auteur et metteur en scène Wajdi Mouawad avait monté Œdipe, l’unique opéra du compositeur roumain Georges Enesco à l’Opéra de Paris en 2021. Il s’est longuement penché, dans ses mises en scène, sur le théâtre grec, son écriture en est imprégnée. Né au Liban où il a vécu jusqu’à l’âge de dix ans, il connaît la tragédie. À travers Pelléas et Mélisande il démonte avec finesse les mécanismes du mensonge et du désenchantement et montre sans ostentation la violence du pouvoir et la volonté de possession. Son style oscille entre symbolisme et réalisme, lumière et ombre, férocité et poésie-harmonie. « Viens dans la lumière. Nous ne pouvons pas voir combien nous sommes heureux. Viens, viens ; il nous reste si peu de temps…» dit Pelléas à Mélisande.

Brigitte Rémer, le 25 mars 2025

Avec : Pelléas, Huw Montague Rendall – Golaud, Gordon Bintner – Arkel, Jean Teitgen – Yniold, Vadim Majou de la Débuterie, soliste de la Maîtrise de Radio France – un médecin, un berger, Amin Ahangaran, artiste de la troupe lyrique de l’Opéra national de Paris – Mélisande, Sabine Devieilhe – Geneviève, Sophie Koch.   Décors, Emmanuel Clolus – costumes, Emmanuelle Thomas – maquillage et coiffures, Cécile Kretschmar – lumières, Éric Champoux – vidéo, Stéphanie Jasmin – dramaturgie, Charlotte Farcet – En langue française, surtitrage en français et en anglais – Opéra national de Paris, en coproduction avec Abou Dhabi Festival, et avec le soutien du Cercle Berlioz/ les mécènes de l’Art Lyrique.

Visuels 1 et 4 :  Pelléas (Huw Montague Rendall) et Mélisande (Sabine Devieilhe) – visuels 2 et 5 : Golaud (Gordon Bintner) et Mélisande (Sabine Devieilhe) – visuel 3 : Geneviève (Sophie Koch) et Arkel (Jean Teitgen). Copyright Benoîte Fanton / Opéra national de Paris.

Pelléas et Mélisande a été présenté du 28 février au 27 mars 2025 pour 9 représentations, les vendredi 28 février, Mardi 4 mars à 19h30, dimanche 9 mars à 14h30, mercredi 12 mars, samedi 15 mars, mardi 18 mars, jeudi 20 mars, mardi 25 mars, jeudi 27 mars, à 19h30, à l’Opéra Bastille, 75012. Paris. Vu le 12 mars 2025.

Wozzeck

© Agathe Poupeney – Opéra national de Paris

Opéra en trois actes, musique et livret Alban Berg, d’après Woyzeck, pièce de Georg Büchner – mise en scène William Kentridge, co-mise en scène Luc de Wit – direction musicale Susanna Mälkki, avec l’Orchestre et les Chœurs de l’Opéra national de Paris, la Maîtrise des Hauts-de-Seine, le Chœur d’enfants de l’Opéra national de Paris – en langue allemande, surtitrage en français et en anglais – à l’Opéra-Bastille.

Quand on pénètre dans cette imposante salle de l’Opéra Bastille où le rideau de scène est levé, on est saisi par l’environnement scénographique composé de passerelles de bois, instables tels des ponts suspendus, de tortueux escaliers de guingois, de plateformes en équilibre, de portes dérobées. Sur le cyclorama du fond de scène l’évocation de la guerre par les dessins de William Kentridge pénètre la construction labyrinthique. L’œuvre est parsemée de croix rappelant l’art poétique du peintre Antoni Tàpies hanté par la guerre civile de son pays, l’Espagne et par la seconde guerre mondiale, elle fait aussi penser aux maisons obliques de Marc Chagall dans La Pluie (1911) ou La Maison bleue (1920), ou à la gravure de Paul Klee, The Magician in April (1928). William Kentridge, créateur visuel sud-africain au parcours éblouissant et singulier mêlant gravure, sculpture, théâtre et image animée, construit une œuvre théâtrale et poétique en même temps que politique. L’univers de Büchner va bien à ce magicien de l’image qui travaille depuis plus de vingt ans sur l’histoire africaine, l’apartheid et la décolonisation.

Fragmentaire et restée inachevée, la pièce de Georg Büchner (1813-1837), Woyzeck, servant d’argument au livret conçu par Alban Berg, date de 1836. Il l’écrit un an avant sa mort, frappé par le typhus à vingt-trois ans et laisse trois autres pièces qui, elles aussi, feront date :  Lenz, La Mort de Danton et Léonce et Léna. Büchner s’inspire d’un fait divers survenu à Leipzig en 1821, c’est la lecture de l’expertise psychiatrique à laquelle il eut accès qui lui a donné l’idée de la pièce. Sont en jeu les drames des petites gens et les différences sociales, la confusion mentale et la vie militaire. Büchner est un homme engagé. Pour lui « le rapport entre pauvres et riches est le seul élément révolutionnaire au monde » écrit Michel Cadot en introduction à la traduction de la pièce. Ainsi suit-on Woyzeck dans la pièce comme dans l’opéra de Berg, simple soldat servant de petite main à son capitaine de garnison, Hauptmann qui joue de son pouvoir et se moque de lui ; puis en compagnie d’Andrès son camarade de chambrée témoin de ses délires et obsessions :« Dis quelque chose Andrès ! Comme il fait clair ! Un feu tournoie dans le ciel, il vient de là-haut comme un fracas de trompettes. Comme ça monte ! Allons-nous-en. Ne regarde pas derrière toi » ; Woyzeck en blouse verte d’hôpital, face au docteur fantoche qui l’examine, stéthoscope en bandoulière et rétroviseur au chapeau, plus tortionnaire que médecin et qui fait sur lui des expériences contre un peu d’argent – l’espace de soins vu par William Kentridge ressemble étonnamment aux chambres à gaz de Birkenau -. Des conditions d’existence difficiles, une fiancée infidèle, Marie et leur enfant en bas-âge, la jalousie, la provocation de l’amant, Tambour-major, le meurtre de l’aimée. Telle est la trame du drame. « Rien, rien que le silence comme si le monde était mort » dit Woyzeck, cachant l’instrument du meurtre, son couteau.

© Agathe Poupeney – Opéra national de Paris

Alban Berg, compositeur autrichien (1885-1935), découvre la pièce au début de l’année 1914 au cours d’une représentation et composera son opéra entre 1917 et 1922. Entre-temps il rencontre la réalité militaire sous les drapeaux lors de la Première Guerre Mondiale, avant d’être assigné au ministère de la guerre, à Vienne, pour raison de santé. Auparavant il avait fait partie du mouvement d’avant-garde artistique du Cavalier bleu (Der Blaue Reiter) qui regroupait entre autres les peintres Franz Marc, August Macke et Vassily Kandinsky, groupe qui avait créé en 1912 un Almanach basé sur le décloisonnement des arts et l’élaboration d’un chemin vers l’abstraction. Musicalement, Arnold Schönberg – avec la création en 1909 de son opéra en un acte, Erwartung – son élève, Alban Berg ainsi que Richard Strauss, compositeur notamment d’Elektra en 1909, se sont inscrits dans cette révolution de l’expressionnisme musical. A cette même époque les recherches de Freud sont sur le devant de la scène : en 1910, il publie ses Cinq leçons sur la psychanalyse.

© Agathe Poupeney – Opéra national de Paris

Quand Wozzeck est présenté au public le 14 décembre 1925, à Berlin, Alban Berg remporte un vif succès et assied sa renommée comme compositeur. Schönberg lui-même écrit, non sans jalousie, que ce fut « l’un des plus grands succès qu’ait connu l’opéra. » Tout en restant attaché au passé, gardant certains traits d’une esthétique néo-classique, Alban Berg ouvre les voies d’une musique nouvelle et joue de formes musicales diverses, travaillant entre autres sur le leitmotiv, au gré de l’avancée et de la tension dramatiques. Le compositeur construit son œuvre en trois parties, brillamment interprétées par l’Orchestre, les Chœurs et le Chœur d’enfants de l’Opéra national de Paris ainsi que la Maîtrise des Hauts-de-Seine, sous l’exceptionnelle direction musicale de Susanna Mälkki, violoncelliste et cheffe d’orchestre finlandaise, très active dans le domaine de l’opéra contemporain et qui fut entre autres, directrice musicale de l’Ensemble Intercontemporain qui se consacre à la diffusion des œuvres du XXe siècle à aujourd’hui.

Ces trois parties déterminent des styles et mouvements musicaux divers, soulignant la richesse de l’Opéra de Berg : l’Exposition, avec cinq pièces de caractère – suite, rapsodie, marche militaire, berceuse, passacaille et rondo ; Péripétie, symphonie dramatique où se développent sonate, fantaisie et fugue, mouvement lent, scherzo et rondo ; la Catastrophe qui lance six inventions : sur un thème, sur une note, sur un rythme, sur un accord, sur une tonalité, sur un mouvement de quartes. Tous les contraires se trouvent dans la partition suivant le développement de la pièce. Le parler et le chanter alternent. On y trouve des motifs, des archétypes comme la marche militaire, la chanson populaire d’Andrès ou la berceuse de Marie. Le contexte de l’œuvre est atonal, l’atonalité étant une spécificité de l’École de Vienne qui utilise toutes les ressources de la gamme chromatique, suspendant les fonctions et les lois tonales sur lesquelles reposait la musique occidentale, depuis les précurseurs de Bach. La paternité en revient à Schönberg et précède son système dodécaphonique.

© Agathe Poupeney – Opéra national de Paris

La lecture que fait William Kentridge de l’Opéra d’Alban Berg est d’une extraordinaire intelligence et densité. Il prend la guerre pour angle de vue en référence à la Grande Guerre traversée par le compositeur au moment où il écrit son Opéra. Cette version de Wozzeck a été créée au Festival de Salzbourg en 2017, la guerre en Ukraine donne aujourd’hui une autre intensité au propos qui résonne avec encore plus de force. Les dessins réalisés par le metteur en scène-artiste visuel sont projetés et recouvrent entièrement la structure scénographique et le cyclorama. D’une grande puissance dramatique ils accompagnent l’action, les voix et les tempos de l’opéra, et placent le spectateur au milieu des militaires et des blessés, sur le champ de bataille – champs de ruines, fumées et masques à gaz, chute d’avions, destruction et désarroi, gueules cassées et enfants soldats -, ils recouvrent même les gens du village assemblés à l’auberge, pour un temps qui aurait dû être festif. Parfois des dessins tombent du ciel comme tombent les bombes et se superposent aux autres images. Parfois, les lumières soulignent le texte et trouent l’écran comme autant de tirs de snipers. L’expression est dramatique, la construction formelle, le style expressionniste. William Kentridge excelle dans les différentes techniques des arts plastiques, graphiques et du théâtre dont le théâtre d’ombres – une fanfare et un défilé d’ombres, la marionnette/représentation de l’enfant de Marie et Wozzeck au visage recouvert d’un masque à gaz, cruelle métaphore de la guerre, les fusains, les dessins et peintures, une technique cinématographique singulière que le metteur en scène appelle l’animation du pauvre.

Dès la première scène, Wozzeck, simple soldat (Johan Reuter baryton-basse) tourne manuellement le projecteur de films en celluloïd qu’il visionne sur sa vie, sa compagne Marie et leur fils et quand Hauptmann son capitaine, arrive, vareuse bordeaux et haut bonnet à poils (Gerhard Siegel, ténor) ce dernier le provoque. Andrès (Tansel Akseybek, ténor) essaie de le distraire mais Wozzeck est en errance et habité de fantasmes. Quand il rend visite à Marie (Eva-Maria Westbroekue magnifique soprano), vêtue d’une robe au beau rouge fané, pris dans ses hallucinations il ne s’intéresse pas à leur fils et se le fait reprocher.

Margret, une voisine, chante une berceuse ((Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, mezzo-soprano) et Marie regarde passer la parade militaire. Le Tambour-major (John Daszak, ténor) lui fait des avances par son chant qui séduit. Après avoir décliné la proposition, Marie se laisse glisser dans ses bras. Trahie par les scintillantes boucles d’oreille qu’elle porte et le bouche-à-oreille qui va bon train au village, son destin est scellé, tandis que Hauptmann et le Docteur complotent et préparent la mise à mort psychologique de Wozzeck. Dans les reliefs de la scénographie se jouent les rapports de force tandis qu’un mouvement de foule conduit ouvriers et soldats portant masques à gaz sur le visage, chaises ou béquilles dans les mains, à se rassembler pour faire la fête à la taverne du village.

© Agathe Poupeney – Opéra national de Paris

Les personnages se fondent dans les images de l’écran. L’orchestre joue, surplombant la foule où Marie est vue par Wozzeck, dansant avec le Tambour-major : deux violons, une guitare, un accordéon, un cor sont sur scène, la force du chœur et le chant des soldats accompagnent la montée dramatique. Suit une courte rencontre entre Marie aux cheveux dénoués et portant un beau collier rouge et Wozzeck aux gestes flous. Il accuse, elle fait face et se défend, il repart. La fête se mêle au drame. Le cyclo se remplit de cartes et de points cardinaux, quelques étoiles clignotent. Il revient quelques instants plus tard pour une ultime rencontre, tous deux sont côte à côte dans un grand silence glacé, et le temps se suspend. Calmement et sous la montée des cuivres, Wozzeck sort son couteau de la poche, se retourne et le plante dans le ventre de Marie. Tout est finement dessiné par la mise en scène sous le crescendo des percussions. Les images d’une forêt morte, aux arbres à la cime dévastée envahissent l’écran tandis que Wozzeck, la tête envahie du bruit des soldats en mouvement, agonise du côté de l’étang, cherchant encore son couteau. Le corps de Marie dans sa robe rouge, au loin, reste perceptible sous un chaos musical. Reste l’enfant-marionnette sur le devant de la scène, assis sur une béquille qu’il chevauche comme pour s’envoler ou pour rêver et déjà les autres enfants le questionnent sur sa mère et se moquent.

Tout au long de la représentation de l’opéra d’Alban Berg les instruments dialoguent avec les solistes ou les accompagnent. Une véritable écoute se construit entre eux sous la baguette de Susanna Mälkki. Wozzeck est une extraordinaire proposition tant musicale que visuelle, de mise en scène et d’interprétation. Tous ceux qui y participent peuvent être chaleureusement félicités, solistes, chœurs, acteurs, chanteurs, créateurs techniques et techniciens. On trouve dans l’œuvre tout ce qui a fait le XXème siècle et surtout la guerre ; la figure de l’enfant, récurrente, avec cet enfant-soldat dans la neige, marchant au pas de l’oie sur des barbelés ; le subconscient et la psychanalyse freudienne, nouvelle découverte, dans la folie de Wozzeck. Büchner en quelques mots résume sa pièce dans l’acte II scène 3 : « L’homme est un abîme, la tête vous tourne quand vous regardez dedans. »

Brigitte Rémer, le 25 mars 2022

Avec : Wozzeck, Johan Reuter – Tambourmajor, John Daszak – Andrès, Tansel Akzeybek – Hauptmann le capitaine, Gerhard Siegel – Doktor, Falk Struckmann – Erster Handwerksbursch,  Mikhail Timoshenko – Zweiter Handwerksbursch, Tobias Westman – Der Narr, Heinz Göhrig – Marie, Eva-Maria Westbroek – Margret, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur – Ein Soldat, Vincent Morell et les comédiens : Nathalie Baunaure, Fitzgerald Berthon, Andrea Fabi, Manon Lheureux.

© Agathe Poupeney – Opéra national de Paris

Direction musicale Susanna Mälkki – mise en scène William Kentridge – co-mise en scène Luc De Wit – création vidéo Catherine Meyburgh – décors Sabine Theunissen – costumes Greta Goiris – lumières Urs Schönebaum – opératrice vidéo Kim Gunning – cheffe des Chœurs/Opéra national de Paris Ching-Lien Wu – directeur de la Maîtrise, Gaël Darchen/Maîtrise des Hauts-de-Seine / Chœur d’enfants de l’Opéra national de Paris – Production Salzburger Festspiele, Metropolitan Opéra de New-York, Canadian Opéra Company de Toronto, Opéra Australia.

Opéra national de Paris/Opéra Bastille, les 10, 16, 19, 24, 30  mars à 20h – les 13 et 27 mars à 14h30 – Place de la Bastille 75012 Paris – métro : Bastille (lignes 1, 5 et 8), Gare de Lyon (RER) Bus : 20, 29, 65, 69, 76, 86, 87, 91 – parking : Q-Park Opéra Bastille – 34 rue de Lyon 75012 Paris – site : operadeparis.fr/en – tél. : +33 1 71 25 24 23. – Les sept représentations de Wozzeck données à l’Opéra-Bastille sont dédiés aux victimes de la guerre en Ukraine.