Sept larmes pour Elisabeth

Création mondiale à partir de l’œuvre de John Dowland – scénographie et mise en scène Aurélien Bory, compagnie 111 – avec Thibaut Garcia et Aure Wachter – au Théâtre Jean-Claude Carrière du Domaine d’O, Montpellier – dans le cadre de Montpellier-Danse, avec le Nouveau Festival Radio France Occitanie.

© Aglae Bory

Sept larmes pour Elisabeth est né de la rencontre entre Aurélien Bory, metteur en scène développant son travail avec des artistes de différentes disciplines ; Thibaut Garcia, l’un des guitaristes classiques les plus doués de sa génération, aux origines espagnoles ; Aure Wachter, danseuse auprès de nombreux chorégraphes et tête chercheuse vers une expression artistique totale faisant le lien entre les pratiques vocales et le mouvement.

Très vite Seaven teares de John Dowland, maître du luth, s’est imposé à eux. L’œuvre date de 1600, et a connu au fil des ans de nombreuses déclinaisons. Thibaut Garcia avait interprété il y a quelques années avec Philippe Jaroussky ces pavanes pour un quintette de violes et luth qui en forment le noyau, chacune étant basée sur la chanson Flow My Tears / Coulez mes larmes.

© Aglae Bory

L’équipe s’est emparée de ce motif du chagrin et de la mélancolie souvent traité par la littérature : « Coulez mes larmes, tombez de vos sources ! Exilé à jamais : laissez-moi me plaindre. Là où l’oiseau noir de la nuit chante sa triste infamie, laissez-moi vivre dans la solitude » dit Seaven teares dans un mouvement de superbe descente chromatique. À l’âge baroque, le paratexte des traités de mélancolie exprime la rhétorique qui accompagne l’édition médicale. Tirso de Molina publie en 1611 une pièce intitulée El Melancólico dont le personnage principal, confronté à un amour impossible, lance : « Je suis à ce point pris d’amour que je ne sais si je vis en moi-même. » Robert Burton en 1621 écrit L’Anatomie de la mélancolie, recueil informel d’essais observant le mal-être humain et les divers remèdes proposés, tels que la prière, l’art et l’engagement social. Plus tard, à la fin du XIXème siècle, Le spleen baudelairien désignera une profonde mélancolie née du mal de vivre qu’exprime Baudelaire dans son recueil Les Fleurs du mal.

Avec Sept larmes pour Elisabeth côté ciel un magnétophone haut perché monte, descend, et conduit le chant. Côté terre une immense étoffe marine élégamment plissée s’étend et recouvre le sol avant de devenir vêtement princier pour la danseuse en majesté, comme une toge ou peut-être la robe d’apparat d’Elisabeth 1er qui signait la fin de la dynastie des Tudors. Aure Wachter s’enroule dans cette tenture-sculpture dans laquelle elle inclut Thibaut Garcia et devient comme la figure de proue d’un navire, avant de se fondre dans le rideau de fond de scène qui paraît comme la voile d’une felouque sur le Nil, avant de tomber. Dans ces plis comme des « coulées de l’arrière-ban des souffrances » dirait Henri Michaux ; ou vers « le pli qui va à l’infini, le trait du Baroque » complèterait Gilles Deleuze, on rencontre les plis de l’âme et ceux du cerveau, faits de circonvolutions et sillons, l’espace de la pensée.

© Aglae Bory

On entre dans une pièce singulière, fragile et belle comme une enluminure où s’échangent les disciplines, où le geste est lent, où la scénographie, la musique et le mouvement fusionnent, où le sens et la référence de l’époque passent par un signe théâtral, comme la fraise, cette collerette elle aussi formée de plis dont se pare la danseuse qui en superpose plusieurs lui donnant une possibilité de jeu et une écriture stylistique comme un cygne, la coiffe d’une religieuse, le soleil et la lune. Le guitariste danse, loin de ses partitions, la danseuse chante, la rencontre se scelle autour de la guitare et d’un nouveau vocabulaire qui décale les frontières de l’espace et de la lumière, du geste et de la dramaturgie, du mouvement. La mélancolie coule dans la danse et le rythme, dans les étoffes et les rideaux blancs qui se mettent à onduler. Dos au public, Thibaut Garcia, porte, lui aussi, une fraise autour du cou. L’atmosphère rougit. Puis la guitare arrive au cœur de la danse, inversant la gravité et accélérant le mouvement, entre rotations de plus en plus rapides, suspensions et fausses chutes. Une superposition de sons traverse l’atmosphère, comme un tonnerre en écho.

Le final accélère la cadence et se perd dans le tourbillon de la vie et de la folie. Le son de la guitare parvient de la coulisse. Des vêtements noirs sont accrochés sur la toile blanche comme autant de dépouilles. Le metteur en scène déplie l’espace, la danseuse paraît, drapée dans une cape noire à capuche, l’image d’Elisabeth, deuxième fille d’Henri VII d’Angleterre et d’Élisabeth d’York, vient hanter la scène. Elle danse et se met à tourner de plus en plus vite d’une manière effrénée, la cape s’enroule autour d’elle et s’envole. Le mouvement musical s’accélère. Elle est l’aigle impérial et la reine. Le plateau se modifie et dresse comme un mur qui clôture l’espace. Thibaut Garcia seul au centre joue un morceau sublime et virtuose tandis qu’Aure Wachter revient et chante. Le magnétophone redescend, la danseuse monte à l’échelle et se place au sommet du mur comme une funambule, tout ralentit puis tout s’arrête. Belle image finale.

Dans Sept larmes pour Elisabeth, œuvre construite au carrefour de trois disciplines et des interactions qui se tissent entre elles, la musique devient danse et la danse est musique. La dramaturgie qu’élabore Aurélien Bory à travers la mélancolie de l’œuvre – « ce bonheur d’être triste » comme le disait Hugo – appelle la singularité, comme l’était son dernier spectacle, Invisibili, créé en octobre 2023 à Palerme à partir d’une fresque murale monumentale liée à la ville italienne, Le Triomphe de la mort ( * cf. notre article publié le 3 février 2024 dans Ubiquité-Culrures). Beauté et profondeur accompagnent ce motif des larmes en un mouvement lancinant où les artistes s’interrogent et nous questionnent sur le lien entre mélancolie et acte de création.

Et Mention spéciale au festival Montpellier Danse dans le parcours d’excellence de cette 46ème édition – qui se referme sur ces Sept larmes pour Elisabeth, création mondiale à nouveau – première édition de la direction collégiale de l’Agora-Cité internationale de la Danse qui fédère désormais le Centre chorégraphique national Montpellier Occitanie et Montpellier Danse, Agora codirigée par Jann Gallois, Dominique Hervieu, Pierre Martinez et Hofesh Shechter que nous félicitons.

Brigitte Rémer le 10 juillet 2026

© Aglae Bory

Avec Thibaut Garcia et Aure Wachter – scénographie et mise en scène Aurélien Bory – direction musicale Thibaut Garcia – chorégraphie Aure Wachter, spectacle accueilli en partenariat avec Écriture chorégraphique – création lumière Arno Veyrat – conception technique décor Pierre Dequivre et Pierre Pailles – collaborateur artistique et technique Stéphane Chipeaux-Dardé – construction du décor Pierre Pailles, Pierre Dequivre, Steve Duprez et Stéphane Chipeaux-Dardé – costumes Gwendoline Bouget – régie générale et plateau Thomas Dupeyron – régie plateau Julien Launay – régie lumière Arno Veyrat – régie son Adrien Maury – directrice des productions Marie Reculon – production Compagnie 111/Aurélien Bory.

Vendredi 3 et samedi 4 juillet 2026 à 20h, Théâtre Jean-Claude Carrière du Domaine d’O, dans le cadre de Montpellier Danse, avec le Nouveau Festival Radio France Occitanie – En tournée : les 19 et 20 novembre 2026, Philharmonie de Paris – les 24 et 25 novembre, Scène nationale d’Orléans.

Dialogues dans le rêve

Création mondiale, mise en scène Josef Nadj – chorégraphie Josef Nadj et Ivan Fatjo – musiques de John Cage – création des masques Anaëlle Impe – espace Kiasma, Castelnau-Le-Lez (34) – dans le cadre du Festival Montpellier Danse.

© Laurent Philippe

Après deux chorégraphies qui mettaient en jeu des danseurs africains dans leur belle énergie – Omma en 2021 et Full Moon en 2025 * Josef Nadj revient à l’intimité dans un duo complice avec Ivan Fatjo avec qui il collabore épisodiquement depuis plus d’une vingtaine d’années. Né à Kanizsa, en ex-Yougoslavie et formé aux Beaux-Arts de Budapest, Josef Nadj développe son parcours chorégraphique en France où il a notamment dirigé le Centre chorégraphique national d’Orléans de 1995 à 2016, présentant ses spectacles dans le monde entier. Ivan Fatjo se forme au conservatoire national des arts du Costa Rica puis au Centre national de développement chorégraphique d’Angers, il rencontre Josef Nadj en 2007 et participe à certains de ses spectacles dont Paysage inconnu en 2014. Il collabore avec différentes compagnies de manière multiforme et monte ses propres projets.

Avec Dialogues dans le rêve, on est à l’opposé des spectacles précédents, dans une tout autre vision, tout aussi intéressante et en recherche, où l’art du détail est au cœur du sujet. Pour que chaque spectacle puisse éclore, le chorégraphe dit fouiller dans sa mémoire. Il s’inspire ici de la culture japonaise et du bouddhisme, du kabuki et de la danse Butô qu’il avait apprise et pratiquée, et dédie le spectacle à Hijikata Tatsumi, créateur de ce mouvement de danse mais aussi passionné d’Artaud et de Genet, et disparu à l’âge de cinquante-sept ans, en 1986. Il rend aussi hommage à Etienne Decroux, ami des Frères Prévert, acteur, mime corporel dramatique et chorégraphe, brillant pédagogue, son maître dans les années 80, qui après une carrière plus classique dédia sa pratique à l’art du mouvement qu’il continua d’expérimenter et enseigna avec virtuosité.

Au-delà de la danse, Josef Nadj s’intéresse au corps-marionnette, à toutes les gestuelles et mouvances, à la peinture, aux masques, à la recherche de motifs nouveaux, il ne s’enferme dans aucun alphabet ni système. Son parcours s’inscrit dans une multiplicité d’expériences atypiques, entre le réel et l’onirique, dans ses recherches sur la théâtralité et il ne craint pas de remettre sur le métier l’ouvrage.

Pour ces Dialogues dans le rêve dont il emprunte le titre à Musō Soseki auteur du XIIIème siècle et moine bouddhiste Zen de l’école Rinzai – qui équilibre la pratique entre le zazen/la méditation, l’étude des kôan/bref échange énigmatique entre un maître et son disciple, et le samu/travail physique dans les monastères – la musique le guide. Il choisit John Cage, compositeur et philosophe de la musique qui pratiquait lui-même le bouddhisme Zen, disant de la musique occidentale qu’elle manquait de rythme, et s’appuie sur le mime et la pantomime. Dans ce duo extravagant et hors du temps chaque geste est sculpté avec minutie et chacun se répond en écho, ondule en parallèle ou réagit à la proposition de l’autre. Les mains sont papillons, les têtes s’inclinent, les jambes parlent, les expressions dansent. La complicité entre Josef Nadj et Ivan Fatjo oscille entre gémellité malicieuse – à l’instar des Frères Janicki, Waclaw et Leslaw, les deux sosies singuliers des spectacles du célèbre metteur en scène polonais Tadeusz Kantor – et sérieux, à la manière appliquée des pince-sans-rire entre mouvements de balanciers et provocations douces.

© Laurent Philippe

Sur une page blanche Josef Nadj et Ivan Fatjo dessinent les vibrations du temps, entre présent et éternité. Le noir du chapeau et des costumes et le blanc des masques, des pieds et des mains, sont la couleur du rêve chez Nadj, les masques, superbement réalisés par Anaëlle Impe, les rend plus énigmatiques encore et les métamorphosent en mannequins, figures animées autant qu’inanimées. Ils montrent la direction, côte à côte, se désynchronisent, se font face ou se tournent le dos, sortent des trésors de leur poche intérieure comme un mètre pliant à l’ancienne qui devient sémaphore ou bois de renne et mesure la précision, par segments de vingt centimètres. On est dans l’épure et le micro-détail, lignes brisées ou lignes courbes, bascules, cerf-volant, tous les langages se croisent poétiquement et musicalement. Le papier calque devient l’écran d’un théâtre d’ombres où ils racontent une nouvelle histoire. Ils deviennent homme sandwich et racine d’arbre, sortent à reculons avec talent et rapportent deux grandes valises avec lesquelles ils dansent en accélération et créent un numéro de prestidigitation. Pas de Josef Nadj sans valise !

Entre expressionisme par la déformation de la ligne, mobilité soudaine et travestissement perruqué comme dans le Nô, les deux compères dessinent des boutons, un col, une esquisse de personnages sur les valises. Nadj puise aussi son inspiration dans les écrits du poète surréaliste hongrois Dezső Tandori, écrivain fécond passionné des oiseaux qu’il élève chez lui et sur lesquels, entre autres, il écrit.

Ces Dialogues dans le rêve, rendez-vous entre les deux artistes dans la vision de Josef Nadj et le dépouillement esthétique du bouddhisme zen, en complicité avec Ivan Fatjo, sont pure réussite. Et comme l’écrivait Musō Soseki dont s’inspire le chorégraphe : « J’ai perdu cette petite chose qu’on appelle moi et je suis devenu le monde immense… » un beau voyage pour celui qui regarde et une talentueuse invitation à méditation.

Brigitte Rémer le 9 juillet 2026

*Voir nos articles Ubiquité-Culture(s) des 6 novembre 2021 (Omma) et 18 mai 2025 (Full Moon). Régie générale et plateau Nicolas Sochas en alternance avec Samuel Dosiere – administration : Laura Petit – production et diffusion Platô Séverine Péan – production déléguée Atelier 3 + 1 – avec le soutien de la Fondation BNP Paribas pour l’accueil en résidence à l’Agora.  Spectacle en hommage à Hijikata Tatsumi – Musiques : Living Room Music : I. To Begin, Cage : The Choral Works, Vol. 1, Gert Sorensen & Tamas Veto, John Cage ; Living Room Music : IV. End, Cage : The Choral Works, Vol. 1, Gert Sorensen, Tamas Veto & Ars Nova, John Cage ; First Interlude, John Cage : Sonatas & Interludes for Prepared Piano, Joshua Pierce, John Cage ; Sonata No. 5, John Cage : Sonatas & Interludes for Prepared Piano, Joshua Pierce, John Cage ; Sonata No. 3, John Cage : Sonatas & Interludes for Prepared Piano, Joshua Pierce, John Cage ; Three Dances for two prepared pianos : II, John Cage : Works for Piano & Prepared Piano Vol. II (1944-1958), Joshua Pierce, Dorothy Jonas, John Cage ; Sonata No. 2, John Cage : Sonatas & Interludes for Prepared Piano, Joshua Pierce, John Cage (50s) – En tournée : du 4 au 7 février 2027 à la MC93 Bobigny.

Les jeudi 2 et vendredi 3 juillet 2026, espace Kiasma, Castelnau-Le-Lez (34) – dans le cadre du Festival Montpellier Danse – Agora-Cité Internationale de la Danse – Site :  www.agora-citeinternationaledeladanse.com – tél. : 04 67 60 83 60

Back to Kidal

Création mondiale, concept et chorégraphie Serge Aimé Coulibaly (Burkina Faso – Belgique) – texte et parole Odile Sankara, d’après l’œuvre de Koulsy Lamko – création musicale Patrick Kabré, ‌Yvan Talbot, voix Niaka Sacko – dans le cadre de Montpellier Danse, à l’Opéra-Comédie de Montpellier.

© Laurent Philippe

C’est à travers la danse, la musique et le texte portés par dix artistes dont six danseuses, deux musiciens, une chanteuse et une actrice que Serge Aimé Coulibaly a construit son spectacle Back to Kidal.

Il s’appuie sur l’œuvre du poète et dramaturge, comédien et metteur en scène engagé Koulsy Lamko, né à Dadouar, au Tchad, pays qu’il quitte à quatorze ans en raison de la guerre civile. Il vit ensuite au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire puis au Rwanda avant de s’installer au Mexique à partir de 2003 : au Burkina Faso il a activement participé à la Révolution Démocratique et Populaire de Thomas Sankara et c’est la sœur de l’ancien Président, assassiné en 1987, Odile Sankara – une voix qui porte en Afrique – qui lance ici le texte sous forme d’imprécations et assure la narration de sa puissante voix et belle présence. Koulsy Lamko a créé à Ouagadougou l’Institut des Peuples Noirs ; au Rwanda, outre son travail de dramaturge et d’écrivain il a pris activement part aux stratégies culturelles pour la prévention et la gestion des conflits et pour la réconciliation, dans le contexte post-génocide du pays, qu’il évoque dans son livre La Phalène des collines publié en 2000. Il a fondé et dirigé le Centre universitaire des Arts, à Butare ; au Mexique, il crée la Casa Hankili África México, une maison-refuge pour les écrivains et artistes africains et un centre culturel dédié à la promotion des cultures africaines et celles de la diaspora noire. Koulsy Lamko est un intellectuel qui compte dans le paysage des écrivains africains de langue française. Autant dire que dans le spectacle la parole est portée haut.

Serge Aimé Coulibaly met ensuite sur le devant de la scène le Blues, complainte du folklore afro-américain née dans le delta du Mississippi au sud des États-Unis, d’abord rurale puis urbaine. Le Blues du Sahel a sa source dans l’exil des Touaregs et mêle blues américain, rock, musiques et chants traditionnels mandingues, peuls etc. dans un esprit d’ouverture et de partage. Le chorégraphe fait ainsi le lien entre les Etats-Unis et l’Afrique de l’Ouest, même si le Hendrix du désert Vieux Farka Touré initialement prévu dans l’équipe, est aux abonnés absents. Il y a Patrick Kabré à la guitare et au chant, ‌Yvan Talbot aux percussions, et la superbe voix de la chanteuse malienne Niaka Sacko. Le rythme est ici un véritable partenaire

Kidal enfin huitième ville du Mali que l’on trouve dans le titre de la chorégraphie, Back to Kidal, bastion de la rébellion touareg, lieu de toutes les tensions aux mains de groupes armés et terroristes qui se sont implantés dans la région. Kidal choisi non pour des raisons politiques mais comme ville emblématique et symbole.

© Laurent Philippe

La danse enfin dans l’engagement et l’énergie des danseurs/danseuses qui entrent petit à petit sur le plateau et qui, pour certains, travaillent avec le chorégraphe depuis dix à vingt ans formant le noyau dur de la compagnie (Jean Robert Koudogbo-Kiki, Ida Faho, Djibril Ouattara, Arsène Etaba, Déborah Lotti, Charly Simon). Et tous les artistes présents sur le plateau s’inscrivent dans le partage d’une force vitale et totale, et dans l’urgence de créer pour rassembler, de dire ce qui unit et ce qui divise. Sur la scène de l’Opéra de Montpellier quelques rangées de chaises ont été installées pour que les spectateurs et les artistes puissent se rapprocher.

Les musiciens ont posé leurs instruments côté jardin, légèrement cachés pour laisser place au récit et à la scénographie (signée Ève Martin) qui construit comme une tente touareg, ou une dune à partir d’étoffes sur lesquelles sont projetées quelques images et la narratrice se déplace d’un espace à l’autre. À la fin du spectacle, la dune s’affaisse et révèle des corps-fantômes. Le rythme s’accélère, les imprécations se poursuivent et apparaît une réplique des colosses de Memnon en pièces détachées, ces sculptures monumentales de pierre situées sur la rive occidentale de Thèbes et bien abîmées par les ans. Elles font écho au début du spectacle où la narratrice-actrice scandait : « Je porte des histoires anciennes depuis l’Égypte des Pharaons… » Le chant, la musique, les rythmes se répondent et accompagnent l’errance et la longue marche du peuple africain vers la liberté, l’émancipation et l’autodétermination.

© Laurent Philippe

Back to Kidal est une grande fresque généreuse où les lumières (signées Arié van Egmond) délimitent les espaces, où la résistance s’exprime, où se créent des ponts, où se partage de l’humanité. Serge Aimé Coulibaly est né à Bobo-Dioulasso, deuxième ville la plus peuplée du Burkina Faso après Ouagadougou et capitale économique du pays. Depuis 2002 il travaille dans différentes régions du monde dont en Europe, s’inspirant de la culture africaine et explorant la danse contemporaine observée à travers ses voyages. Au fil des spectacles, avec son équipe, il enrichit son vocabulaire chorégraphique et le fait évoluer. Ainsi son observation des danses aborigènes en Australie a nourri son imaginaire, en même temps qu’il reconnaît son appartenance occidentale. Cette mêlée des cultures est riche, il la transcrit en un syncrétisme singulier dans lequel chaque danseur/danseuse construit son espace et sa gestuelle, parfois jusqu’à la transe.

Serge Aimé Coulibaly met ses pas dans ceux de l’auteur, Koulsy Lamko, avec la même fougue, communicative au plateau et qu’il transmet au public. Il pourrait s’approprier ces mots de l’écrivain : « La scène du théâtre c’est ma Bible, mon Kapital, mon Livre vert ou rouge, mon Coran, ma Thora, mon Livre des morts… l’Autel de mes kadegui. Tout le monde a le droit de donner son avis sur la marche de la cité ; même l’artiste ! » *

Brigitte Rémer, le 8 juillet 2026

© Laurent Philippe

Créé et interprété par : Jean Robert Koudogbo-Kiki, Ida Faho, Djibril Ouattara, Arsène Etaba, Déborah Lotti, Charly Simon. Assistance chorégraphique ‌Sigué Sayouba‌ – assistance artistique Garance Maillot‌ – dramaturgie ‌Sara Vanderieck‌ – scénographie Ève Martin – fabrication Lauriane De Tiege – vidéaste‌ John Pirard‌ – régie vidéo Médard Depoorter – costumes Frédérick Denis – création lumière Arié van Egmond – assistance à la création lumière Charly Wéry – régie lumière ‌Herman Coulibaly‌ – ingénieur son Thaïr Benzougar – directeur technique Thomas Verachtert‌ – régisseur plateau Dag Jennes‌ – chargée de production et relation presse Valérie Cornelis ‌- diffusion ‌Frans Brood Productions‌ – production ‌Faso Danse Théâtre – coproduction Charleroi danse – Agora/Cité Internationale de la Danse/Montpellier Danse + Centre chorégraphique national Occitanie – De Singel, Ruhrtriennale – soutien : Vlaamse overheid – remerciements Leietheater Deinze, Ankata Bobo Dioulasso – En tournée : 5, 6 septembre, Ruhrtriennale, Rhur, Allemagne – 25, 26 septembre, Desingel, Anvers (Belgique )– 1er octobre, Charleroi Danse, Charleroi, (Belgique) – 3 octobre, Stadsschouwburg De Harmonie, Leeuwarden (Pays-Bas) – 6 octobre, Théâtre de Rotterdam, Rotterdam, (Pays-Bas) –  8 octobre, Amare, La Haye (Pays-Bas ). * Source : Portraits Latents, de Nabil Boutros, issus de « Théâtre vessies pour lanternes » de Koulsy Lamko.

Mercredi 1er juillet et jeudi 2 juillet 2026, à 20h, Opéra-Comédie de Montpellier, Place de la Comédie – dans le cadre du Festival Montpellier Danse – Agora-Cité Internationale de la Danse – Site www.agora-citeinternationaledeladanse.com – tél. : 04 67 60 83 60

Prendre soin

Texte et mis en scène Alexander Zeldin – avec Nabil Berrehil, Patrick d’Assumçao, Charline Paul, Lamya Regragui-Muzio, Bilal Slimani, Juliette Speck (France/Royaume-Uni), dans le cadre des Chantiers d’Europe, au Théâtre de la Ville-Théâtre des Abbesses.

© Jean-Louis Fernandez

À partir du spectacle qu’il avait créé à Londres en 2014, sous le titre Beyond caring, Alexander Zeldin présente aujourd’hui Prendre soin, une re-création de son texte en langue française.

On est dans les coulisses d’une boucherie industrielle – la salle de repos des employés intérimaires – et l’on part du recrutement de la main d’œuvre à la mise en action des agents de nettoyage – Susanne, Louisa, Esther, Philippe et Mahir – sans qualification particulière, qui vont y travailler de nuit. Travailleurs précaires, on les reçoit sans trop de ménagement et on leur montre d’emblée le matériel qu’ils/qu’elles devront apprivoiser, notamment une machine infernale appelée la bête et qui vrombit comme une moto. Pour mieux laisser le spectateur en prise avec le réel, la salle reste allumée.

© Jean-Louis Fernandez

Et l’on entre dans le quotidien de cette équipe, la répétition de leurs gestes, les gants qui ne sont pas fournis, les ordres donnés, le salaire qu’on guette avec anxiété, les pauses toutes les quatre heures qui donnent un peu d’humanité après s’être regardés en coin. Philippe se plonge dans la lecture qu’il partagera plus tard à haute voix, une autre grignote et offre des biscuits, une troisième allume un transistor et partage ses enthousiasmes. Petit à petit, ces travailleurs à la vie rude s’approchent, apprennent à se connaître et à s’apprécier, s’entraident, échangent sur les événements familiaux et se font des surprises, parlent des émissions de télévision qu’ils ont vues, passant de moments d’énergie à moments de dépression où parfois ils sombrent, la dèche aidant, bien réelle pour certains.

La scénographie de Natasha Jenkins qui signe aussi les costumes, et les lumières néons de Marc Williams, nous placent de manière très concrète dans les entrepôts, entre les frigos et la machine à café en panne, les tabliers et la serpillère, une table et des chaises, les étagères où se trouvent les produits à utiliser, les différents espaces où les machines, « dégueulasses à laver » ressemblent à des monstres. Entre espoirs er désespoirs, on voit ce groupe de personnes vulnérables frotter, laver, récurer, s’épuiser, espérer, apparaitre et disparaitre au fil des noirs qu’utilisent le metteur en scène pour passer d’une scène à l’autre comme dans un fondu-enchaîné.

© Jean-Louis Fernandez

On suit les réunions avec Nessim, le contremaître jamais satisfait et qui impose des heures supp peu rémunérées faisant miroiter le mythe du travail à temps plein. On le suit dans ses évaluations du personnel, chacun son tour, « Je suis… ordonnée, pleine d’idées, d’accord/pas d’accord, calme… » On entend les larmes de la touchante Susanne qui n’a plus nulle part où aller sans l’avoir vraiment dit, on suit Louisa parlant de son mari qui la dégrade, et Esther qui pète les boulons parlant de discrimination et qui se met à danser dans l’énergie de son désespoir.

© Jean-Louis Fernandez

De nouvelles machines envahissent l’espace scénique, gigantesques, menaçantes, une certaine agitation règne dans un grand vacarme, perturbant la salle de repos, les lumières clignotent. Avec Prendre soin, l’auteur et metteur en scène britannique Alexander Zeldin se produit pour la première fois au Théâtre de la Ville. Prendre soin s’inscrit dans la même veine que le cinéma documentaire de Ken Loach montrant le combat des petites gens, ceux qui ne se sont pas attardés à l’école et se débattent avec la vie, les alloc, les petits boulots. Comme le réalisateur anglais il montre la réalité de gens ordinaires et de milieux sociaux défavorisés et le fait avec empathie et tendresse. Dans ce milieu industriel sans pitié, la solidarité comme l’amitié prennent ici tout leur sens et les acteurs – Nabil Berrehil, Patrick d’Assumçao, Charline Paul, Lamya Regragui-Muzio, Bilal Slimani, Juliette Speck – donnent vie à leurs personnages avec beaucoup de doigté et de conviction.

Après avoir été l’assistant de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne, Alexander Zeldin a fondé en 2014 au Yard Théâtre de Londres un collectif d’acteurs également nommé Beyond Caring et il explore les fractures sociales contemporaines avec bienveillance et dans un réalisme profondément humain. Il travaille entre la France et le Royaume Uni et nombre de ses spectacles sont présentés dans l’espace européen et au-delà. C’est du réel dont parle son théâtre, qui procède par petites touches avec la précision du bistouri. Collectionneur des petits riens, de quelques mots qui réchauffent, d’un geste esquissé, en quête de justice sociale et de dignité il montre les invisibles de la société.*

Brigitte Rémer le 5 juillet 2026

© Jean-Louis Fernandez

Collaboration à la mise en scène Kenza Berrada – scénographie et costumes Natasha Jenkins – lumières Marc Williams – son Josh Grigg – mouvement Marcin Rudy – coach vocal Hippolyte Broud – oordinatrice d’intimité Claire Chauchat. Production Compagnie A Zeldin – coproduction Théâtre national de Strasbourg – Fondazione Teatro Metastasio, Prato – Les Célestins, Théâtre de Lyon – Le Volcan, scène nationale du Havre – avec la participation artistique du Jeune Théâtre National. * Voir aussi notre article du 24 octobre 2023 sur The Confession d’Alexander Zeldin présenté à l’Odéon-Théâtre de l’Europe.

Du 4 au 12 juin 2026, à 20h, dimanche 15h, au Théâtre de la Ville-Abbesses, 31 rue des Abbesses. 75018. Paris – tél. : +33 (0) 42 74 22 77 – métro Abbesses ou Pigalle – site : theatredelaville-paris.com

Justiça Cega / Aveugle justice

Texte et mise en scène de Sara de Castro, avec des citations de Gaya de Medeiros, Nuno Pinheiro et Teresa Coutinho – traduction en français Joanna Cameira Gomes (Portugal) – dans le cadre de Chantiers d’Europe – Théâtre de la Ville Sarah Bernhardt/La Coupole.

© Carlos Fernandes

C’est autour de la justice que Sara de Castro utilisant le passé pour parler du présent, s’interroge. On juge une femme accusée d’avoir tué son enfant. L’accusée garde le silence quant aux raisons de son geste tandis que son destin est en jeu et qu’autour d’elle se débattent et argumentent juge et avocates.

De l’innommable, à partir d’un fait divers réel et contemporain, son récit nous mène dans la mythologie, avec d’une part Médée sur le devant de la scène, d’autre part la figure de la Llorona / la femme qui pleure, figure de l’imaginaire latino-américain. « Quelle femme êtes-vous ? » demande-t-on, à l’accusée : « La Llorona, une lionne » répond-elle. Et plus tard, « Celle qui a fait l’inconcevable… » Lumières et sons accompagnent l’aveu. (lumières de Teresa Antunes, musique Rui Lima et Sérgio Martins). On ne saura rien de plus.

© Pat Cividanes

La scénographie (Eric da Costa) repose sur une plateforme haute recouverte de lambeaux de tapis, la tribune des juge, procureur et avocats. C’est un chœur de femmes qui porte ici le récit où chacune tour à tour devient l’accusée et où la figure de la Justice – surprise – est représentée par une enfant qui prend des notes, observe, et accompagne le cours des choses. Peut-être est-ce la représentation de cette enfant assassinée… « Les lois nous te les avons enseignées » dit Athéna, protectrice de la Cité.

Le spectacle explore les zones d’ombre et angles morts de la justice, les préjugés et récits qui façonnent notre jugement, la violence, symbolique et autre faite aux femmes. Il est rythmé par différents moments de crise, actes de folie et d’égarement, chants, échos et gestes, récits d’abandon, dénonciation d’un monde masculin cruel.

Labyrinthique, l’enquête judiciaire fait figure d’oratorio des faubourgs et nous perd un peu dans la superposition des époques. Tour à tour accusée, avocate, juge et procureure, la femme est au cœur du sujet.

Les intentions de l’auteure et metteuse en scène, Sara de Castro – déconstruire les fondements de la justice – sont généreux, et sa direction d’actrices met en jeu le collectif dans un travail très transversal. Comédienne, metteuse en scène, pédagogue et dramaturge formée à l’École supérieure de théâtre et cinéma de Lisbonne, elle a travaillé avec les figures majeures du théâtre portugais, a été associée au Teatro O Bando pendant plus d’une quinzaine d’années et mène une importante activité pédagogique à l’école Chapitô. Son travail est présenté pour la première fois en France.

Brigitte Rémer, le 3 juillet 2026

© Pat Cividanes

Avec : Ana Brandão, Ana Ribeiro, Carla Galvão en alternance avec Teresa Coutinho, Gaya de Medeiros et Ema de Castro Silva. Scénographie Eric da Costa – lumières Teresa Antunes – musique Rui Lima, Sérgio Martins – conseil dramaturgique Ana Pais, Nuno Pinheiro – Conseil dramaturgique pour la culture classique Sofia Frade – appui à la dramaturgie dans le domaine juridique Joana Neto – conseil artistique Rui M. Silva – photographie et création graphique Pat Cividanes – production Dentro do Covil – direction de production et surtitrage Luna Rebelo – En partenariat avec la Fondation Calouste Gulbenkian.

Spectacle présenté es 29 et 30 juin à 19h, au Théâtre de la Ville – Sarah Bernhardt / La Coupole, 2 place du Châtelet. 75004. Paris – métro : Châtelet – tél. : +33 (0) 42 74 22 77 – site : theatredelaville-paris.com

Labes / لاباس 

Chorégraphie et mise en scène de Selim Ben Safia – scénographie du spectacle Nadia Kaabi-Linke, artiste plasticienne – compagnie Al Badil (Tunisie) – à l’Atelier de Paris / CDCN, dans le cadre du festival June Events et de la Saison Méditerranée 2026.

© Patrick Berger

C’est un élégant travail d’ombre et de lumière, de reflets et réverbérations que présente le chorégraphe Selim Ben Safia avec sa compagnie Al-Badil, dans le cadre de June Events. La viole de gambe de Marie-Suzanne de Loye les accompagne in situ et se joint aux bruits de la ville et à d’autres instruments et registres musicaux enregistrés, dont des percussions. La musique mène le récit.

La structure scénographique, rideau multidirectionnel création de la plasticienne Nadia Kaabi-Linke, guide le parcours des danseurs. De nombreuses et fines lianes de textile blanc tombent des cintres créant un effet labyrinthe et une césure entre les espaces comme des murs, ou encore l’illusion de moucharabiehs dont le tressage se reflèterait au sol, parcours où s’expriment des solitudes. Dans un face à face Palestine/Israël où les trois religions monothéistes tentent de cohabiter, douleur et solitude se cherchent et se répondent comme s’observent et se provoquent les danseurs, entrent un à un dans cet espace sacré.

© Patrick Berger

On est à Jérusalem et Selim Ben Safia évoque le quartier maghrébin de la ville, un quartier effacé après la Guerre des Six jours, en 1967, huit cents habitants expulsés de leurs maisons en une nuit. Il voulait remettre le sujet sur le devant de la scène à partir des conversations échangées avec l’artiste Nadia Kaabi-Linke qui a élaboré la scénographie du spectacle et s’est inspirée du tracé de ce quartier pour son geste scénographique. Quartier historique de la Vieille Ville de Jérusalem datant de 1193 il se trouvait à l’ouest de la Mosquée Al-Aqsa et en occupait 5% du périmètre, il borde l’Esplanade des Mosquées à l’est et s’ouvre au sud sur la porte des Maghrébins. Entre le 11 et le 13 juin 1967, des bulldozers israéliens l’ont démoli et cent cinquante structures archéologiques datant de la dynastie Ayyubi de l’époque ottomane ont été détruites. Israël a transformé le quartier en une place nommée Le Mur des Lamentations où les colons effectuent des rituels, dansent et boivent de l’alcool sur les ruines de la communauté locale. Linstallation de Nadia Kaabi-Linke reconstitue à l’identique une partie du quartier enseveli.

© FPC 2026

Labes / لاباس signifie tout va bien… Ironie du sort… Le père du chorégraphe s’était tatoué ce message sur la peau, comme un message d’espoir ou une façon pour lui de conjurer le mauvais sort. À sa mort, Selim Ben Safia voulait lui rendre hommage en travaillant sur la mémoire et la résilience, d’où le titre du spectacle. Une image se superpose à l’autre quand un danseur efface l’autre, le rencontre ou l’affronte. La construction dramaturgique mène certains danseurs jusqu’à la transe entre ces rideaux-sculptures qui caressent l’Histoire et les murs de la ville.

Les pieds ancrés dans le sol, l’un danse jusqu’à la folie, les autres le regardent. Ensemble, ils lancent une apostrophe au public ou entament un chant collectif. Quand le vent des sables se lève, tout s’affole dans l’environnement, ici la structure textile. Les danseurs font cercle ou dansent en ligne, construisant l’alphabet des danses traditionnelles palestiniennes comme la dabké et les rythmes traditionnels tunisiens, avec sauts, chaînes, quadrilles et farandoles. Chuchotements, langage et virtuosité de la viole de gambe, superposition des sons, gestes symboles des danseurs dans un espace méditatif et ombres portées au sol, tout est mélancolie. Les costumes créés par Sumaiya Merchant ont le même raffinement que l’ensemble du spectacle. En dépit de tout, s’exprime la joie autour de la viole de gambe.

© Patrick Berger

La note d’intention du spectacle met en exergue les mots de Meursault, dans L’Étranger d’Albert Camus : « J’ai compris qu’il fallait vivre comme si chaque jour était le dernier, car, en vérité, chaque jour était peut-être le dernier ». La danse contemporaine se mêle aux danses traditionnelles et la lumière renaît des ténèbres dans une création lumière (de Jérôme Bertin) de toute beauté.

Chorégraphe et danseur franco-tunisien, Selim Ben Safia est formé à la danse hip hop au Sybel Ballet Théâtre de Tunis puis intègre le Centre Méditerranéen de Danse Contemporaine où il débute une fructueuse collaboration avec le chorégraphe Imed Jemaa, un des pionniers de la danse contemporaine en Tunisie. Il y développe son propre vocabulaire autour de la danse contemporaine dans une recherche incessante d’échanges artistiques multiculturels. En 2017, Selim Ben Safia crée l’association Al Badil – l’alternative Culturelle qui travaille sur la notion de démocratisation de la culture pour que sur tout le territoire tunisien, dans tous les gouvernorats, on puisse s’initier à la danse et danser, en montrant aussi que la culture participe du développement économique. Il a créé un premier festival il y a une dizaine d’années puis plus récemment, en 2021, le Festival des Premières Chorégraphiques pour promouvoir les jeunes artistes danseurs et chorégraphes du pays.

Avec Labes cinq artistes d’origines et d’affinités esthétiques différentes dialoguent et réinventent un langage commun autour de formes chorégraphiques et musicales issues du populaire, de Tunis, Beyrouth, du Québec et de Palestine. Selim Ben Safia a mené l’équipe artistique sur les chemins de la mémoire et de la vulnérabilité, du contretemps et de la transmission, à partir d’interviews de personnes qui ont traversé le quartier Maghrébin de Jérusalem et de la projection de ces récits de vie mis en résonance avec leurs propres vies familiales et quotidiennes. Ensemble, à partir de ces matériaux, ils tissent un espace poétique de toute beauté et de grande intensité et élaborent un langage commun singulier où se perdent les références.

Brigitte Rémer, le 30 juin 2026

© Patrick Berger

Interprétation : Romane Piffault, Malek Zouaidi, Ilyes Triki, Mohamed Issaoui – musique live Marie-Suzanne de Loye, viole de gambe – création musicale Hazem Berrabah et Marie-Suzanne de Loye – création lumière Jérôme Bertin – création costume Sumaiya Merchant – production Association Al Badil – diffusion Chalmont agentur ; Agence Résonance – coproduction Viadanse CCN de Bourgogne-Franche-Comté à Belfort ; Le Triangle ; Fondation Kamel Lazaar ; Théâtre Françine – Vasse Les laboratoires vivants – Soutien Théâtre la Castélorienne, compagnie Accrorap / Kader Attou, Atelier de Paris CDCN. En tournée : 19 juillet 2026, Festival international de Hammamet (Tunisie) – 16 octobre 2026, Jaou Biennale d’Art Contemporain (Tunisie) – 5 novembre 2026, Le Triangle, Rennes (France) – 8 novembre 2026, Espace culturel L’Hermine, Sarzeau (France).

Spectacle vu le 11 juin 2026, à 21h, Atelier de Paris, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre. 75012. Paris – site : www. atelierdeparis.org – tél. : 01 41 74 17 07.

63e Palmarès des Prix de la Critique – Théâtre, Musique et Danse

Les Prix du Syndicat de la critique Théâtre, Musique et Danse ont été remis le lundi 15 juin 2026 à l’Opéra-Comique de Paris. Ont été primés les artistes et spectacles suivants :

Dessin réalisé par le Munstrum Théâtre

Pour le Théâtre :

GRAND PRIX (meilleur spectacle théâtral de l’année)
Pétrole
d’après Pier Paolo Pasolini, mise en scène de Sylvain Creuzevault

PRIX GEORGES-LERMINIER (meilleur spectacle théâtral créé en province)
La Maison de Bernarda Alba
de Federico García Lorca, mise en scène par Thibaud Croisy, La Filature de Mulhouse.

PRIX DE LA MEILLEURE CRÉATION D’UNE PIÈCE EN LANGUE FRANÇAISE
Œdipe Roi
d’Eddy d’Aranjo

PRIX DU MEILLEUR SPECTACLE THÉÂTRAL ÉTRANGER

Yes Daddy ! de Bashar Murkus et Khulood Basel

 

PRIX LAURENT-TERZIEFF (meilleur spectacle théâtre privé)
En attendant Godot
de Samuel Beckett mise en scène de Jacques Osinski

PRIX DE LA MEILLEURE COMÉDIENNE – Suzanne de Baecque pour Mémoire de fille, d’Annie Ernaux, adaptation et mise en scène de Veronika Bachfischer,
Sarah Kohm et Elisa Lero

PRIX DU MEILLEUR COMÉDIEN – Sharif Andoura pour Pétrole, d’après Pier Paolo Pasolini, mise en scène de Sylvain Creuzevault

PRIX JEAN-JACQUES-LERRANT (révélation théâtrale de l’année) – Mina Kavani dans Ma maison est noire, d’après les textes de Forough Farrokhzad

PRIX DE LA MEILLEURE CRÉATION D’ÉLÉMENTS SCÉNIQUES – Julie Deliquet et Zoé Pautet pour La guerre n’a pas un visage de femmes d’après Svetlana Alexievitch, mise en scène
de Julie Deliquet

PRIX DU MEILLEUR COMPOSITEUR DE MUSIQUE DE SCÈNE – Dramane Dembélé, Adama Diop, Jessica Martin-Maresco et Mathilde Tirard
pour L’Apocalypse d’Adam et Aimée d’Adama Diop

PRIX DU MEILLEUR LIVRE SUR LE THÉÂTRE – Scènes féministes. Histoire d’un théâtre militant dans les années 1970 de Lorraine Wiss, Lyon, ENS Éditions, 2026

Pour la Musique

GRAND PRIX (meilleur spectacle musical de l’année)
Iphigénie en Tauride,
mise en scène de Wajdi Mouawad
Direction musicale de Louis Langrée et Théotime Langlois de Swarte

PRIX CLAUDE-ROSTAND (meilleure coproduction lyrique régionale et européenne) La Calisto, mise en scène de Jetske Mijnssen
Direction musicale de Sébastien Daucé
Coproduction Aix-en-Provence, Angers-Nantes Opéra, Rennes, Théâtre des Champs-Élysées, Caen, Opéra Grand Avignon, Théâtre de la ville du Luxembourg, ensemble Correspondances

PRIX DE LA MEILLEURE MISE EN SCÈNE ET SCÉNOGRAPHIE
Olivier Py
et Pierre-André Weitz
Le Roi d’Ys

PRIX DE LA CRÉATION MUSICALE (hors opéra)  – Whiteout d’Eva Reiter
Par l’Ensemble Multilatérale (festival Présences)

PRIX DE LA PERSONNALITÉ MUSICALE DE L’ANNÉE  – Stanislas de Barbeyrac ténor

PRIX DE LA RÉVÉLATION MUSICALE DE L’ANNÉE (lyrique) – Julien Henric ténor

PRIX DE LA RÉVÉLATION MUSICALE DE L’ANNÉE (instrumental) – Alexander Malofeev, pianiste

MENTION SPÉCIALE  – Ludovic Tézier baryton

PRIX DU MEILLEUR LIVRE SUR LA MUSIQUE  – Robinson Crusoé, numéro de reprise de publication de l’Avant-Scène Opéra

PRIX DE LA MEILLEURE INITIATIVE POUR LA DIFFUSION MUSICALE (répertoires et publics) (ex aequo) : Opéra de Rennes directeur Matthieu Rietzler – Fabrice di Falco et Julien Leleu de l’Association les Contres Courants

Pour la Danse

GRAND PRIX (meilleur spectacle chorégraphique de l’année) – A l’ombre d’un vaste détail, hors tempête de Christian Rizzo

PRIX DE LA MEILLEURE PIÈCE DE RÉPERTOIRE OU RECRÉATION
May B
de Maguy Marin, création en 1981

PRIX DE LA MEILLEURE COMPAGNIE
Shechter II
Compagnie Junior fondée par Hofesh Shechter

PRIX DU MEILLEUR INTERPRÈTE (ex aequo) – Héloïse Jocqueviel et Nitzan Ressler
dans Delay the Sadness de Sharon Eyal

PRIX DE LA RÉVÉLATION CHORÉGRAPHIQUE – Armin Hokmi pour Of the heart – An etude

PRIX DE LA MEILLEURE PERFORMANCE CHORÉGRAPHIQUE – Sati Veyrunes dans et pour Motor unit

PRIX DE LA PERSONNALITÉ CHORÉGRAPHIQUE  – Amala Dianor

PRIX DU MEILLEUR LIVRE SUR LA DANSE  – Les Archives de la danse de Laurent Sebillotte – Éditions du CND

PRIX DU MEILLEUR FILM SUR LA DANSE – Germaine Acogny, l’essence de la danse, de Greta Marie Becker – Shellac films

 

 

No Yogurt for the dead

Tiago Rodrigues et NTGent, au Grand-Palais – Texte et mise en scène de Tiago Rodrigues – Texte traduit du portugais (Portugal) par Thomas Resendes – dramaturgie Kaatje De Geest – musique in situ Hélder Gonçalves – Compagnie Mundo Perfeito.

© Grand Palais Rmn, Simon Lerat

Sous la majestueuse Nef du Grand-Palais, un espace scènique et des gradins ont été dressés. Tiago Rodrigues évoque son père, Rogério Rodrigues, né à Tras-os-Montes au nord-est du Portugal, journaliste depuis plus de quarante ans et mort à l’hôpital Amadora Sintra situé à plus de quatre cent dix-huit kilomètres de là. Il savait sa vie abrégée et fut emporté par une maladie dite de longue durée. Son dernier carnet fut retrouvé au fond du sac plastique où se trouvaient ses dernières affaires rendues à la famille par les infirmières qui l’avaient accompagné au cours de ses derniers jours.

© Grand Palais Rmn, Simon Lerat

Pas de yaourt pour les morts en était l’intitulé et Rogério Rodrigues déployait chaque jour une grande énergie pour le remplir. La stupeur du fils aîné, Tiago lui-même, fut grande quand il découvrit les derniers écrits de son père. Hormis le titre il n’y avait que des traits, rien de plus, « des traits, des gribouillis, des rayures. Des lignes incohérentes… des lignes tracées par une main fragile. Une main qui croyait écrire mais qui n’écrivait pas ». Il en ressort seize séquences, courtes scènes écrites par son fils et auteur de la pièce, Tiago Rodrigues, par ailleurs directeur du Festival d’Avignon, dans ce sixième volet de la série Histoire(s) du Théâtre initiée au NTGent par Milo Rau.

Le premier personnage à entrer en scène est La Pire Infirmière du Monde. C’est elle qui raconte. Lui succède une scène entre barbe courte, la représentation du fils et barbe longue celle du père. Il y est question de stylo noir et non pas de bleu, et les deux règlent leurs comptes à propos de cadeaux et d’oublis de cadeaux, « tu ne m’offres rien depuis longtemps… » Ils échangent sur le temps qu’il reste à vivre, « le médecin a dit peu de temps ». Dans le cycle des saisons au rythme des vendanges le père avait compris qu’il ne boirait pas le vin de l’année. Dans une distance narquoise, Tiago Rodrigues dessine un monde de fantômes où l’on meurt plusieurs fois « Je meurs toujours pendant les visites… Je meurs toujours trop tôt…» et où l’on renaît avant le départ final. « Quelle conscience avait-il de son état ? » s’interroge l’auteur.

© Grand Palais Rmn, Simon Lerat

En haut d’une montagne reconstituée par la scénographie (signée Sammy Van den Heuvel) et qui à certains moments et sous certains éclairages ressemble à une montagne gelée, une âme errante dans un lit, c’est le guitariste qui accompagne le spectacle de bout en bout (Hélder Gonçalves) et interprète quelques chansons dont La Chanson des vieux amants de Brel. « Les soins sont une chaîne de montagnes » écrit l’auteur décrivant la répétition des gestes à l’hôpital – les repas et l’extinction des lumières très tôt, l’inversion des hiérarchies et des responsabilités entre parents et enfants -. Il évoque aussi le compagnon de chambre du père à l’hôpital, Pacheco, guitariste, dans ses longs gémissements musicaux. Puis Barbe longue, le père, rôle qu’interprète une comédienne, parle de sa rencontre avec Cheveux Lisses qui deviendra sa femme, sa traversée des frontières en temps de guerre, Paris, l’Espagne, la surveillance de la police politique, la faim, son frère tué en Angola.

© Grand Palais Rmn, Simon Lerat

Apparaît alors la figure d’une actrice, de son nom de scène Teresa Torga qui, ayant des hallucinations perdit un jour les pédales et fit un strip-tease intégral dans la rue, moment capté par un photo-reporter. Internée à plusieurs reprises elle fut contrainte à s’éloigner du métier et chanta le fado dans les boîtes de nuit avant de devenir elle-même une chanson. En haut de la colline la pire Infirmière du Monde chante, accompagnée du guitariste. Et à la question que lui pose l’auteur : « Qu’est-ce que tu fais quand on meurt ? » « Je fume une cigarette » avait-t-elle répondu » évasive… « et quand la cigarette est finie je retourne à l’intérieur et je m’occupe des vivants. » Entre le père et le fils les choses ne sont pas très sereines surtout s’il s’agit de politique. Une discussion s’engage entre eux à partir de l’impossibilité de voter quand on est captif dans un hôpital et de la délégation à donner à l’un de ses enfants. « Qui a gagné les élections, ton parti ou le mien ? » s’enquiert le père…

Aux scènes où s’échangent de courts dialogues succèdent des scènes plus poétiques et de visions portées notamment par la pire Infirmière du Monde se substituant au malade. « Certains me disent de rester au pays des vivants. D’autres me demandent de les suivre au pays des morts. Je suis à la frontière et ils viennent tous me voir. Je ferme les yeux. J’ouvre les yeux. Je ferme les yeux. Je vois une silhouette en haut de la montagne gelée. Elle chante une chanson ». Puis apparaît le fantôme de la mère de Rogério Rodrigues suivie du fantôme de Teresa Torga qui rencontre le fils. La pièce se ferme sur l’enterrement du père et les remerciements à ceux qui ont pris le temps d’y assister.

Dans ce dialogue entre les vivants et les morts s’entrelacent des chansons portées par la guitare virtuose de Hélder Gonçalves donnant comme un air de comédie musicale à l’ensemble. Le texte et la mise en scène de Tiago Rodrigues oscillent entre réalisme et onirisme et nous perd sur les sentiers escarpés de la fin de vie dans ses extravagances, visions et hallucinations jusqu’à l’obscurité et au silence final. « Je me vois sortir de mon corps. Je regarde en arrière comme pour me dire adieu ». La lumière vacille et s’éteint laissant place à des feux de détresse, la guitare s’efface. La nuit est tombée sur le Grand Palais.

Brigitte Rémer, le 30 juin 2026

© Grand Palais Rmn, Simon Lerat

Avec : Beatriz Brás, Hélder Gonçalves, Lisah Adeaga, Manuela Azevedo – assistanat à la mise en scène André Pato – scénographie Sammy Van den Heuvel – costumes Ilse Vandenbussche – lumières Dennis Diels – son Frederik Vanslembrouck – musique Hélder Gonçalves – traduction néerlandaise Lut Caenen – production NTGent – coproduction Culturgest Lisboa, Piccolo Teatro Milano/Teatro d’Europa – Wiener Festwochen – Le texte est publié aux Solitaires Intempestifs, il a été créé dans la mise en scène de l’auteur en août 2025, NTGent à Gand (Belgique).

Du 18 au 20 juin 2026 à 21h – au Grand-Palais, Accès 7 Avenue Winston Churchill, 75008 Paris, Nef / Entrée Gabrielle Chanel – métro : Champs-Elysées Clémenceau – site : www.grandpalais.fr

Lulu, Lucrèce, Carmen, Médée… Mémoire de femmes

Workshop de mise en scène présenté par Yvonne Sembene le 26 juin 2026 avec les artistes en résidence à l’Académie de l’Opéra National de Paris,  direction artistique de l’Académie, Myriam Mazouzi – direction musicale Moeka Ueno – à l’Amphithéâtre Olivier Messiaen de l’Opéra Bastille, Paris.

© Vincent Lappartient

Lulu, Lucrèce, Carmen, Médée… Mémoire de femmes nous mène du côté des grands mythes au féminin et de la femme tant victime que bourreau quand il s’agit de représailles. Les artistes en résidence à l’Académie, chanteurs et musiciens, interrogent la vengeance féminine dans l’opéra, à travers ce workshop de mise en scène conçu par Yvonne Sembene.

La metteuse en scène décortique la cruauté du monde au masculin et au féminin, la souffrance et la méthodologie de la vengeance. Elle conçoit une scénographie autour d’un jardin de roses et de la couleur vermeil comme le sang, car les roses ont des épines. Le piano est installé côté cour, comme les musiciens un peu plus loin à flanc de coteau – violons, violoncelle et contrebasse – dans ce bel amphithéâtre de l’Opéra Bastille. Près d’eux, Moeka Ueno assure la direction musicale.

© Sasha Tykhon

Le parcours est d’excellence, de Verdi à Bizet passant par Werther de Massenet, de Wagner à Mozart via L’Élixir d’amour de Donizetti, de Berg et Britten, passant par Le Sosie, extrait du Roi des Aulnes de Schubert, « la lune me montre ma propre image… » et d’autres compositeurs encore. Le talent de la représentation repose sur la dramaturgie élaborée par Yvonne Sembene pour positionner son angle de vue en tant que femme et en tant qu’artiste et donner une unité au spectacle. Nous ne sommes pas dans le fragment mais bien dans un geste de mise en scène posé par l’artiste qui rassemble tous les styles des grands compositeurs et où chaque chanteuse et chanteur peut donner sa pleine mesure vocale dans les chants solos puissamment portés. Les voix sont magnifiques et la présence de chacun travaille sur l’épaisseur des signes théâtraux.

Gifles, moqueries, provocations, mépris et affronts des uns envers les autres servent le thème du féminin-masculin dans l’esprit de vengeance du premier sur le second et de punition du second sur le premier. L’effeuillage des roses qui se dépouillent au fil de la représentation entraine les je t’aime moi non plus et je ne t’aime plus, cachés dans ces échanges sexistes dénonciateurs et violents des personnages.

© Sasha Tykhon

Ainsi Lulu présentant un portrait complexe de femme fatale destructrice, perverse et innocente, au centre des convoitises masculines, critique d’un monde en décomposition ; Lucrèce, femme renommée pour sa beauté et sa vertu, violée par un ami de son époux, Sextus Tarquin, fils du roi, sur fond mythologique de guerre entre Étrusques et Romains, une jeune femme qui ne se remet pas de l’outrage et se donnera la mort ; Carmen la Sévillane, pour qui « l’amour est un oiseau rebelle que nul ne peut apprivoiser…» et qui ne craint pas de désavouer frontalement Don José, « jamais Carmen ne cédera : libre elle est née, et libre elle mourra… » provoquant ce qu’on nomme aujourd’hui un féminicide, Don José la frappant à mort à coups de poignard ; Médée, répudiée par Jason et tuant sa rivale Créuse, avant de poignarder ses deux fils, effaçant l’image du père comme punition souveraine extrême ; Iphigénie en Tauride, inspirée d’Euripide, femme contrainte à se soumettre au roi Thoas et qui, terrifiée par un songe et selon les rites barbares du pays, se voit condamnée à sacrifier tout étranger s’aventurant sur le rivage ; La Traviata qui signifie La Dévoyée, parfait mélodrame du XIXe composé par Verdi d’après La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas où Violetta, courtisane parisienne, renonce à son amour pour Alfredo pour ne pas nuire à la réputation de sa belle-famille et qui meurt de tuberculose dans un grand dénuement ; Tristan et Isolde de Richard Wagner, un haut sommet du théâtre lyrique où, dans sa troisième partie Tristan, blessé, est ramené en son château de Karéol en Bretagne, invitant Isolde à le suivre dans le pays de la mort, où il se rend.

© Vincent Lappartient

De ces grandes œuvres et comme workshop de mise en scène, on peut dire que le contrat est magnifiquement rempli par l’équipe de l’Académie de l’Opéra national de Paris donnant de la fluidité dans le passage d’une œuvre à l’autre. « Belle nuit, ô nuit d’amour » commente Offenbach avec sa Barcarole, dans les Contes d’Hoffmann. Plusieurs personnages femmes sont les fils conducteurs du spectacle où s’entremêlent les espoirs et désespoirs, les recherches d’identité et revendications dont celle d’exister, image de la femme-archétype construite à travers un ensemble de références. « Homme cruel, que mes larmes puissent éveiller ta compassion… » ou encore « Tu connaitras ma cruauté… » « Amour, apaise ma douleur et mes soupirs… Laisse-moi mourir… »

Le jeu des illusions inventé par Yvonne Sembene est mené de main de maître et les chanteurs-chanteuses sont à de nombreux moments ensemble sur scène, maitrisant le geste et la voix avec un grand professionnalisme.  « Vous m’avez éloignée des rivages aimés… Tu m’interdis les pleurs quand je quitte ma patrie… » Le spectacle se termine dans le sang, dernier acte d’expiation infligé aux hommes dans une volonté de revanche et de justice. Des pétales de roses tombent des cintres et la magie des lumières autant que l’investissement de l’équipe artistique internationale en résidence à l’Académie de l’Opéra National de Paris, opèrent. Leur énergie conjointe propose un fort beau spectacle, sous la baguette de Moeka Ueno, formée au Tokyo Metropolitan Senior High School of the Arts et dans le récit entrecroisé des figures mythologiques et contemporaines développé par Yvonne Sembene. Principalement formée au Berlin Dance Institute, cette dernière a été assistante à la mise en scène sur plusieurs opéras et développe un travail de recherche et création, notamment au Kampnagel de Hambourg . Un vrai talent, un parcours à suivre de près !

Brigitte Rémer, le 29 juin 2026

© Sasha Tykhon

Équipe artistique : Yvonne Sembene mise en scène  – Moeka Ueno direction musicale – Eliott Blue lumières, vidéo – Aymeric Gracia arrangements musicaux – Jean-Marc Bouget préparation musicale – Distribution : Daria Akulova, soprano – Neima Fischer, soprano – Ana Oniani, soprano – Sima Ouahman, soprano – Lorena Pires, soprano – Sofia Anisimova, mezzo-soprano – Amandine Portelli, mezzo-soprano – Bergsvein Toverud, ténor – Ihor Mostovoi, baryton – Luis-Felipe Sousa, baryton-basse – Instruments : Simon Grimoin, violon – Chloé Mauger, violon – Meiko Nakahira, violon – Aurore Cuvelier, alto – Sunghyun Lee, violoncelle – Gerard McFadden, contrebasse – Louis Dechambre, piano – Anastasia Martin, piano.

Présenté le vendredi 26 juin 2026 à 20h00, Amphithéâtre Olivier Messiaen, Opéra national de Paris / Opéra Bastille, Place de la Bastille, 75012 Paris, métro Bastille – site : www.operadeparis.fr

L’Épopée de Bani Hilal, السّيرة الهلاليّة – Al-Sirah Al-Hilaliyyah

Écriture, conception et mise en scène de Bashar Murkus – dramaturgie et production Khulood Basel, Khashabi Theatre (Palestine) – spectacle en langue arabe, surtitré en français, traduction Chakib Ararou. Création le 27 juin 2026 à la Cité internationale de la langue française, Château de Villers-Cotterêts – dans le cadre de la Saison Méditerranée.

© Khulood Basel

C’est l’épopée arabe la plus célèbre et qui traverse le Moyen-Orient depuis le XIVe siècle. Conteurs, chanteurs et musiciens populaires assurent de génération à génération la transmission orale de ce voyage migratoire de la tribu des bédouins Banu Hilal, depuis l’Émirat du Najd situé au cœur de la péninsule arabique,  jusqu’à la Tunisie.

Adapter pour le théâtre un texte de cette amplitude, inscrit sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco depuis 2008, au demeurant menacé d’extinction, est déjà en soi un périlleux exercice et un vrai défi. Pour ce faire, Bashar Murkus a réécrit l’épopée avec Khulood Basel, à partir d’anciennes publications, de rares enregistrements de conteurs, de récits des grands-mères et en s’appuyant sur la version syrienne Ash-Shāmiyyah de l’épopée Bani Hilal, sur les travaux du chercheur et poète égyptien Abdel Rahman Al-Abnoudi, et sur les enregistrements de deux grands poètes et conteurs de la Haute-Égypte, Jaber Abu Hassan et Sayed Al-Dawi. La Geste Hilalienne se récitait lors des mariages, des cérémonies de circoncision et des fêtes, et s’étendait sur plusieurs nuits consécutives, dans une atmosphère festive où chaque détail importait.

Acteurs et musiciens occupent le plateau avant l’arrivée du public et lancent leurs salutations à chaque entrée. Ahlan ! Ahlan ! ! أهلاً  ! أهلاً  nous ne sommes pas des spectateurs nous voilà comme des invités. Sur scène, un grand écran blanc s’anime au gré du croisement savant d’ombres et reflets des acteurs, qui se démultiplient à différentes échelles, créant un véritable théâtre d’ombres. Des plaques de verre et peintures sur rouleaux qui se dévident devant un projecteur, traduisent par ailleurs avec subtilité les couleurs des paysages rencontrés. Au sol, un tapis blanc qui au gré des contrées traversées se couvrira de pétales et de feuilles. Des malles en métal sur roulettes forment la scénographie, tout est à l’économie et fonctionne dans l’inventivité et la magie. Le musicien (Rami Nakhleh) est installé sur un praticable côté jardin entouré de ses percussions, le joueur de oud et chanteur n’est jamais très loin de lui, même si à certains moments il entre aussi dans le jeu. Une des actrices établit des passerelles entre le récit et l’image par son commentaire chanté, de toute beauté, comme une coryphée (Rana Baransi).

© Khulood Basel

Une introduction s’affiche sur écran donnant quelques repères historiques et permet d’entrer dans le sujet, complexe par le croisement des lignées, suivi du titre des chapitres qui nous guident au long du spectacle. Après les louanges à la beauté du prophète on reçoit les lamentations de l’émir vieillissant Rizq Ibn Nail pleurant sur sa vie en haut de la montagne, son grand regret étant de n’avoir pas engendré de fils. Il part à La Mecque comme on le lui  conseille, c’est là qu’il rencontre son épouse, Khadra qui lui donne une fille mais pas le fils tant attendu. « Nous rêvons d’un garçon dans nos berceaux » dit-elle. Alors, avec les autres femmes de la tribu, elle se rend à l’étang aux oiseaux et comme toutes, émet un vœu de fertilité en choisissant l’un d’eux, un oiseau noir.

Quelques mois plus tard Khadra met au monde un fils nommé Salameh / Abou Zayd, en même temps que naît celui qui sera son compagnon, Abou Al-Qamsan et en même temps que sa jument Hamra (Rouge) qui l’accompagnera toute la vie, présente sur scène sortant d’une malle avec force inventivité. À la surprise générale, l’enfant est noir de peau. Rizq bannit Khadra contrainte de s’enfuir avec son fils et sa servante, le père gardant leur fille. « Je laisse derrière moi ceux que je croyais miens… »

© Khulood Basel

Le départ de Khadra est de chagrin. Les ocres et les jaunes emplissent l’écran. Abou Zayd réfugié est accueilli avec sa mère chez le roi Fadil de la tribu des Zahianites, qu’il considère comme son père. Ce dernier vit en rêve qu’il sauverait un jour la tribu et le favorise. On lui enseigne la religion, la philosophie, le droit, la politique. L’enfant est tueur quoique très aimé mais s’attirant des jalousies. Il est guerrier et s’en prend d’abord aux oiseaux, un bâton au bout duquel un oiseau de chiffon se dédouble en une chorégraphie ardente danse sur l’écran. Puis il décuple la violence à la hauteur des humiliations qu’il reçoit, en représailles, il se voit invincible et fait trembler les montagnes. Il entre dans les premières guerres et tue, y compris certains de ses proches. La guerre entre les tribus s’étend, le conflit est permanent jusqu’à ce que Abou Zayd ait à affronter les Hilaliens, tribu à laquelle il ignore appartenir et qui le place face à Rizq, son père. La bataille est féroce mais son père le reconnaît. Il lui redonne sa place, et à Khadra son honneur, tapissant sa route de soie au son de l’arghoul, cet instrument à vent typique de l’Égypte et similaire à une clarinette. « Fiston, prends soin de la patrie ! » lui dit son père en lui passant la main.

Le récit est entrecoupé d’adresses au public : « Écoutez cette histoire et longue vie à l’auditoire ! » Dans la seconde partie où Abou Zayd est de retour parmi les siens, Bashar Murkus fait parler les arbres. On se trouve au cœur d’un lazzi comme dans la commedia dell’arte où la plaisanterie rythme le texte, les mots et les silences, où la scène est tangage, où la lumière parle. Et Abou Zayd repart explorer l’occident, Yalla ! يلا à la recherche d’une terre fertile, avec trois cavaliers dont Yahya et Mar’i, passant par La Mecque, « ils cavalèrent… avancèrent… » Un nouveau cycle d’histoires se tisse, entrecoupé de chants individuels et collectifs matière vive du spectacle dont L’histoire de Saâda et de sa servante May, deux femmes qui interrogent le sable dans un pays ravagé par la famine et dont la robe, par la magie du spectacle se pare de turquoise.

© Khulood Basel

On fait ses valises, on traverse les pays, on suit les mouvements de la géographie et de la géologie jusqu’à Tunis et les plis des guerres qui durent des années entre les diverses branches de la tribu de Banu Hilal. Les derniers épisodes mettent en face à face les jalousies du roi Hassan et de Diab. Trahisons, épuisement, captivité, surpuissance, rancunes, la dernière bataille dure deux mois entiers, œil pour œil, épée contre épée. L’imagerie fait voler Abou Zayd dans les airs jusqu’à sa mort, piqué par un serpent. Les tambours résonnent dans un solo de percussion, brillant et énergique qui fait trembler les murs de la cité. On jette la terre noire sur le tombeau du héros, il en sort du blé. Et tout se termine dans le chant et la danse.

© Khulood Basel

C’est un magnifique travail de tissage à l’ancienne que proposent Bashar Murkus et Khulood Basel à travers L’Épopée de Bani Hilal, Al-Sirah Al-Hilaliyyah dont ils démêlent les fils avec un talent fou, transformant la poudre de perlimpipin en or et rendant audible la densité de cette fresque épique et conte populaire, en occident. Sur scène, les sept jeunes acteurs et musiciens – Maia AlKeesh, Rana Baransi, Rami Nakhleh, Adan Rabous, Misan Miso Samara, Atallah Tannous, Abd Zubi à l’énergie et au talent fabuleux, utilisent avec justesse et simplicité tout l’arc disciplinaire de l’acteur et des techniques théâtrales traditionnelles : chant, musique, psalmodie, texte, gestes, danse, théâtre d’ombres et théâtre d’objets dans une manipulation marionnettique savoureuse des chevaux, chameaux et représentations mythologiques. Ils et elles sont guerriers, habitants des déserts, femmes répudiées ou adulées, jeunes et vieux, arbres, minéraux et animaux. Ils sont pure poésie, célèbrent le théâtre et permettent de le célébrer. Un pur joyau d’imagination et de réalisation, moment rare habité par l’équipe du Théâtre Khashabi.

Co-fondé par Bashar Murkus et Khulood Basel avec un groupe d’acteurs culturels et de théâtre palestiniens, à Haïfa, en 2015, le Théâtre Khashabi présente des spectacles multiformes tous aussi inventifs et pertinents. Un parcours exemplaire où s’allient le populaire et la recherche, et où cohabitent une vision artistique et une pensée de production politique et indépendante. La puissance de l’identité culturelle qu’ils véhiculent de par le monde donne du sens à l’acte théâtral. *

Avec : Maia AlKeesh, Rana Baransi, Adan Rabous, Misan Miso Samara, Atallah Tannous, Abd Zubi – musique live : Rami Nakhleh – Arrangements musicaux et compositions musicale Habib Shehadeh Hanna – production musicale Khalil EPI – scénographie Majdala Khoury – création lumière et direction technique Muaz Al Jubeh – régie son Moody Kablawi – fabrication marionnettes Vita Hleihil – assistant design et régie de plateau Nancy Mkaabal – responsable de production et de tournée Samera Kadry – production : Khashabi Theatre / Palestine Coproductions : De Singel Center – Carta Festival, Edinburgh International Festival, Cité internationale de la langue française, Théâtre des 13 vents/Centre dramatique national Montpellier, Espoo Theatre, Théâtre National de Catalogne – Dans le cadre de la Saison Méditerranée, avec le soutien de l’Institut Français, en partenariat avec le Théâtre du Châtelet à Paris (durée : 3h00, avec entracte). * Voir aussi nos articles sur deux spectacles de Bashar Murkus : Hash, le 26 novembre 2021 et Yes Dady ! le 29 juillet 2025.

Vu le samedi 27 juin 2026, à la Cité internationale de la langue française, Château de Villers-Cotterêts, dans le cadre de la Saison Méditerranée – En tournée : les 8 et 9 octobre au Théâtre des 13 vents / Centre dramatique national de Montpellier (France) – 3 novembre, Le Mixt à Nantes (France) – 10 et 11 novembre, Teatre Nacional de Catalunya, Barcelone (Espagne) – 28 et 29 novembre, Teatro Municipal do Porto, (Portugal) – 4 et 5 décembre 2026, Teatro Nacional D. Maria II, Lisbonne (Portugal)

Brigitte Rémer le 29 juin 2026

Seppuku, el funeral de Mishima – O el placer de morir

Mise en scène, texte, décors et costumes de Angélica Liddell (Espagne) – Spectacle en espagnol et en japonais surtitré en français – Domaine d’O / Cité européenne du Théâtre, au Théâtre Jean-Claude Carrière, dans le cadre du Printemps des Comédiens.

© Ximena y Sergio

C’est le Volet 3 des funérailles, aux grands hommes (et femmes) la patrie reconnaissante… Après la Suède avec Dämon El funeral de Bergman créé au Festival d’Avignon 2024, et son hommage au grand réalisateur d’une part, un hommage à l’auteure suédoise Karen Blixen dans sa rencontre avec l’Afrique d’autre part, par son spectacle Vudú (3318) Blixen, Angelica Liddell présente Seppuku

Elle poursuit son voyage intérieur et funèbre au Japon, évoquant la figure de l’écrivain Yukio Mishima (1925-1970) auteur de nombreux ouvrages et pièces. Dès son premier roman écrit à l’âge de vingt-quatre ans, Confession d’un masque, il s’inscrit dans l’esprit de Georges Bataille – auteur entre autres de La Part maudite et de La Littérature et le mal – dans une recherche esthétique et de syncrétisme entre beauté obsessionnelle et érotisme. « Où est passée l’esthétique du destin tragique ? » se questionnait à haute voix Mishima lors d’une conférence qu’il donnait à Tokyo en 1968, à l’Université de Waseda. Le texte porté par la performeuse et les acteurs comprend des extraits de ses œuvres, Patriotisme et Le Marin rejeté par la mer et une adaptation de la pièce de théâtre nô Hagoromo / Le manteau de plumes, datant du XIVe siècle.

© Ximena y Sergio

Mishima s’est fait hara-kiri publiquement, autrement dit seppuku, son synonyme, une forme rituelle masculine du suicide par éventration d’un coup de poignard, véritable art de la mort. Souvent une décapitation suivait l’acte. Mishima se donna la mort publiquement, en 1970, dans le quartier général du commandement de l’armée japonaise de Tokyo, dans une chorégraphie préparée de longue date. Il voulait alerter le pays sur ce qu’il considérait comme son déclin et avait décrit une scène similaire dans son roman Rituel d’amour et de mort à partir duquel il avait réalisé un film.  

Le Japon est présent sur scène en termes scénographiques avec une pergola côté jardin et des paravents dorés, même chemin qu’empruntaient les acteurs du Nô. Deux statues de divinités japonaises ont pris place sur un grand tapis bordeaux sur lequel est posé un praticable blanc où officient les acteurs. On pourrait se trouver sur le tatami d’un dojo. Angélica Liddell s’est entourée d’acteurs japonais, elle se déshabille le plus naturellement du monde et passe un peignoir rouge, éloge de l’ombre sur fond de Sonate au clair de lune. Il y aura d’autres peignoirs et d’autres nus, d’autres musiques. Un couple s’étreint, l’amour dans ses formes courbes rejoint la mort.

© Ximena y Sergio

La lecture du seppuku de Mishima est psalmodiée en japonais, Angélica Liddell égrène une liste de suicidés et la méthode utilisée, parfois la cause, à partir de vêtements qu’on lui présente, un à un, en un geste cérémoniel de forte intensité. Ces vêtements ont été collectés avant le spectacle – ils sont confiés à la performeuse par les familles ou des amis de ceux qui ont accompli le geste de se supprimer, elle célèbre, pour chacun d’entre eux un éloge funèbre, dans le plus grand respect -. La liste est longue et le moment ardent, sorte d’hommage aux disparus : Thomas, vingt-cinq ans, pendu dans son jardin ; Maria-Luisa, cinquante-neuf ans, qui a écrit plusieurs lettres d’adieu ; Ruben, dans sa distorsion de la réalité, mort d’overdose à quarante-six ans ; une femme qui se jette d’un immeuble ; un parachutiste de soixante-dix ans qui se tranche la gorge ; Rebecca qui ne veut plus vivre avec un cancer. Et de manière lancinante revient le Quand vais-je mourir ? d’Angelica Liddell.

On suit la performeuse sur le lieu où Mishima s’est donné la mort, le jour de l’anniversaire de Georges Bataille, date pour elle hautement symbolique. « De ma tête coupée sortira des mots… » écrivait Mishima. Liddell revient aussi sur la mort de ses parents sur fond de chant baroque, « l’encens mêlé au corps de mes parents ».

© Ximena y Sergio

L’actrice n’était pas née quand Mishima disparaît mais son geste la hante, elle a toujours cultivé sa fascination envers lui. Des photos de l’auteur japonais s’affichent, entouré d’animaux empaillés. Et Liddell évoque dans le spectacle sa première mise en scène à vingt-cinq ans, Le Jardin des mandragores, le geste de Mishima déjà la questionnait et l’inspirait. Dans Seppuku elle ne nous épargne rien ni le sang ni la logorrhée. Aux moments de calme et d’introspection succèdent l’exaltation et l’euphorie de la disparition par métaphores interposées, comme La légende du manteau de plumes, manteau qui ouvre la voie vers le ciel où Angélica Liddell se met à danser et le Hagakuré, un guide pratique et spirituel destiné aux guerriers, autrement appelé Le Livre du Samouraï. « Je demande la fin de vie » lance-t-elle et elle semble préparer sa propre disparition, mettant en scène le tabouret sur lequel elle montera comme on monte à l’échafaud.

Danse musicale d’un Samouraï, corps qui se mêlent au sol entre désir et mort, passages baroques, lectures de textes de Mishima, actes de violence, de sexualité, de délire, de travestissement, d’extase se succèdent. La célébration se mêle au show final et l’insolence à la sincérité, le mal se tisse à la matière spectacle. L’hérétique artiste catalane Angélica Liddell portant sa couronne d’épines nous emmène loin dans l’archéologie de la part maudite, celle de l’artiste qu’elle vénère, Mishima, et qui annonçait « Je veux faire de ma vie un poème ». Elle met en forme le poème et lui rend un hommage profane et sacré avec une liberté naturelle et effrontée, dans un jeu de la vie et de la mort, simulacre ou simulation, mystification ?

En exergue au programme du Printemps des comédiens, ces quelques mots de Jean-Claude Carrière, s’inscrivent au fronton de la grande fête du théâtre proposée par la Cité européenne du Théâtre au Domaine d’O, Le rêve est la vraie victoire sur le temps. Avec Angélica Liddell on rêve ou on cauchemarde, elle touche au plus profond de la métaphysique dans sa version de l’être et du néant, de l’esprit et de la nature, de Dieu et de la matière, de l’univers et de la connaissance.

Brigitte Rémer le 22 juin 2026

© Ximena y Sergio

Avec : Alberto Alonso Martínez,  Nonoka Kato, Angélica Liddell, Masanori Kikuzawa, Gumersindo Puche, Kazan Tachimoto – conception lumière Javier Alegría – direction technique Maxi Gilbert – régie lumière Francisco Jesús Galán – son Antonio Navarro – machiniste Javier Castrillón – régisseuse Elena Galindo – construction du décor Alfonso Reverón Díaz – production Gumersindo Puche – assistant de production Jaime del Fresno – logistique Micaela Ferrer. Voir aussi nos articles sur Dämon https://www.xn--ubiquit-cultures-hqb.fr/damon-el-funeral-de-bergman/ du 14 octobre 2024 et sur Vudú, (3318) Blixen, https://www.xn--ubiquit-cultures-hqb.fr/vudu-3318-blixen/ du 6 avril 2026.

Samedi 6 juin à 19h et dimanche 7 juin 2026 à 18h, au Théâtre Jean-Claude Carrière, Domaine d’O / Cité européenne du Théâtre, dans le cadre du Printemps des Comédiens, 178 Rue de la Carriérasse, 34090 Montpellier – site : www. printempsdescomédiens.com – tél. : 33+(0) 4 67 63 66 67. Le spectacle sera repris à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, à Paris, du 19 janvier au 5 février 2027, site : www.theatre-odeon.eu

Extra Moenia

Texte et mise en scène, costumes et scénographie Emma Dante – en italien et en palermitain, surtitré en français – à l’Amphithéâtre d’O du Domaine d’O / Cité européenne du Théâtre – dans le cadre du Printemps des Comédiens. Première en France.

© Rosellina Garbo

Quatorze acteurs et actrices dont certains font partie de l’univers d’Emma Dante depuis plusieurs années pour avoir travaillé avec elle dans d’autres spectacles investissent l’Amphithéâtre d’O, à Montpellier. On est Hors des murs de la ville – traduction du latin pour Extra Moenia – leurs personnages tentent de faire face à la réalité de la vie quotidienne qui distille l’imprévisible, la violence et la solitude, à la manière d’une tarentelle et dans son énergie.

Des cintres pendent des vêtements toutes couleurs comme autant de dépouilles, manteaux, vestes, robes, pantalons, on dirait une installation de la plasticienne Annette Messager. À l’avant-scène les acteurs alignés dorment, traversés de ronflements, de rêves ou de cauchemars. Leur réveille-matin s’appelle Bella Ciao, ce puissant chant de révolte italien. Quand le soleil se lève apparaît une journée bien ordinaire pleine de bruit et de fureur. Ils nous invitent à les suivre.

© Rosellina Garbo

Le spectacle est construit en séquences comme des micro-scénarios qui se développent en crescendo au fil de la journée et la rue prend différents visages. On y voit entre autres des militaires, des footballeurs de Palerme, une famille religieuse, une femme iranienne, le marché, une exilée ukrainienne vivant au rythme de la guerre, un migrant africain débarquant du Congo, deux amoureux incertains, une femme agressée et victime d’un viol collectif. Dans la rue, il est question du masque social que chacun décline et des limites qui se dessinent entre tous, et cela m’évoque les recherches du sociologue Erving Goffman parlant des comportements mineurs autour de La mise en scène de la vie quotidienne et des Rites d’interaction où il observe nos manières d’affronter le monde, entre conversation, préoccupation, supposition, imagination, protection et provocation.

Extra Moenia avance par petites touches, dans un rythme syncopé et néanmoins coloré même si la vie ordinaire est loin d’être sublissime. « Danziamo, danziamo… altrimenti siamo perduti / Dansons, dansons… sinon nous sommes perdus ». Ces mots de Pina Bausch sont l’emblème du spectacle d’Emma Dante pour affronter la tension de la rue et l’agressivité du monde sous forme de résistance poétique. Passe un ballon à la fenêtre, une pin-up dans un coin de rue, un cheval engageant et un fouet menaçant, des chansons et des baluchons. Chez Emma Dante on passe de l’exil et de l’épuisement à la fête et à la danse, du travestissement à la commedia dell’arte, des cris de la ville au trauma, du mariage à la décharge. Ses personnages marchent et se rencontrent dans un train, sur une place, dans un bar ou une église et terminent la journée dans une marée noire et de plastique dans laquelle ils se laissent dériver.

© Rosellina Garbo

Avec Re Chicchinella/Le Roi Poule, et La Scortecata /L’Écorchée, spectacles inspirés du Conte des contes de l’auteur napolitain Giambattista Basile, la metteuse en scène explorait les récits oraux du sud de l’Italie, son parler et ses cultures populaires (cf. notre article du 21 juin 2023). Avec Extra Moenia Emma Dante travaille sur le corps et le mouvement. Tension, extension, rotation, dans ce point fixe de l’espace, la rue, sur laquelle elle zoome sans concession. Entre splendeurs et misères elle projette ses personnages aux prises avec le chaos du monde, dans l’espace public. Son style est ici très chorégraphié et élégant malgré le poids de certaines situations exécutées en dessin soustractif.

Dramaturge et metteuse en scène de théâtre, d’opéra et de cinéma née à Palerme, Emma Dante a créé dans sa ville en 1999 la compagnie Sud Costa Occidentale et monté de nombreux spectacles présentés dans le monde. Extra Moenia est pour elle « une balade allégorique qui montre les atrocités de notre temps ». La mosaïque exubérante qu’elle construit avec une équipe d’acteurs pleine d’allant explore les régions obscures de l’humain, entre distance et intimité, lumière et ombre. « Anne, ma sœur Anne ne vois-tu rien venir ? dirait Charles Perrault. « Je vois le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie… » lui serait-il répondu, ne reconnaissant pas le danger. « La vie c’est sur le fil… » comme le précise Goffman et comme l’illustre si bien Emma Dante dans son expression artistique.

Brigitte Rémer, le 21 juin 2026

© Rosellina Garbo

Avec : Verdy Antsiou, Alis Bianca, Roberto Burgio, Italia Carroccio, Adriano Di Carlo, Angelica Di Pace, Silvia Giuffrè, Gabriele Greco, Francesca Laviosa, David Leone, Giuditta Perriera, Ivano Picciallo, Leonarda Saffi et Daniele Savarino. Lumières Luigi Biondi – assistant de mouvement Davide Celona – assistante de production Daniela Gusmano – Production Teatro Biondo Palermo – coproducteurs Atto Unico, Carnezzeria – collaboration avec Sud Costa Occidentale – Coordination et distribution Aldo Miguel Grompone, Roma.

Vendredi 5 et samedi 6 juin 2026, à 22h – Amphithéâtre d’O / Domaine d’O – Cité européenne du Théâtre – au Printemps des Comédiens, 178 Rue de la Carriérasse, 34090 Montpellier – tél. : 33+(0) 4 67 63 66 67 – site : www. printempsdescomédiens.com

Ayoub

Spectacle de Marina Otero (Conférence Performance) – avec Marina Otero et Ibrahim Ibnou Goush (Argentine/Espagne) – au Théâtre d’O du Domaine d’O / Cité européenne du Théâtre, dans le cadre du Printemps des Comédiens.

© Andres Carnalla

Elle ne lâche rien Marina Otero pour montrer qu’un amour, de portée intime certes mais aussi politique, se défait. « Notre amour n’était pas possible dans un monde impossible » lance-t- elle.

Le contexte est Gaza et la Palestine derrière sa colère qui se décline à l’infini. Un homme est étendu au sol, peut-être une femme tuée par l’occupant, peut-être Ayoub, un prénom répandu dans les pays islamiques et qui signifie le repenti, dans le Coran celui qui revient à Dieu. Et elle fait le décompte des Ayoub tués par Israël dans la bande de Gaza, ajoutant : « Pour ces morts, je donne ton nom à cette œuvre qui parle de toi, de colonialisme, de la Palestine, et de tout ce que je veux tuer en moi. » Sur écran passent en boucle des images et le rêve d’une Palestine libre et respectée.

© Andres Carnalla

Leur correspondance s’échange, d’ici, l’Espagne où se trouve Marina Otero, et d’Allemagne où lui se trouve, dénonçant les exactions israéliennes. « Se souvenir pour vivre dit-elle, raconter des histoires et raconter l’Histoire jusqu’à ma mort. » Puis elle se lâche et devient aède et rhapsodie, Shéhérazade et Méphisto, sa confession se fait entendre, au micro. Se mêlent le réel et le quotidien, la métaphore et la provocation. L’actrice a l’art de la métamorphose, décline les émotions et les pulsions de mort qu’elle convoque avec talent. Elle évoque Tanger où elle avait rendez-vous avec son destin, croyant aider l’homme en situation de vulnérabilité qu’elle allait épouser, et la tournée qu’elle prépare pour l’Allemagne.

Puis elle apostrophe avec véhémence le public : « Vous voulez du spectacle ? » et devient spectacle, lionne, puis met des gants de boxe et se défonce contre un punching-ball, assénant les coups du désespoir. Elle évoque la mort de Mohammed, le marché de l’art dans lequel elle s’inscrit, sa maison à Madrid où Ayoub viendrait. Dans sa poétique elle parle aussi d’Abdallah عبد الله (serviteur d’Allah) qui se compose de deux mots. Abdallah de la terre et Abdallah de la mer qui se mêlent à la fin de son histoire d‘amour. Et elle se met à danser avec frénésie, jusqu’à la transe.

© Andres Carnalla

Alors apparaît Ayoub dans un même rêve, seul en scène et refaisant le parcours des quinze années passées à ses côtés et dans son ombre. La genèse de l’histoire : « Je suis Ayoub du livre, Ayoub de ton livre… » Il rappelle : « Tu étouffais de solitude et moi de pauvreté… J’avais vingt-cinq ans… »  Puis il s’adresse à elle avec vigueur et reproche parlant de personnage exotique et de prison. « Tu as tout contrôlé… À cause de toi je suis devenu quelqu’un d’autre » dit-il parlant de colonisation de l’amour. Le texte l’invective et se fait plus violent, concentré et insultant. « Je vais quitter ta fiction » ajoute-t-il, seul, dans la pénombre se mettant à danser et s’étourdir, à son tour. Jusqu’à ce qu’elle entre dans la danse et qu’ils s’effacent ensemble dans le noir tombé.

Ayoub est un spectacle sans concession et Marina Otero occupe l’espace à la folie comme on aime à la folie. Ibrahim Ibnou Goush lui répond coup pour coup avec une grande dignité et une magnifique présence. Les deux solos puis le duo final sont d’une grande force, on en sort ko debout.

Metteuse en scène, interprète, auteure et pédagogue, Marina Otero vit actuellement à Madrid. Elle a créé le projet « Recordar para vivir », basé sur la construction d’une œuvre interminable autour de sa propre vie. Andrea, Recordar 30 años para vivir 65 minutos, Fuck me, Love me et Kill Me font partie de ce projet éternel qui s’achèvera le jour de sa mort. » Ses spectacles, pour lesquels elle a reçu de nombreux prix, voyagent dans le monde entier.

Brigitte Rémer, le 20 juin 2026

Avec Marina Otero et Ibrahim Ibnou Goush – caméra Florencia de Mugica – coordination technique et technicien en tournée Giancarlo Pia Mangione – création lumière Facundo David – création sonore Antonio Navarro – montage vidéo Daniela García – supervision des textes María Velasco – collaboration Javier Montero – traduction en dariya Farah Hamdaoui Kadaoui – arrangements musicaux Juan Pablo de Mendonça – photographie Andrés Manrique, Andrés Carnalla, Analu Zapata – tailleur  Guadalupe Blanco Galé –  administration de production Mariano de Mendonça – distribution Otto Productions.

Vendredi 5 et samedi 6 juin 2026, au Théâtre d’O / Domaine d’O / Cité européenne du Théâtre – Printemps des Comédiens, 178 Rue de la Carriérasse, 34090 Montpellier – tél. : 33+(0) 4 67 63 66 67 – site : www. printempsdescomédiens.com

Vania

D’après Anton Tchekhov – adaptation dramaturgique Juan Ignacio Fernández – mise en scène Guillermo Cacace (Chili / Argentine) – Chapiteau Bleu, Domaine d’O/Cité européenne du théâtre – en espagnol, surtitré en français, dans le cadre du Printemps des Comédiens.

© Marie Clauzade

C’est une fin d’été tchékhovienne mouvementée et un moment qui se suspend. On trouve dans ce Vania, la même tonalité charmeuse et ténébreuse que dans Gaviota / La Mouette présentée au Printemps des Comédiens 2024, même minimalisme, même vies gâchées, même densité.

On pénètre sous ce Chapiteau Bleu dans une élégante scénographie de bois où le vieux professeur à la retraite, intellectuel légèrement caricatural mais digne, Sérébriakov, vêtu d’un peignoir (Raúl Rocco), est assis en compagnie d’Astrov, médecin (Alejandro Pino). Ce dernier ne se passionne plus pour son métier, il est attiré par la nature et par Elena, la belle jeune épouse du professeur (Dolores Reina) qui s’ennuie à mourir dans cette campagne. Tout est blanc écru couleurs naturelles, le plateau comme les gradins, les costumes et le décor qui ne fait qu’un avec la salle et efface la frontière entre acteurs et spectateurs (décor et costumes sont signés d’Isabel Gual). Quatre chaises et une table, un trou dans la paroi de bois pour fenêtre qui suggère une datcha isolée au sein de la nature. On entre dans l’intimité d’une famille dans un jeu du dedans-dehors, comme dans Gaviota où le public, mêlé aux acteurs, était assis autour de la table pour recevoir le récit.

© Marie Clauzade

Vania, le frère de Sérébriakov a tout sacrifié pour lui en gérant le domaine familial contre un salaire de misère et peu de reconnaissance, avec sa mère, Maria – une intellectuelle russe de province, emblématique des années 1860 – et sa nièce Sonia qui l’appelle Oncle Vania, fille du professeur et de sa première femme. Follement amoureuse du médecin Astrov elle n’est pas payée de retour, s’enfonce dans la solitude et se fane. Guillermo Cacace joue l’inversion des rôles, c’est une comédienne, Paola Lattus qui tient le rôle-titre et un acteur, Francisco Diaz, qui interprète celui de Sonia – effet quelque peu parodique et  prêtant à quiproquo sur le trouble des genres.

Au début Sonia danse sur l’air des Feuilles mortes, les intrigues s’installent, Elena et Sonia se réconcilient et cette dernière lui avoue son amour pour Astrov, aimanté par Elena. La vie et ses désirs vont et viennent jusqu’à ce qu’une violente dispute éclate entre Sérébriakov, qui décide de vendre le domaine sans tenir compte de quiconque et Vania en fureur, qui se rebelle et esquisse le geste de le tuer, provoquant son départ et celui d’Elena. De la fumée apparaît à la fenêtre comme les cœurs qui se consument et un monde qui s’efface. Après une scène d’adieux et les pleurs de tous, casques de moto en mains, ils quittent la propriété dans l’esprit de n’y jamais revenir, laissant les protagonistes à leur désarroi et à leur destin. Une chanson se mêle au texte pour couvrir les spasmes de Sonia dont les premières manifestations étaient déjà en début de spectacle.

© Marie Clauzade

Si Tchekhov déconstruit les illusions que sont le désir, le sentiment amoureux et la puissance de l’argent comme sources de bonheur, Guillermo Cacace fait une adaptation dramaturgique construite sur une première version du texte qu’il intitule Le Génie des forêts. Il place l’action visuelle dans un contexte géographique proche de lui, le désert d’Atacama, au nord du Chili, une éco région des plus arides située entre l’océan Pacifique et la cordillère des Andes. La tonalité du spectacle et sa couleur blanche minérale viennent de cette géographie qui travaille sur la perception et le sensoriel et illustre le côté sablonneux du sentiment amoureux. Pour le metteur en scène c’est le travail d’acteur qui prime, ici dans un sens très chorégraphique avec les variations des échanges humains, de la confidence à la défiance et au mutisme, cherchant à inventer une façon différente d’être ensemble.

© Marie Clauzade

Formé au Conservatoire national argentin d’Art dramatique, Guillermo Cacace s’est aussi formé par la transmission des grands maîtres et par des stages à l’étranger, ainsi que sur un plan théorique et réflexif à travers la psychanalyse, les sciences de l’éducation et l’histoire de l’art. Le metteur en scène a fondé il y a une vingtaine d’années le Sala / Estudio Apacheta, connu pour son engagement éthique et esthétique dans le milieu alternatif du théâtre et sa capacité à être un laboratoire créatif, ainsi qu’un centre d’enseignement et de recherche théâtrale. La Fundación Teatro a Mil née de la société civile au Chili et attentive à la notion d’intérêt public est productrice du spectacle. Avec Vania,  Guillermo Cacace parle de solitude et d’effondrement, à commencer par la dissolution de la tendresse, dans une tension entre le contexte latino-américain dans lequel il travaille, et une certaine mélancolie russe, dont Tchekhov rendait compte et qui est ici bien présente.   

Brigitte Rémer, le 20 juin 2026

© Marie Clauzade

Avec : Paola Lattus, Dolores Reina, Francisco Diaz, Alejandro Pino, Raúl Rocco – assistante à la mise en scène Mima Escubort – costumes et décors Isabel Gual – assistante de répétition et production Pamela Trujillo Gallardo – conception sonore des répétitions Amaro Esquivel – conception sonore finale Raimundo Stevenson – conception lumière des répétitions Claudio Ortiz – conception lumière finale Javier Pavéz – traduction des sous-titres et surtitres en direct Bérénice Bardoul – Production Fundación Teatro a Mil.

Samedi 30 mai et dimanche 31 mai, à 17h et 21h, Chapiteau Bleu, Cité européenne du théâtre / Domaine d’O, 178 Rue de la Carriérasse, 34090 Montpellier – tél. : 33+(0) 4 67 63 66 67 – site : www. printempsdescomédiens.com.

Europa

D’après Le Serment d’Europe de Wajdi Mouawad – mise en scène de Krzysztof Warlikowski – adaptation Piotr Gruszczyński et Krzysztof Warlikowski – traduction Jacek Poniedziałek – spectacle en polonais surtitré en français – Théâtre Jean-Claude Carrière / Cité européenne du Théâtre / Domaine d’O, dans le cadre du Printemps des Comédiens.

© Magda Hueckel

Europa est un étrange objet dans lequel se retrouver tient du labyrinthe de Knossos. Quelques clés se trouvent dans l’introduction du texte de Wajdi Mouawad parlant d’un matériau brut composé de rushes, tel que présenté aux acteurs. « Lorsque nous avons commencé à filer des séquences de plus en plus longues, il est apparu que le seul élément qui m’importait dans ce texte était la brutalité de la mémoire. La brutalité des actes. La brutalité des meurtres et la brutalité des massacres. » L’auteur invente un pays, le Hafezstan, des dates, des événements et des personnages, charge au public de se repérer dans le dédale de ce théâtre de la brutalité. La mystification employée est troublante et ressemble étrangement à la réalité, à la manière d’un documentaire le ferait.

© Magda Hueckel

Le spectacle commence par une première partie de quarante-cinq minutes au cours de laquelle Wajdi Mouawad est en scène en solo et reprend une partie de sa leçon inaugurale prononcée au Collège de France et intitulée L’ombre en soi qui écrit. On l’écoute attentivement, le discours est grandiose. Comme le maître d’école il remplit l’immense tableau noir qui se trouve derrière lui et commence par dessiner un épais cercle blanc pour évoquer les trous noirs. Il rappelle Novalis « Les humains vont leurs multiples chemins » et se raconte, lui qui arrive à Paris à l’âge de dix ans en France et qu’on catalogue comme le légume ou l’amorphe. Il parle de deuil et du lieu déshérité de l’enfance, de la mort de la mère, de la folie du frère puis du père, de la visite nocturne du malheur, de territoire interdit et de prédestination, des variations entre le vrai et le réel, de la malédiction.

« Dans l’ombre du savoir se trouvent les mythes et les récits » et pour lui, écrire, c’était « oser l’effraction. » Il parle de son piano cassé aux cordes disloquées et devenu aphone, et de la cruauté qui passe par Prométhée éviscéré. De là en un pas de côté il nous ramène dans son Liban natal parle de la Phalange chrétienne, des civils palestiniens, de la culture kalash. Il parle de sacrifice. Une infirmière arrive sur scène lui faire une prise de sang il se barbouille de ce sang, la chemise blanche se teinte de rouge. Il évoque la mémoire des victimes et reste convaincu que par l’écriture, acte de solidarité, existe une croisée des chemins où l’on peut rencontrer l’autre.

© Magda Hueckel

Le Serment d’Europe débute par le monologue d’Assia, enquêtrice de l’Organisation des Nations-Unies, assise devant une caméra et qui se filme, parlant de la nécessité de raconter. La première partie s’intitule Ombres et met en scène Europe, vieille femme de quatre-vingt-trois ans – sur scène manteau de fourrure et foulard noir, personnage magnifiquement interprété par Andrzej Chyra – s’adressant à la jeune Europe âgée de huit ans et qui tente de se cacher. Entrent Mégara, « la femme d’Héraclès dont il a égorgé les trois enfants » s’exprimant à certains moments dans sa langue, le grec, Jovette aimée de Zeus et Wediaa s’adressant à Europe en français ou en anglais, Europe s’exprimant en anglais, multilinguisme toujours promu par l’auteur.

© Magda Hueckel

Ces trois figures, chacune dans un excès différent, découvriront qu’Europe – dans sa singularité et son extravagance – est leur mère, elle qui fut témoin à huit ans d’un massacre, trois-quarts de siècle avant – celui de dix-huit enfants dévorés par des chiens – massacre sur lequel Assia enquête. Wajdi Mouawad en fait le récit sans ménagement dans la seconde partie, intitulée Paroles. Wadiaa, elle-même mère de Zacharie, se trouve au tribunal témoigner pour son fils âgé de trente-cinq ans, accusé du féminicide de sa compagne, Wanina et qui, à la fin du spectacle, passe aux aveux. La troisième partie s’intitule Amour et se termine sur une rencontre entre Europe et Zacharie et sur ce procès. Entre la grand-mère et le petit-fils il est question de magie noire. « Donne-moi ta main. Je viens te voir dans ton rêve. Mais ce rêve n’est pas qu’un rêve. C’est un rituel ancien qui vient du lieu de ton sang… Regarde-moi. C’est une sorcière qui te parle. La plus noire que tu puisses imaginer… Ton meurtre est petit-fils du massacre de ta grand-mère…C’est un pacte entre toi et moi : je raconte le massacre dont j’ai été complice, tu racontes ton meurtre. J’avais huit ans. Nous arrivâmes, nous brûlâmes, nous tuâmes et nous nous en allâmes. » Une quatrième partie de quelques lignes s’intitulant Maman met en présence Europe reconnaissant ses trois filles et leur offrant une splendide paire d’escarpins à talons Louboutin ultra-chics en disant « Le talon cassé de l’Histoire il faut bien le réparer. »

Dans ce texte de barbarie Atride où Wajdi Mouawad n’épargne rien, l’écriture métaphorique est de sang et croise la mythologie, son Québec d’adolescent et son Liban natal. Eschyle, Sophocle et Euripide se mêlent sur le tableau noir et ferment le spectacle avec Assia se filmant, retour à la case départ.

Krzysztof Warlikowski, metteur en scène polonais bien connu à l’international s’empare du texte de Wajdi Mouawad. Il connaît l’auteur avec qui il a collaboré à plusieurs reprises notamment dans Un Tramway, retraduit d’après la pièce de Tennessee Williams, Un Tramway nommé Désir, Contes africains qui réunissaient Othello, Le Marchand de Venise et Le Roi Lear pour parler de marginalité, et Phèdre(s)qu’il co-signait avec Sarah Kane et J.M. Coetzee.

© Magda Hueckel

Créé au Théâtre antique d’Épidaure en août 2025 Europa s’inscrit dans les codes de la tragédie grecque et parle de transmission entre générations, du poids du silence et de mémoire traumatique, de responsabilité individuelle et collective, de reproduction et du théâtre comme surface de réparation. L’univers de Krzysztof Warlikowski – qui échappe aux conventions – s’emboîte avec habileté à celui de Wajdi Mouawad, dans un environnement esthétique sobre et sophistiqué. Les acteur/actrices qu’il dirige magnifiquement développent une belle énergie de cour à jardin et se suspendent, par moments comme aux aguets, ils deviennent aussi spectateurs. Dans ce témoignage meurtrier où des images reprennent les visages en gros plan, le plateau est une sorte de no man’s land mental où règne une grande tension, perceptible côté scène comme côté salle, dans l’obscurité de la pièce où se mêlent l’intime et le politique, et dans la flamboyance de la mise en scène.

Brigitte Rémer le 13 juin 2026

Avec : Claude Bardouil, Andrzej Chyra, Magdalena Cielecka, Bartosz Gelner, Małgorzata Hajewska-Krzysztofik, Maja Ostaszewska, Magdalena Popławska  – Prologue avec : Wajdi Mouawad et Charlotte Lengaigne (infirmière) – décors et costumes: Małgorzata Szczęśniak – lumières Felice Ross – dramaturgie Piotr Gruszczyński Anna Lewandowska Carolin Losch – musique Paweł Mykietyn – chorégraphie Claude Bardouil – vidéo Kamil Polak – maquillages : Monika Kaleta  – Production Nowy Teatr, Varsovie – coproduction Théâtre de Liège – spectacle en tournée. Le Serment d’Europe de Wajdi Mouawad est publié aux éditions Leméac/ Actes Sud-Papiers)

Vendredi 29 mai à 19h, samedi 30 mai à 17h, Théâtre Jean-Claude Carrière, Cité européenne du théâtre / Domaine d’O, 178 Rue de la Carriérasse, 34090 Montpellier – tél. : 33+(0) 4 67 63 66 67 – sites : www. printempsdescomédiens.com et www.nowyteatr.org (durée 3h30)

Tragédie Démocratie

Écriture collective – mise en scène de Lara Marcou et Marc Vittecoq, Le Groupe O, au Théâtre des Treize Vents – co-accueil Cité Européenne du théâtre, Montpellier/Printemps des Comédiens.

© Marie Clauzade

Il harangue les spectateurs sur la démocratie au moment où ils entrent dans la salle, avant de déclarer dans son oraison funèbre à l’adresse du grand stratège Périclès, « La liberté est notre règle. » On est en Grèce, berceau de la démocratie, au Vème siècle avant J.-C. Le sens du mot s’est usé à travers les âges et quelque peu vidé de sa substance. L’écriture s’est faite au plateau.

Pour parler d’aujourd’hui la troupe plonge dans l’époque grecque classique, quand Sparte est avec Athènes, la cité la plus puissante de Grèce et que les deux rivales s’affrontent. Sur le plateau un grand silence avant de s’asseoir et de participer à l’Agora où la domination athénienne est remise en question. Un maître du jeu guide l’Assemblée des citoyens, l’Ecclésia, s’exprimant sur le juste et l’utile, le fait de rester en paix, le maître et l’esclave, les signes de faiblesse et de puissance, l’importance de céder ou d’agir. On se questionne sur l’espérance.

© Marie Clauzade

Le Chœur, miroir du peuple et le représentant entre, accompagné de musique et de chant. Il est appelé à s’exprimer sur la Pnyx, cette colline où se votent les lois à quelques pas de l’Agora. On le hèle sur le brouillard mental qui s’est abattu sur les citoyens athéniens. Une certaine parodie s’installe autour de la référence d’Aristophane, auteur entre autres de La Paix, cinglante pièce antimilitariste et de L’Assemblée des femmes qui tourne en dérision l’utopie sociale et politique du pouvoir des femmes.

Chaque acteur tient plusieurs rôles et chacun prend la parole, le cordonnier comme l’éleveur de chèvres ou le soldat. L’esprit est plutôt bon enfant. Le Prince arbitre l’ensemble, parlant du danger de la Sicile qu’il vaut mieux dominer avant de se faire dominer, des conflits sociaux opposant les Siciliens aux populations locales de Grèce, dans les villes. Le téléphone passe par un grand coquillage. Dans un temple la déesse chante et danse au son du tambourin.

En filigrane d’Athènes apparaît aussi le théâtre dans le théâtre. On appelle les comédiens pour la répétition et le metteur en scène demande au technicien le soleil, c’est-à-dire le projecteur, dans un matin de brume. La répétition va commencer, le Chœur se place dans l’Orchestra que l’architecture lui dédie. Chrysothémis, fille d’Agamemnon et de Clytemnestre de Mycènes, faisant partie de la famille des Atrides, sœur d’Iphigénie dans l’Iliade, d’Électre, d’Iphigénie et d’Oreste chez Sophocle et Euripide, distribue les rôles aux gens de la ville.

On entre alors chez Électre, traumatisée par l’assassinat de son père Agamemnon par sa mère Clytemnestre, qui accompagnée de son frère Oreste, se venge et la tue à son tour, logique implacable d’une machinerie macabre chez les Atrides. Dans la tragédie on ne pleure pas, on se venge. Le spectacle mêle les grands auteurs de l’époque et nous fait voyager entre tous. Il n’oublie pas Eschyle et donne la parole à Sophocle qui interroge : « Vous ne faites plus confiance en la justice ? » Il est dit que Sophocle pète les plombs mais se rebiffe, qu’Eschyle s’oppose mais que le théâtre vient réconcilier le peuple.

© Marie Clauzade

On attend des nouvelles du front en Sicile et de la tactique de Syracuse, et on prépare la représentation d’Épidaure en répétant Les Nuées d’Aristophane. « On reprend, tous en scène ! » appelle le metteur en scène. Aristote, Socrate et Platon défilent sous l’admiration ou les critiques. On devise sur les notions de juste et d’injuste, sur la vertu. On questionne « Qu’est-ce que t’en penses toi, de la démocratie ? » citant Périclès au générique du plus grand démocrate. On évoque Aspasie, l’une de ces femmes érudites et grande philosophe qui aurait été l’enseignante en rhétorique et en philosophie de Socrate et Périclès, soigneusement oubliée par l’Histoire. On parle de l’éloquence des grands orateurs.

Une messagère fait le récit de l’échec de Syracuse où douze mille soldats athéniens ont perdu la vie. Un banni d’Athènes portant une étole turquoise descend de la salle et raconte. Il défend les plus vulnérables. Pour épitaphe il demande de graver : « la démesure du peuple athénien… » Le spectacle se ferme sur une discussion entre un père et son fils montrant leurs divergences, le père se demandant ce qu’il avait raté dans sa compréhension de l’univers du fils. C’est une reprise du thème des Nuées, une critique de la philosophie, où Aristophane fait éclater un conflit générationnel entre le vieil Athénien Strepsiadès et son fils Phidippidès.

Dans Tragédie Démocratie mis en scène par Lara Marcou et Marc Vittecoq dans une écriture collective, trois actrices et trois acteurs mènent la danse dans l’Athènes du Ve siècle avant J.-C. Entre moeurs antiques et maux contemporains, ils nous conduisent dans un labyrinthe où valeur personnelle et classes sociales cherchent le consensus en vue de conserver la paix. On les suit dans cette Agora où la parodie le dispute à la provocation et à la harangue, dans ce spectacle sympathique et sans doute salutaire qui nous oblige à nous interroger sur nos démocraties d’aujourd’hui. Ils allument les feux de détresse, à quelques mois des élections présidentielles sur ce qui nous guette dans des lendemains qui ne chanteront plus, si nous perdons vigilance et mémoire.

Brigitte Rémer, le 11 juin 2026

Avec : Noémie Develay-Ressiguier, Matthias Hejnar, Arthur Igual, Lilla Sarosdi, Agnès Serri Fabre, Renaud Triffault – scénographie et costumes Noa Gimenez – accessoires Alice Godefroid – coiffure et maquillage Florie Bouvenot – lumière Johanna Moaligou – création sonore Florent Dupuis – travail vocal Stéphanie Joire – régie générale Nours, construction scénographie Atelier du Théâtre des 13 vents / Christophe Corsini assisté de Liam Ruppert et Charlène Dubreton.

Le samedi 30 mai à 20h30 et dimanche 31 mai à 14h et 20h30, au Théâtre des 13 vents, dans le cadre du Printemps des Comédiens / Cité européenne du Théâtre, Domaine d’O, Montpellier – site : www.printempsdescomédiens.com – email : info@domainedo.frEn tournée : 13 novembre 2026, Le ScenOgraph, à Saint Céré – 14 et 15 janvier 2027, Théâtre de Vanves – 2 février 2027, Théâtre Albarède de Ganges – 9 février 2027, L’Arc, Le Creusot – 20 avril au 2 mai 2027, Théâtre Silvia Monfort, Paris.

On fera mieux la prochaine fois

Petit traîté sur l’art de jouer – Conception, scénographie, images et mise en scène de Nicolas Heredia, La Vaste Entreprise / La Bulle bleue, au Théâtre d’O / Domaine d’O, Montpellier dans le cadre du Printemps des Comédiens.

© Nicolas Heredia

Autour d’une grande table, cinq acteurs questionnent les artistes mythiques de nos grands films On est comme dans un studio d’enregistrement, des micros posés sur la table et les acteurs portant des casques. Tantôt intervieweurs tantôt interviewés ils apparaissent sur le grand écran placé derrière eux, filmés par deux cadreurs qui se trouvent en bordure de plateau.

Nicolas Heredia signe la scénographie en même temps que la conception du spectacle et sa mise en scène, ce dispositif efficace et vivant fait partie intégrante du propos : une mise en jeu, dans tous les sens du terme et un questionnement sur le théâtre, intelligent, sensible et d’une grande justesse. Une mise en abyme à partir d’interviews de stars de cinéma dans un mouvement de va et vient entre l’imaginaire des acteurs-actrices présents sur le plateau, leur regard sur le métier, eux-mêmes et leur double s’affichant en gros plan sur l’écran.

© Nicolas Heredia

C’est un spectacle en train de se faire, où émerge la problématique du théâtre dans le théâtre et du croisement entre les disciplines, théâtre et cinéma, dans un geste artistique puissant entre vidéos de répétition, performance live et documentaire. En fait, les stars sont sur le plateau – Mélaine Blot, Mireille Dejean, Arnaud Gélis, Mickaël Sicret, Auriane Vivien – ils parlent de leur métier d’acteur-actrice avec humour, profondeur et vérité. Ils et elles font vivre Romy Schneider, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Patrick Dewaere, Emmanuelle Béart, Isabelle Adjani, Jean-Paul Belmondo, Jean-Louis Trintignant, Delphine Seyrig, Marcelo Mastroianni, Jeanne Moreau, Brigitte Bardot, François Truffaut qui se livrent à des confidences. Un jeu espiègle et frais à partir de quelques-uns de nos grands mythes, et sur scène quelques vérités bien pensées sur le fait d’être acteur, une superbe leçon de théâtre.

À la question « qu’est-ce qu’être actrice ? » Isabelle Huppert répond : « c’est le plaisir de devenir soi-même tout en devenant une autre… et au théâtre le personnage devient moi. » Actrice d’instinct, Catherine Deneuve dit avec simplicité que par le jeu « on se sent aimé » et qu’en tournage elle donne tout dès les premières prises, ayant horreur de la répétition. Patrick Dewaere reconnaît qu’il n’a jamais été à l’aise dans son métier d’acteur mais que, dans sa famille d’artistes, on devait de toute évidence l’être. « J’ai commencé au Café de la Gare, j’ai cherché à me comprendre, puis à me trouver, comme acteur. Il me fallait répéter, comme l’acrobate. » Pour lui le spectacle est une traversée. « Je me laisse traverser par les acteurs et actrices qu’on entend. La respiration, cette douceur… »

© Nicolas Heredia

Jean-Louis Trintignant a l’honnêteté de parler de l’échec, du bide qu’il a fait avec Hamlet et suggère de se méfier de la facilité, et des moments où tout semble bien marcher. Il évoque l’intermittence et le drame de l’acteur quand il ne joue pas, le côté ingrat des auditions, la frustration due à l’absence de reconnaissance et de prix. Pour lui « le talent c’est le public qui le reconnaît. » « On voudrait vous voir plus… » entend fréquemment Delphine Seyrig, actrice singulière et pudique promue par L’Année dernière à Marienbad d’Alain Resnais, en 1961, c’est l’autisme qui fait ça, la mémoire… » Marcello Mastroianni dit ne faire que son métier et n’y voit rien d’héroïque. Il reconnaît avoir parfois tourné des films dits alimentaires, non diffusés à l’international. « Je suis très solitaire à la base » livre-t-il. Romy Schneider dont l’image de Sissi colle à la peau ne renie rien, elle a débuté à quatorze ans et convient de sa fragilité. « Sissi était juste » répond-elle quand on lui demande si elle se sent bonne comédienne et le film Les Choses de la vie de Claude Sautet a marqué un virage. « On n’est pas toujours un grand acteur, c’est un peu comme une pépite dans le désert » dit-elle avec modestie. Et survient la référence à Puck, personnage du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare avec ces quelques mots repris dans le titre du spectacle : « On fera mieux la prochaine fois…» Jean-Paul Belmondo reconnaît que le théâtre lui fait peur et Isabelle Adjani parle d’angoisse au théâtre, tandis que Brigitte Bardot trouve cette même peur évoquée, stimulante. Jeanne Moreau raconte la solitude et la manière dont la vie croise la fiction, Emmanuelle Béart met le public en avant et François Truffaut confirme adorer être devant comme derrière la caméra.

© Nicolas Heredia

Sur écran comme sur scène les acteurs parlent des trous de mémoire, du doute, du trac, de la souffrance et de la mort quand tout s’effondre. Ils évoquent la confiance en soi, la façon de se construire au quotidien, le droit de haïr et de tuer au théâtre et la notion d’imposture, leurs adorations et leurs déceptions.

Ce spectacle est une pépite, pour reprendre le mot de Romy Schneider, dans la prolifération des spectacles, les acteurs de la Bulle bleue nous regardent droit dans les yeux, jouant sans jouer ni se la jouer, et partageant leurs émotions qui deviennent les nôtres. On assiste à un spectacle en train de se faire dans l’inattendu et la vulnérabilité de chacun et de tous, l’acteur qui parle de son travail en interprétant les interviews d’acteurs et d’actrices mythiques, le public qui reçoit les vibrations et la fragilité du métier qui croise la fragilité de la vie, l’humour par rapport au champ médico-social dans lequel ils évoluent mais sans être « très impressionnants » comme le dit l’un des acteurs. On fera mieux la prochaine fois, ce « Petit traîté sur l’art de jouer » est un magnifique travail sur le processus de création d’un spectacle mené de mains de maître par Nicolas Heredia et La Vaste Entreprise – artiste associé au Parvis/scène nationale de Tarbes, et à Théâtre et Cinéma/ scène nationale de Narbonne – dans des théâtres, des centres d’art et en espace public, au croisement du spectacle vivant, des arts visuels et performatifs.

 Brigitte Rémer, le 10 juin 2026

© Nicolas Heredia

Créé avec et interprété par : Mélaine Blot, Mireille Dejean, Arnaud Gélis, Mickaël Sicret, Auriane Vivien – collaboration et assistanat à la direction d’acteurs, Sophie Lequenne – Regard, Marion Coutarel – assistanat images Jules Savoie – construction et régie Gaël Rigaud – création lumière Marie Robert – avec la collaboration des techniciens et techniciennes de La Bulle Bleue : Clément Potié, Thomas Ruzicka, Sylvie Salmeron, Sébastien Thiaumond – accompagnement des acteurs et actrices : Lucile Bohollo et Audrey Prolhac – coordination de production Bruno Jacob et Mathilde Lubac-Quittet,

Les 30 et 31 mai 2026, à 15h, au Théâtre d’O, Cité européenne du Théâtre, Domaine d’O, Montpellier, dans le cadre du Printemps des Comédiens – Sites : www. printempsdescomédiens.com – wwww.lavasteentreprise.org  – En tournée : le 13 octobre 2026 au Théâtre d’Arles – les 22 et 23 avril 2027, Le Sillon – scène conventionnée de Clermont-l’Hérault – du 27 au 30 avril et du 3 au 5 mai, au Théâtre Garonne / scène européenne et Théâtre de la Cité / CDN de Toulouse – le 19 mai 2027, au Théâtre de Choisy-le-Roi ( tournée en construction).

The Last play in Gaza

Texte d’après Hossam Al Madhoun et Les Émigrés de Slawomir Mrożek – mise en scène et adaptation Einat Weizman – avec Shahir Kabha et Rami Salman – vidéo et scénographie Olga Golzer – au Théâtre 14, dans le cadre de Paris-Globe Festival – en arabe et anglais, surtitré en français.

© David Kaplan

Huit théâtres parisiens ont allié leurs forces pour faire parler le monde dans le Festival artistique international Paris-Globe, organisé en partenariat avec Courrier International. Des troupes de danse et de théâtre venues du Brésil, Cuba, Estonie, Grèce, Italie, Maroc, Mexique, Palestine, Portugal et Suisse ont investi, chacune pour deux soirées, les lieux artistiques de la ville.

The Last play in Gaza est de celles-là. Au déclenchement de la guerre se jouait à Gaza au Theater for Everybody Les Émigrés, pièce écrite au début des années 70 par l’auteur polonais Slawomir Mrożek. Noam Nassar en signait la mise en scène, Hossam Al Madhoun et Jamal Al Ruzzi l’interprétaient, le public était au rendez-vous. Les représentations se sont arrêtées le 7 octobre 2024. Le théâtre, comme d’autres lieux de liberté et comme une partie du pays, a été détruit.

© David Kaplan

Le début de la pièce évoque cette destruction qui n’est pas sans rappeler l’adage africain d’Amadou Hampâté Bâ, « Quand un vieillard meurt c’est une bibliothèque qui brûle. » Au Moyen-Orient comme partout dans le monde on pourrait dire : quand un théâtre disparaît tout un pan de la mémoire s’efface. Pour faire vivre cette mémoire, la metteuse en scène israélienne Einat Weizman a choisi de reprendre le spectacle de Gaza, à l’identique, tout le temps que durera la guerre. Elle pose ainsi un acte de résistance contre l’effacement de la culture palestinienne, tentative désespérée de recréer par le théâtre ce qui a été détruit.

Les acteurs palestiniens vivant sous passeports israéliens comme l’imposent les maîtres momentanés de la Région, ressemblent singulièrement aux deux hommes de la pièce de Mrożek. Réfugiés dans un pays qui n’est pas le leur, ils partagent leur solitude dans un temps où, à l’Est, le Mur de Berlin divisait le monde. Exilés de l’intérieur les acteurs palestiniens habitent les rôles de leurs homologues gazaouis qu’ils reprennent dans une mise en scène se superposant à celle du théâtre de Gaza avant la guerre. Elle est entrecoupée des témoignages de l’un des acteurs, Hossam Al Madhoun, qui parle de sa vie sous les bombes pendant des mois, jusqu’à sa fuite en Égypte.

Sur le plateau, quatre chaises, une table et un grand écran, deux micros sur pieds. La tragédie est là à travers le combat du peuple gazaoui au quotidien, mêlé au texte de Pologne dans lequel on ne sait ni le nom des personnages ni d’où ils viennent. Dans certaines séquences les mots et les situations se répondent en écho, se regardent et se complètent.

Gaza sur scène : « 2023. J’essaie de dormir… comment évacuer avec ma mère âgée de 83 ans ? On frappe à la porte, c’est ma voisine du 5ème étage appelée par ma fille, Selma, morte d’inquiétude depuis le Liban où elle vit. Mon téléphone ne répond plus faute de réseau. Plus tard, à 2h22 de la nuit c’est Abir qui m’appelle, sa maison vient d’être détruite il ne sait où aller avec sa famille. Il demande de l’aide, comment refuser ?  1,1 millions de personnes reçoivent l’ordre d’évacuer, mais pour aller où ? L’hôpital Nasser de Khan Younès a été durement frappé, les routes sont impraticables et risquées, le camp de Nuzeirat est bondé, la population de Gaza affamée. La solidarité s’organise comme elle peut, « et si tombe un autre ordre d’évacuation, où aller ? »

© David Kaplan

Universitaire à Tel-Aviv, Rami se raconte. Il a toujours voulu être acteur et a joué dans les petits théâtres arabophones de la ville. Après le 7 octobre il a compris que le vent tournait, l’atmosphère devenait délétère avec nombre de dénonciations sur Instagram. Il a ramassé son identité et a tout quitté, pour se protéger. Il est devenu serveur. Sur écran les personnages de la pièce de Mrożek échangent au sujet de la nourriture. L’un a acheté une boîte de conserve pour chiens l’autre ne veut plus faire la queue à l’épicerie. A Gaza c’est par douzaine que les kilos se perdent.

L’acteur se met à parler de Hossam Al Madhoun qui adorait les rues de Gaza son univers, et du metteur en scène, Noam Nassar. Ils s’étaient rencontrés en prison, dans le désert, et là avaient monté une pièce, pour casser les stéréotypes. Concrètement, Hossam avait dû conduire sa mère souffrant de l’estomac, à l’hôpital et faire les dix-sept pharmacies de la ville pour tenter de trouver le médicament qui apaise ses souffrances. Ce tour de ville lui avait montré un spectacle de désolation, des immeubles et le marché écroulés, des enfants écrasés, des gens fracassés.

Tandis que le monde réel s’effondre à l’extérieur, Les Émigrés se jouent sur écran, (vidéo et scénographie Olga Golzer) les acteurs sur scène emboîte le pas aux acteurs de Gaza, comme en playback et se prennent à rêver. « Je construirai la plus belle des maisons… » dit l’un d’eux. Et ils ébauchent quelques pas de danse sur la musique de Zorba le Grec, signée du compositeur Mikis Theodorakis, qui lui aussi avait connu les geôles de son pays, la Grèce.

Hossam a réussi à s’exfiltrer et à regagner Le Caire. Il écrit à Shahir et Rami qui présentent le spectacle à Paris : « Cher Shahir et Rami, Je suis au Caire. Ce spectacle vous le poursuivez. Où que nous soyons nous sommes toujours contraints de prouver que nous sommes des êtres humains. Vous avez écrit quoi ces derniers temps ? »  Pour Mrożek, « la peur fait de chacun un esclave. » Et ils se prennent à rêver, « De retour dans mon pays natal… » L’un des acteurs monte sur la table et se passe une corde au cou. Avant, il écrit à sa femme et à ses enfants, moment tragique puisque l’équipe théâtrale éclatée est décimée et que la ville est devenue fantôme.

© David Kaplan

À travers ce récit de vie qu’est The Last play in Gaza , la survie en temps de guerre et la violence de la dépossession, un pan de l’histoire de Gaza et de l’histoire du théâtre à Gaza se déroule sous nos yeux. La démarche est forte, courageuse, théâtralement judicieuse et magnifiquement portée par deux acteurs – Shahir Kabha et Rami Salman dont la présence emplit l’espace, parallèlement aux acteurs interprétant Mrożek, sur écran, captation de Gaza.

Dramaturge et metteuse en scène israélienne, Einat Weizman s’est spécialisée dans le théâtre politique et documentaire et contre vents et marées poursuit son travail avec les artistes et les communautés palestiniennes, elle en paye le prix fort pour ses prises de position. Co-fondateur du Theater for Everybody, travailleur socio-culturel et responsable du programme Protection de l’enfant pour l’ONG Ma’an, Hossam Al Madhoun transmet dans des billets publiés sur Le Monde son journal de bord via des amis d’Europe.

La parole des Gazaouis et des Palestiniens se fait rare, elle est précieuse, pour que la mémoire et leur identité demeurent !

Brigitte Rémer, le 6 juin 2026

Avec :  Shahir Kabha and Rami Salman – lumières Muhammed Shaheen – Musique et son design Raymond Haddad – traduction et surtitrage Michael Charny – administration May Shehady – En partenariat avec Courrier International.

Les 2 et 3 juin 2026 à 19h, au Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier. 75014. Paris – Tramway : station Didot et Porte de Vanves – site : www. theatre14.fr et www. parisglobe.fr

Ballaké Sissoko et Piers Faccini

Ballaké Sissoko kora et chant, Piers Faccini guitare et voix, production Talent Boutique – au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines / Centre Dramatique National,.

© Sandra Mehl

Soirée magique à Sartrouville en présence de Ballaké Sissoko grand maître de la kora, instrument emblématique de l’Afrique de l’Ouest et du guitariste auteur-compositeur anglais investi dans les musiques du monde, Piers Faccini, un sublime duo de musiciens, les musiques mandingues à l’honneur.

Derrière eux, les montagnes du Mali représentées au batik sur des toiles aux couleurs sienne, ocre et bordeaux de toute beauté, tendues de cour à jardin. Ballaké Sissoko est assis, l’instrument devant lui, il entre dans le paysage. Fils du musicien Djelimady Sissoko, son père ne souhaitait pas que son premier fils prenne la relève, Ballaké a donc appris à la dérobée, mais à treize ans à la mort du père il intègre l’Ensemble instrumental du Mali.

La clarté du son de la kora ouvre le concert et nous prend par la main pour quitter le bruit du monde. L’instrument possède une symbolique forte – la calebasse est reliée au cœur, le bois au végétal, la peau à l’animal et le fer à la magie, de même que les vingt et une cordes – trois fois sept. Selon la légende, la première kora était l’instrument personnel d’une femme-génie qui vivait dans les grottes de Missirikoro, au Mali.

© Jeune Afrique – Ggal

À côté de Ballaké Sissoko, debout et légèrement en retrait, Piers Faccini est à l’écoute, ses deux guitares près de lui. Quand il se place devant le micro, il engage un chant solo de sa voix grave et enveloppante, une tarentelle du sud de l’Italie en langue originale, la kora lui répond. Il y a une grande douceur dans leur dialogue et les deux instruments racontent, le pied bat la mesure et donne le rythme. Le chant et la musique deviennent mélopée et récit, et les sons sortent des montagnes. À certains moments ils s’impriment de lenteur et deviennent complaintes, à d’autres de légèreté et se font plus vifs. Piers passe à l’anglais et dans l’une des chansons fait l’effort du bambara. C’est lui qui nous sert de guide et traduit la couleur et le contenu des morceaux interprétés.

© Sandra Mehl

L’un des morceaux honore le rossignol qui niche au Sahel avant de s’envoler, haut dans le ciel ; un autre, d’une grande sensibilité, appelle une marche dans le sable du désert. La lumière se métamorphose, les basses sont profondes, les sons se superposent. La voix soudain devient psalmodie et passe des graves aux aigus. Le guitariste fredonne.

Puis la kora réaccordée parle aux ancêtres et se fait prière, psalmodie, supplique et imprécation. Ballaké Sissoko frappe la caisse et recherche des sons avec les mains. Les montagnes sont devenues blanches. Un morceau plus instrumental succède à d’autres, mêlés. Les deux instruments se font plus vifs et dans la joie de vivre, plus félins, nostalgiques parfois et se transforment en mélopée. Les motifs se répètent, la voix travaille aussi les aigus de manière récurrente en écho à la kora qui prend le relais. Piers Faccini joue de l’harmonica en même temps que de la guitare. Les montagnes deviennent glaciers et virent au bleu, puis au violet, l’ombre des musiciens s’inscrit sur le batik. Ballaké Sissoko habite sa kora, somptueuse comme une sculpture. Un grand morceau instrumental traverse la nuit.

© Sandra Mehl

Ballaké Sissoko et Piers Faccini se sont rencontrés à Los Angeles et ponctuellement dialoguent avec leurs instruments. Il leur a fallu cette vingtaine d’années pour élaborer un magnifique enregistrement, avec un disque édité en 2025, Our calling. Auparavant le guitariste avait été invité par Ballaké à chanter Kadidja dans son album intitulé Djourou. Le musicien, maître de la kora, improvisateur et compositeur surdoué et passionné, a aussi souvent été accompagné du violoncelliste Vincent Segal avec qui il a enregistré Chamber Music.

Entre Piers Faccini et lui se tisse un récit d’Afrique et une atmosphère de mélancolie. Les oiseaux traversent les frontières. La kora s’engage dans un solo, la guitare la rejoint, puis le chant. Ensemble, les deux musiciens inventent leur partition et leur langage pour le plus grand plaisir du public.

Brigitte Rémer, le 5 juin 2026

Vu le mercredi 20 mai 2026 au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, Centre Dramatique National, place Jacques Brel. 78500. Sartrouville – tél. 01 30 86 77 79 – RER C, station Sartrouville, puis navette du théâtre.

Prochains concerts : 12 juin 2026, Théâtre Cinéma/ scène nationale Grand Narbonne – 26 juin, Château de la Roche/ Saint-Priest-la-Roche – 14 juillet, Festival de Jazz, Gand (Belgique) – 2 août, Théâtre de la Mer, Sète.

De rêver encore

Exposition des oeuvres du photographe-vidéaste Youssef Nabil, au Musée d’Orsay – Commissariat d’exposition Sylvain Amic (†) et Nicolas Gausserand,  – à l’occasion de la Saison Méditerranée et dans le cadre du Bicentenaire de la Photographie 2026/2027.

Annick Lemoine et Youssef Nabil © Brigitte Rémer (1)

Conservatrice générale du patrimoine de la Ville de Paris et docteure en histoire de l’art, anciennement directrice du Petit Palais et conceptrice d’expositions emblématiques, Annick Lemoine est depuis quelques mois la nouvelle présidente-directrice de l’établissement public des musées d’Orsay et de l’Orangerie.

Elle accueille le photographe-vidéaste Youssef Nabil avec élégance et attention et annonce poursuivre la dynamique engagée par son prédécesseur, Sylvain Amic, grand défenseur de la démocratisation culturelle brutalement disparu l’été dernier, à qui elle rend hommage.

Self-portrait © Youssef Nabil (2)

De rêver encore est un magnifique exercice funambule permettant une plongée dans le patrimoine commun que sont les collections du musée d’Orsay couvrant la période 1848 à 1914, dialoguant avec l’art d’aujourd’hui à travers les chemins buissonniers et l’œuvre de Youssef Nabil. Le dialogue engagé entre l’artiste et l’équipe du musée – les conservateurs chargés de la Photographie d’une part, de l’Orientalisme d’autre part – sous le regard de Nicolas Gausserand, conseiller du président, conservateur en charge des affaires internationales et des programmes contemporains qui signe le commissariat de l’exposition, est passionnant. Il permet d’ouvrir davantage encore le musée d’Orsay au grand public et de permettre de repositionner dans le monde contemporain les messages des grands artistes du passé.

Depuis les années 1990, le photographe-vidéaste franco-égyptien Youssef Nabil, construit une œuvre à l’identité visuelle forte, à laquelle le musée d’Orsay a contribué sans le savoir. Ce fut sa première confrontation avec l’art en arrivant en France, une rencontre profonde et définitive. Son émotion du premier jour et sa perception rhizoment et imprègnent son œuvre. Il est le premier artiste contemporain à investir les salles consacrées à la peinture orientaliste du musée d’Orsay, l’accrochage suit son parcours chronologique, en cinq étapes.

Anonyme Égypte-Badrechein entre 1890 et 1915 (3)

Dans la première salle – Observations en Orient et inspirations orientalistes – sont accrochées les photographies extraites des collections du musée et choisies par l’artiste, présentant une Égypte intemporelle : celles de Maxime Du Camp, écrivain polygraphe et photographe français, membre de l’Académie française, ami de Gustave Flaubert et qui a voyagé avec lui en Égypte, Nubie, Palestine et Syrie dans les années 1849 à 1951 ; celles de John Beasley Greene, photographe et archéologue orientaliste américain qui a photographié le Nil et ses cataractes dans les années 1853 à 1955 et engagé des fouilles au temple de Ramsès III, à Thèbes. Par leur précision, ces photographies ont valeur d’outils scientifiques. Un Autoportrait de Youssef Nabil, visage couleur pierre se détachant dans un rais de lumière sur un mur de granit recouvert des symboles pharaoniques et idéogrammes sculptés, se mêle aux clichés du XIXème. Il est l’homme de l’ombre en costume noir dans le projecteur naturel du soleil égyptien, en marche dans la lumière oblique.

Memory of a Happy Place © Youssef Nabil (4)

Dans la seconde salle en enfilade de la galerie intitulée L’Enfance de l’Art, Youssef Nabil nous ramène à l’enfance, au double, au trouble, à l’observation, aux ondulations des décisions. Il fait récit du passé en référence à son départ du pays, qu’il choisit de quitter à l’âge de dix-neuf ans. Memory of a Happy Place, place le regard grave de l’enfant au centre de la photographie et le superpose aux paysages fragmentés d’eaux, de ciels et de soleils couchants. Le regard est interrogatif, empreint de sérieux et d’une certaine mélancolie. Dans Say Goodbye, Self-Portrait, Alexandria 2009, il nous mène dans le quartier de Bahari lié à la pêche à Alexandrie devant une mer remplie des barques tout-couleurs des pêcheurs. Il est de dos et prend le large, dans une barque, car cet homme en djellaba blanche qui rame et quitte le rivage, c’est lui, Youssef Nabil, en marche sur son chemin de Damas. Au loin, de l’autre côté de la corniche, paraît l’Alexandrie moderne autour de la Bibliotheca Alexandrina, comme un mirage. Un autre récit, autre série en quatre temps et quatre grands clichés, I Will Go To Paradise, Self-Portrait, Hyères 2008 raconte l’effacement progressif d’un homme pénétrant dans la mer, jusqu’à disparaître. Même djellaba blanche, jeux de couleurs entre ciels au couchant, mer dont le bleu s’éteint et reflets des dernières clartés sur le sable. L’homme s’éloigne et devient un petit point avant de disparaitre dans un paysage crépusculaire ocre, organsin, brun et orangé.

Onirique par le traitement de la couleur – Youssef Nabil a élaboré sa technique picturale auprès des derniers retoucheurs arméniens et égyptiens de son pays et colorise en peinture des tirages argentiques en noir et blanc qu’il capture à la chambre noire. L’atmosphère chromatique ainsi créée et devenue sa marque de fabrique et sa signature, ouvre sur le rêve. Depuis qu’il a quitté sa terre natale, en 2003, Youssef Nabil se met en scène dans des paysages de solitude.

The Dream, self-portrait © Youssef Nabil (5)

De rêve il est question tout au long de l’exposition, c’est un thème emblématique pour l’artiste et ses références, la troisième salle de l’exposition intitulée Symboles et Paraboles en témoigne. The Dream qu’il présente, réalisé en 2021 juste après le confinement, fait écho à la peinture de Pierre Puvis de Chavannes, Le Rêve, réalisée en 1883 et qu’il a rencontrée lors de son premier voyage en France, en 1992, il avait dix-neuf ans. Cette peinture l’a hanté, il en donne sa lecture, et en revisite le symbolisme. Ainsi trois nymphes ou trois anges, comme dans le tableau, apportent à ce bel endormi, lui-même, Youssef Nabil, l’élixir d’amour, de gloire et de richesse. Pour lui le rêve « ni vie ni mort, est ce moment, où l’on s’échappe de la vie. » Le peintre, dessinateur et graveur Odilon Redon l’inspire aussi beaucoup, dans sa manière de rendre l’invisible visible. Sa peinture, Le Sommeil de Caliban devient pour lui une référence. Odilon Redon était revenu à plusieurs reprises sur ce personnage issu de La Tempête de Shakespeare, par la réalisation de trois fusains avant d’en exécuter une peinture sur bois. Être hybride, habitant noir d’une île déserte sur laquelle Prospero duc de Milan s’est exilé, il a fait de Caliban son esclave. Ce duc règne grâce à l’esprit de l’air, Ariel, qu’il a libéré d’une malédiction et dont il a fait son serviteur. Le tableau d’Odilon Redon montre Caliban endormi au pied d’un arbre, entre un tapis de coquelicots et le ciel turquoise.

Self-portrait with Roots © Youssef Nabil (6)

De curieux visages flottent autour de lui dont celui d’Ariel maître de la magie, chargé de le surveiller. L’acte III scène 2 de La Tempête de William Shakespeare en est l’illustration. Youssef Nabil le cite en référence : « N’aie pas peur : l’île est remplie de bruits, de sons et de doux airs qui donnent du plaisir sans jamais faire de mal. Quelquefois des milliers d’instruments tintent confusément autour de mes oreilles ; quelquefois ce sont des voix telles que, si je m’éveillais alors après un long sommeil, elles me feraient dormir encore ; et quelquefois en rêvant, il m’a semblé voir les nuées s’ouvrir et me montrer des richesses prêtes à pleuvoir sur moi ; en sorte que lorsque je m’éveillais, je pleurais d’envie de rêver encore. »

I Saved My Belly Dancer # XX, 2015 © Youssef Nabil (7)

La dernière salle fait référence à la tradition cinématographique égyptienne en son âge d’or dont s’est imprégné Youssef Nabil pour avoir vu nombre de ces films et comédies musicales au Caire pendant l’enfance. De même qu’en photographie on peut aussi penser à l’œuvre très picturale de Rudolf Lehnert et Ernst Landrock dans leurs mises en scène de l’Égypte et jeux de lumière, rares, à cette époque. Deux films vidéo d’une dizaine de minutes sont projetés : I Saved My Belly Dancer, réalisé en 2015 où il met en scène l’actrice mexicaine Salma Hayek, en danseuse du ventre, et l’acteur franco-algérien Tahar Rahim dans une épopée amoureuse qui les mène des rives d’Égypte au Far West américain en une sorte d’opéra. À cette recherche esthétique élaborée et raffinée ouvrant sur une atmosphère magnétique, les tons pastel d’une beauté à outrance, fruit d’une colorisation de l’image à la main font référence à l’art de l’affiche en Égypte. L’artiste interroge aussi son pays d’origine sur son avenir et évoque la perception du corps des femmes dans l’Égypte d’aujourd’hui.

Le second film, The Room, se situe à l’opposé du premier, dans le fond comme dans la forme. Il s’agit du passage de l’autre côté du miroir, un voyage au pays de la mort qui n’est pas sans faire penser à la barque solaire pharaonique. Youssef Nabil s’y met en scène avec l’artiste performeuse Marina Abramovic qu’il avait rencontrée en 2000 et qui ne craint ni la provocation ni la mise en danger. Elle, sorte de sphinge vêtue de blanc, lui dans les limbes de l’avant ou de l’après de la vie, dans un univers où la lumière agresse l’âme et où le cerveau s’éteint. Marina Abramovic tient le rôle de l’ange qui le transporte jusqu’à ce lieu inconnu qu’on appelle la mort.

© Courtesy Y. Nabil and M. Ibrahim.

Par la colorisation manuelle Youssef Nabil dessine un Orient libre et sans interdit, à travers un imaginaire poétique où se mêlent fiction et autobiographie. Un certain nombre de ses photos ont été acquise par Bernard Pinault et figurent dans sa collection, elles ont été présentées pour la première fois en 2020 à l’occasion de l’exposition monographique consacrée à l’artiste sous le titre Once Upon A Dream au Palazzo Grassi, à Venise.

Le spectre de l’œuvre de Youssef Nabil est large, et son regard traverse le rêve et la mélancolie, la nostalgie, le désir, la légèreté et la profondeur, l’exil, l’identité et le sentiment d’appartenance. Il écrit lui-même ses cartels et joue des correspondances faisant dialoguer les époques, les espaces, les langues, les supports et les esthétiques. Quand il parle du Bouddha d’Odilon Redon, ou de son Grand tapis de prières, exposés avant de pénétrer dans les galeries où il est lui-même en majesté accueillant le visiteur, il commente l’œuvre au regard de sa perception. En cela l’exposition proposée par le Musée d’Orsay est passionnante et permet un fructueux dialogue entre artistes distants de centaines d’années, entre l’ici et l’ailleurs. Youssef Nabil dans ce cadre offre un bel espace de méditation en même temps qu’il se reconnaît dans un symbolisme libre et ouvert, ses œuvres deviennent des métaphores dans lesquelles chacun peut se perdre et se retrouver. Son exposition, De rêver encore, est une magnifique invitation au voyage … « Mon enfant, ma sœur, Songe à la douceur D’aller là-bas vivre ensemble ! Là, tout n’est qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volupté » dit le poète…

 Brigitte Rémer, le 29 mai 2026

Visuels – (1)  Annick Lemoine présidente-directrice de l’établissement public des musées d’Orsay et de l’Orangerie et Youssef Nabil – (2) Youssef Nabil (1972) Self-portrait next to the Wall # II, Luxor, 2014 Tirage argentique coloré à la main, 50 x 75 cm Collection particulière © Youssef Nabil – (3) Anonyme Égypte-Badrechein : paysage, rivière, palmiers, entre 1890 et 1915 Épreuve argentique H. 20,0 ; L. 27,8 cm. Collection Musée d’Orsay Achat, 1993 © Photo : Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brandt – (4) Youssef Nabil, Memory of a Happy Place, 2021 – tirage argentique coloré à la main • 26 × 39 cm Coll. particulière, © Youssef Nabil – (5) Youssef Nabil (1972) The Dream, self-portrait, 2021 Tirage argentique coloré à la main, 26 x 39 cm Collection particulière © Youssef Nabil – (6) Youssef Nabil (1972) Self-portrait with Roots, Los Angeles, 2008 Tirage argentique gélatino-bromure coloré à la main, tiré en 2014, 115 x 75 cm Collection Pinault © Youssef Nabil – (7) Youssef Nabil (1972) I Saved My Belly Dancer # XX, 2015 Tirage argentique coloré à la main, 50 x 75 cm Collection particulière © Youssef Nabil – (8) Youssef Nabil, The Wedding, New York, 2025. Courtesy of the artist and Mariane Ibrahim – (9) Youssef Nabil (1972) Say Goodbye, self-portrait Alexandria, 2009 Tirage argentique gélatino-bromure coloré à la main, tiré en 2013, 50 x 75 cm Collection Pinault © Youssef Nabil

Say Goodbye self-portrait Alexandria © Youssef Nabil (9)

Commissariat d’exposition : Sylvain Amic (†) Président de l’Établissement Public du musée d’Orsay et du musée de l’Orangerie, Valéry Giscard d’Estaing du 24 avril 2024 au 31 août 2025 – Nicolas Gausserand, Conseiller du Président, en charge des questions internationales et contemporaines – Exposition organisée à l’occasion de la Saison Méditerranée et dans le cadre du Bicentenaire de la Photographie 2026/2027 – Avec la collaboration de la Galerie Nathalie Obadia – Partenariats médias – Les Inrockuptibles, Fishey – Avec le généreux soutien de  American Friends Musées d’Orsay et de l’Orangerie

De rêver encore, exposition du 19 mai au 13 septembre 2026, au Musée d’Orsay, de 9h à 18h, le jeudi jusqu’à 21h45 (fermé le lundi) – Esplanade Valéry Giscard d’Estaing. 75007. Paris – métro : Solférino – site : musee-orsay.fr