Le Quatrième mur

© Marc Ginot

D’après le roman de Sorj Chalandon – Adaptation et mise en scène Julien Bouffier
- Au Théâtre Paris-Villette.

Le roman a obtenu le Prix Goncourt des Lycéens en 2013. Il parle de l’utopie d’un metteur en scène, Samuel, qui de son lit d’hôpital, demande à son amie de poursuivre le travail qu’il a engagé au Liban : mettre en scène Antigone d’Anouilh. L’action se passe dans les années 80, le Liban est en guerre. On suit le processus de création avec des acteurs de toutes confessions qui sont aussi des combattants et dans un récit qui brouille les pistes de la chronologie. A la déconstruction théâtrale répond la violence lancinante de la déconstruction d’une société, par la guerre fratricide qui, ici, aura le dernier mot.

Le spectacle superpose les temps et les lieux, utilise l’image autant que le jeu dramatique, réfléchit au rôle du documentaire par rapport au théâtre et aux croisements du réel et de l’imaginaire. Il pose la question du pouvoir du théâtre face à la violence et à la mort. Le concept de quatrième mur, titre du roman et du spectacle conduit vers ce mur imaginaire qui sépare la salle de la scène, la réalité de la fiction. Au-delà de l’art théâtral, le spectacle, fidèle au roman, relate les combats, la  violence, les relations entre l’Orient et l’Occident.

Journaliste à Libération pendant plus d’une trentaine d’années, Sorj Chalandon fut l’auteur de reportages en Irlande du Nord et du procès de Klaus Barbie, pour lesquels il obtint le Prix Albert-Londres. Il a participé à l’écriture de séries télévisées et publié une dizaine de romans dont en 2017 Le Jour d’avant, sur la catastrophe minière de Liévin. Depuis août 2009 il est journaliste au Canard Enchaîné ainsi que critique cinéma. Il fut en 1982, en tant que grand reporter l’un des premiers à entrer dans le camp de Chatila situé à Beyrouth-Ouest, après les massacres des réfugiés palestiniens. Le choc reçu devient un moteur de son écriture, repris avec force dans la mise en scène de Julien Bouffier : la toile qui couvre le lieu où se répète Antigone, s’abat en un tourbillon et se transforme en tente, évocation sans appel du camp de Chatila. La metteuse en scène qui s’efforce d’intégrer les codes culturels libanais perd alors ses repères et la notion de réalité, elle n’en sortira pas indemne.

Quatre acteurs portent le texte : Samuel, le metteur en scène, quasi mourant au début du spectacle est ensuite le musicien passionné et talentueux qui transforme le langage musical en personnage principal (Alex Jacob), la metteuse en scène qui reprend le flambeau, à la demande de Samuel (Vanessa Liautey), sa petite fille, Louise (Nina Bouffier), l’actrice interprétant Antigone (Yara Bou Nassar). Le récit final nous mène dans la tragédie, par la mort brutale et impitoyable d’Antigone, donc d’un spectacle qui ne verra pas le jour. Les images, omniprésentes, tiennent aussi un premier rôle et suivent les acteurs dans leurs répétitions et leurs oppositions, comme si les événements s’observaient en temps réel.

Le Quatrième mur dégage une certaine étrangeté tout en étant, par la guerre, très réel. Julien Bouffier en est le chef d’orchestre et maitrise parfaitement les enchevêtrements de langages, théâtral et cinématographique, la direction d’acteurs tant à l’écran que sur scène, la scénographie qu’il signe avec Emmanuelle Debeusscher. Le plateau se fait chambre d’écho du monde, de la réalité par la guerre, autant que du symbolique par le théâtre.

Brigitte Rémer, le 18 mai 2018

Avec : Yara Bou Nassar, Nina Bouffier, Alex Jacob, Vanessa Liautey – à l’image Joyce Abou Jaoude, Diamand Abou Abboud, Mhamad Hjeij, Raymond Hosni, Elie Youssef, Joseph Zeitouny – scénographie Emmanuelle Debeusscher et Julien Bouffier
- création vidéo Laurent Rojol – voix Stéphane Schoukroun
- création musicale Alex Jacob
- ingénieur son Éric Guennou
- création lumière et régie générale Christophe Mazet
- régie plateau Emmanuelle Debeusscher
-  travail sur le corps Léonardo Montecchia
- Le texte est publié aux éditions Grasset.

Du 9 au 26 mai 2018, du mardi au jeudi à 20h, vendredi à 19h, samedi à 20h, dimanche à 16h – Théâtre Paris-Villette, 211 avenue Jean Jaurès, 75019 – Métro ligne 5 : Porte de Pantin.

 

Ballet de l’Opéra de Lyon

Steptext, de William Forsythe, Ballet de l’Opéra de Lyon
© Théâtre de la Ville/Paris

Sarabande, de Benjamin Millepied – Critical Mass, de Russell Maliphant – Steptext de William Forsythe, au Théâtre de la Ville/Espace Cardin.

Une belle soirée de danse en trois chorégraphies est proposée par le Ballet de l’Opéra de Lyon, invité du Théâtre de la Ville, comme chaque année, à l’Espace Cardin. De formation classique mais tournée vers la danse contemporaine, la troupe est virtuose. Son entrainement avec des chorégraphes extérieurs représentants différents courants l’a ouverte à une variété de techniques et lui permet de jouer dans la diversité des styles.

Sarabande, pour quatre interprètes masculins sur des extraits de la Partita pour flûte seule et des Sonates et Partitas pour violon seul, de Jean-Sébastien Bach, dans une chorégraphie de Benjamin Millepied, fut créé en 2009. Légère, avec ses chemises à carreaux ou à raies verticales vertes ou rouges qui donnent le ton, la Sarabande se conjugue en solos, duos, trios ou quatuors avec décontraction, efficacité et musicalité. Il y a de la fluidité et du ludique dans l’art de disparaitre et d’apparaitre des danseurs.

Critical Mass, pièce créée en 1998, par le britannique Russell Maliphant, sur une musique signée Andy Cowton et Richard English, présente un duo-duel d’hommes vêtus de combinaisons bleu de chauffe. Dans un clair-obscur ou la brume d’un rêve, ils s’expérimentent et se calent l’un dans l’autre, puissants et sensuels et déclinent des figures par glissements et tensions qui pourraient évoquer Music lovers de Ken Russell.

Créé en 1985 Steptext, de William Forsythe, met en danse une femme – en justaucorps et collant rouge – et trois hommes en noir, sur la Chaconne de la Sonate n° 4 pour violon seul en ré mineur, de Jean-Sébastien Bach. Les danseurs en duos font preuve d’une tonicité et technicité éblouissantes, dans la pureté du geste qu’ils déconstruisent. La danseuse est sur pointes. La musique se suspend. Précision et émotion sont au rendez-vous.

Depuis plus de vingt ans le Ballet de Lyon s’est constitué un important répertoire d’une centaine de pièces dont la moitié sont des créations mondiales, puisant dans tous les alphabets, du post-modern américain aux écrivains du mouvement, des explorateurs de territoires nouveaux aux représentants de la jeune danse française. Les danseurs sont d’une éblouissante technicité et d’une belle simplicité, et développent leur art avec sensualité et majesté.

Brigitte Rémer, le 14 mai 2018

Vu le 8 mai 2018 : Sarabande – chorégraphie Benjamin Millepied, avec Sam Colbey, Alvaro Dule, Marco Merenda, Raul Serrano Nunez –  musique Bach, extraits de la Partita pour flûte seule & des Sonates et Partitas pour violon seul – costumes Paul Cox – lumières Roderick Murray – pièce pour 4 danseurs créée en novembre 2009 par la Cie Danses Concertantes. Entrée au répertoire du Ballet de l’Opéra de Lyon en décembre 2011. Critical Mass – chorégraphie Russell Maliphant, avec Albert Nikolli , Leoannis Pupo-Guillen – lumières Michael Hulls – musique Andy Cowton, Richard English – pièce pour 2 danseurs créée en avril 1998. Commande de la Thamesdown National Dance Agency avec l’aide du British Ballet Organisation, Londres, et Die Werkstatt, Düsseldorf. Entrée au répertoire du Ballet de l’Opéra de Lyon le 22 juin 2002.  Steptext chorégraphie William Forsythe, avec Julia Weiss, Tyler Galster, Marco Merenda, Roylan Ramos – musique Jean-Sébastien Bach, Chaconne de la Sonate n°4 pour violon seul en ré mineur, pièce pour 4 danseurs créée en janvier 1985 par l’Aterballetto, à Reggio Emilia/Italie. Entrée au répertoire du Ballet de l’Opéra de Lyon le 15 mars 1987.

Du 2 au 12 mai 2018, à l’Espace Cardin/Théâtre de la Ville, 1 avenue Gabriel. 75008 – métro : Concorde – site : www.theatredelaville – tél. : 01 42 74 22 77

À la trace

© Jean-Louis Fernandez

Texte Alexandra Badea – mise en scène Anne Théron – compagnie Les Productions Merlin – à la Colline Théâtre National.

Plusieurs intrigues se croisent au fil du texte et des déambulations des personnages, au fil des images, très présentes et qui participent du langage scénique. Quand la lumière s’éteint nous sommes face à la façade d’un immeuble où par une baie vitrée éclairée apparaît puis disparaît en un rapide flash, une vieille femme dans un rocking-chair.

Débute alors le récit en la présence de deux actrices : Clara, une toute jeune femme qui semble attendre quelqu’un, quelque chose et est aux aguets (Liza Blanchard). Assise dans ce qui ressemble à une salle d’attente d’aérogare où deux rangées de sièges se font face elle observe avec intensité une inconnue et tente le dialogue. Elle se met à la recherche d’une femme nommée Anna Girardin, dont elle a trouvé l’identité à la mort de son père, par un sac retrouvé dans ses affaires, qui contenait une carte d’électrice. Cette jeune femme, mystérieuse, sac au dos, part à sa recherche et dans la quête de ses origines. Au cours de son monologue intérieur, intermittent, se glisse la rencontre avec quatre femmes, quatre Anna interprétées par la même actrice (Judith Henry) avec qui elle dialogue, entre Paris et Berlin. Tour à tour assistante maternelle et chanteuse de nuit dans les bars, documentariste, avocate et spécialiste des troubles de l’audition et du langage, les quatre facettes d’Anna pourraient être la déclinaison d’une seule et même femme. A chaque rencontre, Clara semble progresser dans sa recherche et poursuit son chemin initiatique. La narration se fait sur un mode mi-intime mi-polar.

Entre en jeu l’image, dans une proximité plateau-grand écran remarquablement réalisée, à part égale entre les deux. Anna Girardin, la véritable Anna, une femme belle et apparemment pleine d’assurance (Nathalie Richard) dans une chambre d’hôtel de Kinshasa – elle, sur le plateau – échange, par toile et webcams interposées avec Thomas (Yannick Choirat), comme elle le fera avec d’autres hommes, dans trois autres villes. Ils découvrent qu’ils se trouvent au même endroit, même ville même hôtel, et se rejoignent. On suit les voyages de la véritable Anna dans différentes villes du monde, perdue dans ses rencontres et ses vies inventées livrant par le filtre du virtuel ses désillusions et sa solitude, un peu de sa vérité, une femme en quête d’elle-même. A Tokyo, Berlin et Kigali, elle rencontre successivement Bruno (Alex Descas), Yann (Wajdi Mouawad) et Moran (Laurent Poitreneaux). Les quatre hommes ne paraissent que sur écran et le passage du plateau – avec les micros HF des actrices – à l’écran est très réussi et n’interrompt pas le processus incarné. L’autre, à l’image, sert de révélateur pour avancer vers la vérité et renvoie vers l’intériorité des personnages. On comprend alors qu’Anna avait un enfant et qu’elle l’avait abandonné.

On se trouve à la fin de l’histoire, face à la réalité de trois générations de femmes, la vieille femme du début dans son rocking-chair, Margaux (Maryvonne Schiltz) serait la grand-mère de Clara et la mère de la véritable Anna ; Anna Girardin serait la mère qui a abandonné Clara, et vient dialoguer avec sa propre mère, Margaux, de nombreuses années plus tard ; Clara, la jeune femme qui court après toutes les Anna Girardin pour reconstituer son parcours et chercher une raison à cet abandon serait leur fille et petite fille. La véritable Anna et Clara, mère et fille se croiseront à l’aéroport, ce no man’s land du début du spectacle. Si les trois femmes vivent dans des registres différents ce déni de filiation, elles traversent les mêmes états émotionnels. Le thème de la pièce montée en puzzle pose ainsi la question et le mystère des relations mère-fille, du réel et du fantasmé du côté des hommes, du virtuel, de la mémoire individuelle et de la complexité de l’univers mental.

Anne Théron met en scène cet espace labyrinthe avec talent à partir du texte commandé à Alexandra Bodea, auteure venue de Roumanie son pays natal, en 2003, et écrivant directement en français. La scénographie de Barbara Kraft est un personnage principal qui sert magnifiquement le spectacle et fait voyager. Elle introduit, par le film intégré au dispositif, aux quatre univers masculins, filmés en très gros plans, avec justesse. Artiste associée au Théâtre national de Strasbourg où le spectacle a été créé en janvier dernier, auteure et cinéaste, Anne Théron questionne dans la mise en scène, avec intelligence et sensibilité, la complexité des rapports de filiation et de transmission dans un monde d’aujourd’hui, déconstruit par l’environnement virtuel. Les actrices sur scène, les acteurs à l’écran, sont à saluer.

Brigitte Rémer, le 12 mai 2018

Avec
 : Liza Blanchard Clara -
 Judith Henry Les 4 Anna
-
Nathalie Richard La véritable Anna Girardin – Maryvonne Schiltz Margaux – À l’image
Yannick Choirat Thomas – Alex Descas Bruno -
 Wajdi Mouawad Yann – Laurent Poitrenaux Moran.  Collaboration artistique Daisy Body – stagiaire assistant à la mise en scène César Assié
 – scénographie et costumes Barbara Kraft – stagiaire scénographie et costumes Aude Nasr
 – lumières Benoît Théron 
- son Sophie Berger – musique : Jeanne Garraud piano 
- Mickaël Cointepas batterie 
- Raphaël Ginzburg violoncelle – Marc Arrigoni Paon Record prise de son 
- accompagnement au chant Anne Fischer – images Nicolas Comte 
- monteuse Jessye Jacoby-Koaly
 – régie générale, lumières et vidéos Mickaël Varaniac-Quard 
- figuration films Romain Gillot Raguenau, Elphège Kongombe Yamale, élèves de l’École du TNS – À la trace/Celle qui regarde le monde est publié chez L’Arche Éditeur.

Du 2 au 26 mai, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30, le dimanche à 15h30 – La Colline Théâtre National, 15 rue Malte Brun – 75020 – métro : Gambetta – tél. 01 44 62 52 52 – site : www.colline.fr

 

Tarkovski, le corps du poète

© Jean-Louis Fernandez

Texte original Julien Gaillard – Extraits de textes Antoine de Baecque, Andreï Tarkovski – Mise en scène, montage de textes, scénographie Simon Delétang – au Théâtre des Quartiers d’Ivry/Manufacture des Œillets.

Son premier long métrage, L’Enfance d’Ivan, a obtenu le Lion d’or au Festival de Venise en 1962, c’était une première pour un film soviétique. Son œuvre emblématique, Andreï Roublev, réalisée en 1966, a marqué une époque et le début de relations conflictuelles avec les autorités soviétiques. Après des années sans pouvoir travailler, Tarkovski réalise trois films en URSS : Solaris en 1972, qui obtient le Grand Prix spécial du Jury, à Cannes, Le Miroir en 1974 et Stalker en 1979. Puis vient l’arrachement de l’exil. En Italie où il vit, il tourne Nostalghia en 1983 et reçoit le Grand Prix de la création cinématographique à Cannes, puis il  réalise en Suède en 1986, Le Sacrifice qui obtient le Grand Prix spécial du Jury. 1986 est l’année de sa mort. De santé fragile, Tarkovski disparaît à l’âge de cinquante-quatre ans. Son épitaphe : A celui qui a vu l’ange. « Que celui qui le désire se regarde dans mes films comme dans un miroir » écrit-il, dans Le temps scellé.

Traduire un univers poétique, politique et esthétique si complexe que celui de Tarkovski est un défi. Le parti-pris de Simon Delétang est de le faire sans images, en cela il a raison, visionner des extraits n’auraient pas de sens. Il choisit de s’appuyer sur ses textes : celui de Julien Gaillard, Tarkovski, le corps du poète ; ceux du réalisateur, son Journal et Le temps scellé principalement, sur ses Scénarii et sur ses Oeuvres cinématographiques complètes I et II, ainsi que sur des extraits des textes d’Antoine De Baecque parus dans Les Cahiers du Cinéma. A son grand désespoir, Tarkovski n’a réalisé que sept films.

Le spectacle débute par l’exposé d’une conférencière (Pauline Panssenko) dissection d’une œuvre en langue russe surtitrée, donnant des repères historiques, biographiques et critiques sur un ton, au-delà de la conviction, assez sec. Il faut au spectateur un temps d’adaptation avant qu’il ne règle sa focale sur l’univers du cinéaste. La mise en scène croise ensuite les interviews de journalistes qui l’envahissent de questions sur ses intentions, et qui font des incursions dans sa vie avec Larissa, sa femme et sa plus fidèle assistante (Hélène Alexandridis). L’espace se modifie au fil des tableaux. La première séquence nous conduit dans la chambre funéraire de Tarkovski, qu’une bougie éclaire. « J’ai fait un rêve cette nuit. J’ai rêvé que j’étais mort. Mais je voyais ou plutôt je sentais tout ce qui se passait autour de moi… Et surtout je ressentais dans ce rêve quelque chose d’oublié depuis longtemps, une sensation perdue que ce n’était pas un rêve mais la réalité. » Stanislas Nordey est Tarkovski, avec sobriété et intensité, il lui ressemble étrangement. Cette chambre, avec son cabinet de toilette attenant, côté cour, rappelle la chambre d’hôtel de Nostalghia. Une fenêtre, symbole important dans l’univers de Tarkovski pour les reflets qu’elle transmet du dehors et le clair-obscur, fait face au public, côté jardin. « Derrière la tête de ma Mère, une fenêtre aux vitres floues laisse passer la lumière dans laquelle Ses cheveux se fondent… » écrit Tarkovski dans le dernier de ses récits, Je vis avec ta photographie, titre tiré d’un poème de Boris Pasternak.

Les séquences se succèdent en fondu enchaîné, certaines font référence aux fresques de Roublev et aux icônes russes : la chambre première transformée en lieu de presse ; Larissa et Andreï Tarkovski face au détail agrandi du tableau de Piero della Francesca, la Madonna del Parto représentée sur une immense toile peinte qui ensuite s’effondre, devant un sol damé en noir et blanc ; l’incendie de la maison aux couleurs d’or et de feu, et du bois de bouleaux, cette maison dont il rêve en Toscane et qu’il n’aura jamais, ma maison ce sont mes films disait-il ; le plateau final jonché de cloches, d’un chien-loup empaillé et de bottes ; un livre qui brûle, ouvrant sur l’alchimie. Des personnages passent, issus de l’imaginaire tarkovskien et des visions du cinéaste, de ses fantômes, souvent en trio, une figure majeure du réalisateur. Les yeux bandés, les personnages décrivent certaines scènes des films. On y retrouve Thierry Gibault en écrivain, avec une belle densité et Jean-Yves Ruf en physicien. Le cinéma, pour Tarkovski, cet art le plus intime.

Créé en septembre au Théâtre national de Strasbourg, Tarkovski, le corps du poète invite au voyage initiatique d’un réalisateur épris d’absolu, comme ses personnages. A l’écoute de ses visions et de ses rêves. le spectateur part sur ses traces comme pour une expédition, celle qu’avait faite Tarkovski en Sibérie avec des géologues et qui l’avait profondément marqué. « Précise et pourtant source d’infini, l’image-observation d’Andreï Tarkovski était à la base de son système d’images » dit Charles H. de Brantes, de l’Institut International Andreï Tarkovski. Dans son Journal, Tarkovski énonçait des projets qu’il aurait voulu réalisés, et non des moindres : Hamlet, Crime et châtiment, Le Maître et Marguerite, l’Idiot. Il laisse sept films parmi ceux qui ne sont pas prêts à s’effacer. Le travail proposé par Simon Delétang, nouveau directeur du Théâtre de Bussang, et son équipe, le restitue dans sa complexité, porté par Stanislas Nordey magnifique de vérité et de liberté, deux termes qui conviennent si bien à Tarkovski.

Brigitte Rémer, le 8 mai 2018

Avec Hélène Alexandridis, Thierry Gibault, Stanislas Nordey, Pauline Panassenko, Jean-Yves Ruf. Dramaturgie Julien Gaillard, Simon Delétang – collaboration à la scénographie et costumes Léa Gadbois-Lamer – lumières Sébastien Michaux – son Nicolas Lespagnol-Rizzi – régie générale et plateau Nicolas Hénault.

Du 2 au 6 mai 2018 – Théâtre des Quartiers d’Ivry/Manufacture des Œillets/CDN du Val-de-Marne, 1 Place Pierre Gosnat, Ivry-sur-Seine – métro : Mairie d’Ivry – tél. : 01 43 90 11 11 – site : www.theatre-quartiers-ivry.com

 

May B

May B ©DR

May B de Maguy Marin, de Sainte Foy-lès-Lyon à Rio de Janeiro, une Fraternité – Chorégraphie de Maguy Marin – Avec les interprètes de l’École Libre de danse de Maré de Lia Rodrigues – Musiques Franz Schubert, Gilles de Binche, Gavin Bryars.

Créé par Maguy Marin au Théâtre Municipal d’Angers en 1981, May B est un spectacle mythique qui a tourné dans le monde entier. La pièce est aujourd’hui recréée pour et avec les stagiaires danseurs de l’École Libre de Maré que dirige Lia Rodrigues dans le cadre du passage de témoin et de la transmission. « Depuis plusieurs années, nous avons avec Lia un rêve : celui de transmettre la pièce May B à ses étudiants de la Maré. La pièce, qu’elle a vu naître, se révèle être le lieu d’une transmission particulièrement sensible en direction de jeunes danseurs amateurs et professionnels. »  

Maguy Marin a débuté sa carrière professionnelle en 1976 et fut vite repérée par le Concours chorégraphique international de Bagnolet avec Nieblas de Niño. Elle a dirigé d’importantes structures chorégraphiques et monté une quarantaine de pièces. Sa compagnie est installée depuis trois ans dans une ancienne menuiserie de Sainte-Foy-lès-Lyon avec un ambitieux projet, Ramdam, un Centre d’Art, en coopération avec des compagnies partenaires. Lia Rodrigues travaille avec elle depuis le début des années 80. Danseuse, elle fut interprète de May B dans sa version originelle et se rappelle : « J’ai pu apprendre comment la rigueur et la discipline pouvaient être combinées avec la créativité et l’invention. » Elle a fondé en 1990 une compagnie, à Rio de Janeiro, puis en 2011 une école de danse dans la favela de Maré où vivent plus de cent quarante mille habitants, travaille avec des amateurs et rassemble une petite troupe. Artiste associée au Cent Quatre-Paris elle y a présenté plusieurs de ses pièces dont Pour que le ciel ne tombe pas, en 2016. Cette nouvelle version de May B est une histoire de danse et d’amitié entre Maguy Marin et Lia Rodrigues dans laquelle les enjeux esthétiques et économiques sont important pour la poursuite du travail de Lia au Brésil dans un contexte financier exsangue. Elle est aussi l’occasion d’éviter toute nostalgie en donnant du sang neuf et un nouveau visage à la pièce.

May B témoigne de l’univers de Samuel Beckett, des éléments théâtraux y sont agrégés et le style du spectacle n’est pas sans rappeler Pina Bausch et le Tanztheater. C’est un récit gestuel surgi de nulle part dans une dramaturgie de déambulations et de récurrences entre le mouvement et la suspension. On ne sait si l’on plonge dans l’univers de la vieillesse aux petits pas ou dans celui de la folie, dans une cérémonie de retournement des morts chez les Malgaches, au purgatoire ou en enfer. Les personnages créés par chacun des dix danseurs semblent dans un état de demi-conscience. Visages d’argile et costumes grossiers, ils forment une sorte de magma et composent des figures, faisant front tantôt collectivement tantôt par petits groupes. Dans leur errance et leur mise en abyme ils élaborent des façons singulières de se mouvoir, sont au corps à corps, se fondent en un ensemble minéral couleur terre, se déplacent en diagonale, en cercle et cisèlent leur espace. Ils font vivre des personnages beckettiens, entre persévérance et renoncement, torpeur, excitation et panique, prêts au départ valise à la main. On y trouve Hamm de Fin de Partie, aveugle et dans un fauteuil roulant, qui tyrannise Clov, le couple Pozzo-Lucky d’En attendant Godot, le premier maltraitant le second qu’il tient en laisse, Molloy ce vieux solitaire amnésique, qui raconte des bribes de sa vie, premier roman éponyme d’une trilogie. Pour Maguy Marin May B est une pièce fondatrice. « Je n’ai pas arrêté depuis de travailler sur ce qu’elle mettait en jeu : la fragilité du corps, la question du silence et de l’immobilité, celle du chœur aussi, cette somme d’individualités qui agissent pourtant dans un espace commun. » Elle est portée par les chants mélodiques poignants de Franz Schubert, les musiques de Gilles de Binche et l’obsédant Jesus Blood never failed me yet de Gavin Bryars.

La force de la chorégraphie où le corps collectif prime, est entière. Son extrême théâtralisation n’est pas sans évoquer Tadeusz Kantor ou Josef Nadj. Fruit d’une collaboration poétique et politique entre Maguy Marin et Lia Rodrigues, May B est chargé. « À cette époque où partout dans le monde l’on construit de plus en plus de murs et de grilles, où les territoires sont férocement délimités, où les frontières sont imposées et rigoureusement défendues, le projet de transmission de May B à la Maré propose de faire le mouvement inverse afin de découvrir de nouvelles possibilités de partages, dialogues et collaborations » dit Lia Rodrigues. Les danseuses et danseurs brésiliens y font un travail éblouissant qui appelle l’admiration.

Brigitte Rémer, le 5 mai 2018

Avec : Audrey Da Silva Pereira – Diego Farias Alves da Cruz – Jeniffer Rodrigues da Silva – Karolline da Silva Pinto – Larissa Lima da Silva – Luciana Barros Ferreira – Luyd de Souza Carvalho – Marllon dos Santos Araujo – Raquel Alexandre David Silva – Ricardo de Araujo Xavier. Lumières Alexandre Beneteaud – costumes Louise Marin – artiste chorégraphique pour la transmission Isabelle Missal – répétitrice Amalia Lima – directrice de tournée Astrid Toledo – responsable technique pour les décors Christian Charlin – régie générale et régie lumières Magali Foubert – Production déléguée ArGes Jacques Segueilla – diffusion Thérèse Barbanel.

Le 2 mai, Théâtre Jean Vilar de Vitry, 1, place Jean-Vilar – 94400 Vitry-sur-Seine – tél : 01 55 53 10 60 – Site – www.theatrejeanvilar.comRamdam, un Centre d’Art : contact@ramdamcda.org tél.  +33 (0)4 78 59 62 62 et tél.  +33 (0)9 83 03 22 80 – mail : buro@compagnie-maguy-marin.fr

 

Stabat Mater Furiosa

© Yann Slama

Texte Jean Pierre Siméon – Mise en scène Charles Meillat – Création musicale et interprétation Joaquim Pavy – Avec Maya Outmizguine – Collectif Champ Libre.

La mère se tenait debout… Stabat Mater… « Dans le chagrin qui la poignait, cette tendre Mère pleurait son Fils mourant sous ses yeux… » écrit le franciscain italien Jacopone da Todi au XIIIème siècle. Mis en musique par de nombreux compositeurs comme Boccherini, Dvořák, Rossini, Schubert, Szymanowski, Vivaldi et d’autres, c’est le Stabat Mater de Pergolèse composé en 1736 qui met le projecteur sur la Mater Dolorosa apparentée à la Pietà des peintres italiens du XIVème siècle.

Dans le poème dramatique de Jean-Pierre Siméon, la mère qui se tient debout ne s’inscrit ni dans le sacré ni dans la douleur. Avant le chagrin de la barbarie elle exprime sa colère et donne à entendre le cri d’une femme qui se révolte contre la guerre et la violence. Furiosa, dit l’auteur. Elle est l’archétype de la femme qui se tient debout, la puissance des mots pour arme.

Le musicien, Joaquim Pavy, occupe le plateau avec ses instruments : des guitares, banjo, daf iranien et cajón, cette caisse péruvienne destinée à la cueillette des fruits. Il chante magnifiquement, d’une voix tantôt grave tantôt proche du contre-ténor, gère la sono et convoque les chœurs. Sa composition s’inspire des arabesques du Stabat Mater de Vivaldi. L’actrice, Maya Outmizguine, habite l’espace dans un va-et-vient entre la musique et la ville – le public qu’elle apostrophe et prend à témoin, qu’elle appelle à la mémoire et à la responsabilité. Elle est nomade, vient du fond de la salle et y repart. La force de ses imprécations fait vibrer la salle. « Ma prière, voilà, commence ma prière : J’aime que le matin blanc pèse à la vitre et l’on tue ici. J’aime qu’un enfant courant dans l’herbe haute vienne à cogner sa joue à mes paumes et l’on tue ici. J’aime qu’un homme se plaise à mes seins et que sa poitrine soit un bateau qui porte dans la nuit et l’on tue ici… Je crache sur l’esprit de guerre qui pense et prévoit la douleur. Je crache sur celui qui pétrit la pâte de la guerre et embrasse son sommeil quand on cuit la mort au four de la guerre… Je crache sur la haine et la nécessité de cracher sur la haine. Homme de guerre je te regarde. Regarde-moi. »

Elle fait le récit de l’enfance « J’ai grandi près des trois oliviers » et plus tard de l’enfance perdue, « J’étais fille, et jeune, quand j’ai vu flamber les trois oliviers » énumère les conflits et les guerres, de la Shoah à la Yougoslavie. Elle s’insurge contre la répétition des violences, des charniers, de la cruauté. « Je demande… Qu’est-ce que le flux nerveux qui court des neurones à l’extrémité du bras et fait plier l’index sur la gâchette d’une arme automatique ? Et qu’est ce qui est automatique l’arme ou le geste ? » Elle évoque la nécessité de la transmission entre les générations et de la mémoire, jusqu’à la Prière finale de l’adieu. « Il me reste ma voix » dit l’actrice qui donne tout, à voix nue ou mots amplifiés au micro, jusqu’à être à bout de souffle. Avec sa grande force de conviction et un travail en tension, Maya Outmizguine invective les consciences et appelle à la vie.

Fondé en 2015 par Charles Meillat, metteur en scène du spectacle, le collectif Champ Libre auquel appartiennent Maya Outmizguine et Joaquim Pavy rassemble une équipe de création qui interroge les arts vivants et la médiation citoyenne. Espace de recherche il réunit des artistes européens qui défendent des valeurs communes. Le Festival Champ Libre, au cœur de la saison estivale, à Saint-Junien (Haute Vienne) est un temps fort de l’activité. Dans Stabat Mater Furiosa la musique soutient le verbe et le verbe nourrit la musique. L’écoute et le dialogue qui se construisent entre le musicien et l’actrice fonctionne remarquablement et éclaire les intentions de mise en scène. Le premier, ethnomusicologue, est multi-instrumentiste et s’intéresse aux musiques d’autres cultures, notamment aux cérémonies et rituels populaires. La seconde, cherche autour du théâtre et de la gestuelle au sein d’un collectif, le Théâtre du Balèti. Le texte de Jean-Pierre Siméon fédère leurs univers et leurs recherches. L’auteur connaît le théâtre. Critique littéraire et dramatique, il fut dramaturge auprès de Christian Schiaretti au CDN de Reims puis au TNP de Villeurbanne. Schiaretti a monté le Stabat Mater Furiosa pour la première fois, en 2009, avant de mettre en scène l’adaptation de son Philoctète d’après Sophocle dont le rôle-titre était tenu par Laurent Terzieff, peu avant sa disparition. Ici son texte est adressé et utilise la première personne, le je, décuplant la révolte. « Je sais mes questions. C’est comme demander quelle est l’intention du gel qui tue le fruit, du vent qui tue la branche, du nœud de sable qui tue la source, je sais mes questions n’ont pas de réponses et c’est pourquoi je les pose, pour qu’enfin se taise le discours des effets et des causes. » Et Prévert ajouterait : Quelle connerie la guerre !

Brigitte Rémer, le 2 mai 2018

Avec Maya Outmizguine (jeu) et Joaquim Pavy (musique live et création) – assistant à la mise en scène Camille Voyenne – création lumière Marin Peylet – Production Collectif Champ Libre –  Le texte de Jean Pierre Siméon, Prix Goncourt Poésie 2016, est publié au Solitaires Intempestifs.

Du 6 au 24 avril à la Comédie-Nation, 77 rue de Montreuil. 75011 – métro Nation ou Boulets – site : www. comedienation.fr – Tél. : 01 48 05 52 44. Contacts Champ Libre : 60 Route de la Forge, Le Monteil 87200 Saint-Junien – Site : www.festivalchamplibre.com

 

Jusque dans vos bras

© Ph. Lebruman

Mise en scène Jean-Christophe Meurisse – Collectif Les Chiens de Navarre – à  la MC93 maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny.

Nés en 2005 Les Chiens de Navarre table sur la création collective. Leurs spectacles naissent d’improvisations avant de s’écrire, et Jean-Christophe Meurisse tient la baguette du chef d’orchestre. Cela crée une écriture singulière et un style basé sur le gros trait et le hors cadre, l’humour potache et le ludique, la dérision en version brut de décoffrage. Dans leurs dernières apparitions le collectif a présenté Les danseurs ont apprécié la qualité du parquet en 2012, Quand je pense quon va vieillir ensemble en 2013, Les armoires normandes en 2014.

Jusque dans vos bras dessine une succession de tableaux décalés autant que déjantés, qui renvoient aux clichés de notre belle société française et travaille sur l’identité. Son titre fait référence à la Marseillaise : « Entendez-vous dans les campagnes mugir ces féroces soldats ? Ils viennent jusque dans vos bras égorger vos fils et vos compagnes… » En avant-première, l’entrée des spectateurs se fait dans le brouillard et sous d’épaisses fumées, avant de libérer l’horizon du plateau soudain devenu prairie. Un personnage – Jean-Christophe Meurisse – harangue les spectateurs, micro en mains et lance le jeu du : levez-vous, donnez-vous les mains, fermez les yeux… Puis débutent les tableaux.

Celui de la veuve éplorée devant le cercueil de son homme, mort pour la patrie, devant les autorités abritées sous de noirs parapluies, séquence qui se termine en grand pugilat. Celui du pique-nique entre couples amis avec petits potins, clichés éculés, grandes découvertes et coups de gueule politiques où se croisent les thèmes du racisme, de la mixité sociale, de l’homosexualité avant de finir en bataille rangée. Celui du bureau de l’OFPRA – Office Français pour les Réfugiés et Apatrides, avec l’insupportable voix de fausset de l’employée qui répète en boucle des phrases formatées et déshumanisées. Celui du salon bourgeois-bobo où une famille pétrie de bonnes intentions accueille trois réfugiés, en cumulant les beaufferies et les gaffes, où madame, crânement, entre dans la danse, dans le plus pur style pathétique. Et dans la gamme, l’insupportable embarcation de migrants sauvés de la noyade par la bravoure du public appelé à la rescousse, version jeu télé pour heure de grande écoute.

Une éminence noire traverse le spectacle – Athaya Monkozi – tenant tantôt le rôle du bluesman américain jouant de l’harmonica, tantôt celui de grand Pape portant soutane blanche. Des personnages français emblématiques comme le grand Charles (de Gaulle), rôle tenu par Brahim Takioullah, haut de plus de deux mètres trente, face à une Marie-Antoinette ensanglantée ; un Obélix, une Jeanne d’Arc à la cotte de maille fumante, échappée du Puy du Fou ; deux astronautes essayant de planter leur drapeau français sur le sol lunaire. Des requins en peluche et des éléphants roses dignes des parcs d’attractions traversent le plateau et déambulent. Ainsi va l’histoire de France revue et corrigée par les Chiens de Navarre.

Jean-Christophe Meurisse, metteur en scène,  compare le travail du collectif à celui d’un jazz-band. « Ce sont des solistes qui improvisent mais ils ont une somme de repères, un canevas. Ils savent où ils vont. Ils savent à quel moment ils ont rendez-vous. Mon travail de metteur en scène, c’est la construction, l’organisation de ces rendez-vous. » Les acteurs partent de la page blanche comme d’un terrain vague dit-il.

Grand guignol, absurde, subversif, dadaïste, burlesque, bouffon, iconoclaste, le ton du spectacle ? Tout ça sûrement, et l’identité française ? « Beau, beau, beau… beau et con à la fois… » comme le dit Brel, dans sa Chanson de Jacky. Et quand le sociologue Jean Duvignaud s’interroge lui aussi sur « Le Propre de l’Homme » il confirme que rien n’est simple, surtout pas le comique et le rire : « Et puis, quelle quantité de dérision une société accepte-t-elle, pour elle-même et pour les autres ? Car on rit de tout : des dieux, des hommes, des femmes, du riche, du pauvre, et de la mort. Qui donc voyait dans les tristes convulsions de l’Histoire un effet de la colère de Dieu contre l’humanité ? La dérision, à l’opposé, est la rébellion de tout un chacun contre le poids du passé, les institutions, l’ordre même. Une illusion éphémère sans doute comme le sont aussi la fête et les plaisirs, mais qui arrache leur masque au sérieux, à la pédanterie, à l’hypocrisie et fait parfois de la vie cette farce commune dont parlait Rimbaud. » Ainsi font les Chiens de Navarre.

Brigitte Rémer, le 1er mai 2018

Avec : Ca­ro­line Bin­der – Cé­line Fuh­rer – Mat­thias Jac­quin – Char­lotte Laem­mel – Athaya Mo­konzi – Cédric Mo­reau – Pas­cal San­gla – Alexandre Stei­ger – Maxence Tual – Adèle Zouane. Collaboration artistique Amélie Philippe – régie générale et création lumière Stéphane Lebaleur – assistante à la régie générale Murielle Sachs – création et régie son Isabelle Fuchs – régie son Jean-François Thomelin – régie plateau Flavien Renaudon – décors François Gauthier-Lafaye – création costumes Elisabeth Cerqueirac – direction de production Antoine Blesson – administration de production Emilie Leloup – chargée de production Léa Couqueberg – attaché d’administration et de production Allan Périé.

Du 24 au 29 avril 2018, à la MC93, maison de la Culture de Seine-Saint-Denis Bobigny –  9 Boulevard Lénine, 93000 Bobigny – Tél. : 01 41 60 72 72 – site : www.MC93.com

Les Arts du Cirque en douze stagiaires et huit numéros

© Blanche Rémer

Spectacle de sortie d’école pour les stagiaires de la Formation Professionnelle aux Arts du Cirque, après trois ans passés au Centre régional des arts du cirque de Lomme-Lille. Ils présentent sous le grand chapiteau leur parade, sept solos et un numéro collectif, et mettent en valeur leurs compétences techniques et artistiques. Un conseiller extérieur de leur choix, généralement un artiste confirmé, les a accompagnés dans leur démarche. Cette présentation finale est un pas important vers leur insertion – juste avant le grand saut vers les pistes professionnelles – un précieux sésame, leur carte de visite.

Trois jongleurs aux personnalités affirmées, lancent un geste technique et esthétique personnel à partir de leurs différents styles. Paul-Emmanuel Chevalley présente Revers de paillettes et descend comme un seigneur depuis la salle où il est mêlé au public, vêtu de haut-de-chausses et chemise à jabot. Il porte ses élégantes quilles blanches qu’il lance en l’air et qu’il rattrape en des figures complexes, joue entre terre et ciel et dessine des univers tel un Arlequin serviteur de deux maîtres. Il invite la techno dans son univers du baroque. Joseph Bleher, intitule son numéro, 17, du nombre de boites en bois avec lesquelles il jongle et qui ressemblent à des briques. Posées sur le sol, il trace d’abord son chemin labyrinthe entre ces boites, s’en saisit, par deux, trois et quatre, les lâche et les rattrape en une gestuelle fluide et précise. Il les pose en équilibre sur la main, un avant-bras, sur la tête et monte des tours de Babel avec virtuosité se jouant de la géométrie et des perspectives. Félix Didou est jongleur et s’inscrit dans le mouvement de la magie nouvelle. Il présente L’Extra-Quotidien, titre du journal qu’il reconstitue à partir des morceaux épars d’une corbeille à papiers renversée dans son appartement saccagé. De ces bouts de journaux éparpillés autour desquels il écrit son scénario, apparaissent et disparaissent des balles dans une montée dramatique qu’il construit avec un talent certain de théâtralité qui n’est pas sans évoquer le cinéma expressionniste allemand des années 1920. Il quitte les lieux en courant, laissant le public sous le choc.

Autres univers autres technicités, les équilibres. Trois équilibristes femmes se mettent en scène avec humour et élégance et créent, par leurs numéros, des paysages pluriels. Dans Leurre exact Eugénie Hersant-Prévert dialogue avec un petit tabouret de bois qu’elle s’approprie jusqu’à devenir une partie de son corps, tantôt trône tantôt bouclier. Elle construit des figures et joue les midinettes aux grands airs, accompagnée de mélodies remises au goût du jour comme Ce soir je serai la plus belle pour aller danser et Tous les garçons et les filles, avant de se lover, cheveux dénoués et solitaire, dans un carré de lumière. Avec Lucrecia, Luisina Falvella lit les nouvelles, à l’endroit comme à l’envers – pages de journaux posées au sol – et en donne de libres interprétations à travers ses équilibres sur les mains. Son numéro est ludique et loufoque, elle montre, par son personnage, capricieux et définitif, d’incontestables qualités d’Auguste parleur, sur un scénario plein de digression, de charme et de colère : Je déteste…. Ma voisine, les fleurs, la mer, le football, les chats, l’horoscope… Macarena Gonzalez Neuman s’invente plusieurs identités à travers un numéro intitulé Nos otras, jeu de mots sur l’entre nous et sur la différence. Elle fait une entrée théâtrale, austère et hiératique, vêtue d’une robe grenat ecclésiastique. Puis elle élabore au sol des équilibres et une chorégraphie chaloupée avant de s’éplucher, enlevant les différentes couches de ses vêtements, pour se transformer en sculpture vivante et sans visage, comme les danseuses drapées d’Alwin Nikolaïs s’étirant en formes spectrales. Elle a l’art de la métamorphose et de la contorsion, et offre une séquence magnétique.

Grégoire Fourestier lui, a choisi le Mât chinois, une des spécificités du Centre de Lomme où un Maître Chinois enseigne la technique de cet art venu d’Asie. Il présente un solo, Le voyage de Miniâk, inspiré de la filmographie de Tony Gatlif. Il crée un personnage espiègle, sorte de lutin-baladin au langage singulier perdu dans un vaste monde et parlant par énigmes, qui trouverait sa place dans une séquence pasolinienne. Il joue et gagne à un, deux, trois, soleil avec des partenaires imaginaires, travaille l’émotionnel et la singularité, apprivoise le Mât chinois pour un numéro acrobatique tourbillonnant où les figures aériennes en rotation offrent des lâchés-retournés, des vrilles et mouvements en toupie, qui se révèlent pleins d’audace et de légèreté.

Le collectif de portés acrobatiques dynamiques, nommé BimBim se fraye un chemin pyramidal de main à main avec un numéro intitulé Entre-temps. Cinq artistes, quatre nationalités, trois continents, deux voltigeuses – Oded Avinathan, Alejo Bianchi, Arnau Povedano, Belar San Vicente, Paula Wittib – ont conçu ce numéro d’ensemble. Leur démonstration est enlevée, rieuse et pleine d’énergie et les passages de main à main se font avec précision et maitrise. Les hommes portent debout les voltigeuses et parfois se portent et se supportent entre eux. Il y a de la virtuosité dans leur défi à la pesanteur, où les sauts périlleux arrières sont généreux et où se superposent trois niveaux pour des pyramides qui s’étirent à l’infini. Élégance, pureté et précision du geste, propulsion permettant d’élaborer des figures codées dans la complicité porteur/voltigeur(euse), sont la clé de voûte de leurs enchaînements, rapides et sous tension, amenant chaque acrobate à la formation d’un édifice commun.

A côté de la dramaturgie de chaque numéro, les troisièmes années ont élaboré le fil conducteur de la soirée dans une dramaturgie d’ensemble précise et inventive où les uns présentent les autres et les autres s’effacent au profit des uns, comme autant de monsieur Loyal. Leurs séquences de transition sont pleines d’humour et chaleureuses pour introduire magiquement l’artiste abordant la piste. A en retenir une, mais toutes sont judicieuses, l’arrivée du Mât chinois avant montage, poussé par l’ensemble des stagiaires au bout duquel est accroché l’un d’eux, glissant sous la gardine – ce rideau de velours rouge qui sépare la piste des coulisses -. L’apparition fait son effet avant l’entrée de l’acrobate.

Cette invitation au voyage faite par les stagiaires de troisième année avant qu’ils ne s’envolent vers leurs destinées professionnelles est orchestrée avec attention et sincérité par TaO Maury, directrice de la Formation Artistique Professionnelle « car on choisit une vie d’artiste avant d’être artiste » comme le dit Bartabas fondateur du Cirque Zingaro, dans son manifeste Pour la vie d’artiste. « Une chose est sûre » dit Jean-Michel Guy, ingénieur de recherche au Département des Études et de la Prospective du Ministère de la Culture et de la Communication, spécialisé dans les arts du cirque, « le cirque est un concept non moins nécessaire que ceux de danse, de théâtre ou de musique. Même s’il reste difficile à définir et prête à des interprétations contradictoires, il est concrètement éprouvé, tous les jours, par les jongleurs, les acrobates, les trapézistes, les fildeféristes, il informe leurs gestes et jusqu’à leur être au monde. C’est leur expérience seule qui pour l’instant le fonde. » Les arts de la piste sont un art pluriel, certaines disciplines existent depuis plus de trois mille ans, chacun continue à y trouver sa place. Bonne route aux stagiaires de la promotion sortante – 2015/2018 –  sur les chemins escarpés de la création artistique.

 Brigitte Rémer, le 30 avril 2018

Vu le 28 avril 2018, au Centre régional des arts du cirque de Lomme-Lille (59) – Avec Oded Avinathan, Alejo Bianchi, Joseph Bleher, Paul-Emmanuel Chevalley, Félix Didou, Luisina Falvella, Grégoire Fourestier, Macarena Gonzalez Neuman, Eugénie Hersant-Prévert, Arnau Povedano, Belar San Vicente, Paula Wittib.

 

Le Printemps de la danse arabe # 0

© Caroline Tabet

Faire-part de naissance à l’Institut du Monde Arabe, avec le lancement le 18 avril d’une première Biennale de la Danse voulue par son Président Jack Lang, en partenariat avec plusieurs institutions culturelles prestigieuses : Chaillot-Théâtre national de la Danse, l’Atelier de Paris-Centre de développement chorégraphique/Festival June Events, le CentQuatre, le Centre national de la Danse.

En ouverture sont projetés des extraits de comédies musicales égyptiennes des années 50, comme une invitation à entrer dans la danse. Des stars comme Samia Gamal, Fifi Abdou ou Taheya Carioca y sont à l’honneur, séduisantes et sensuelles sous les broderies et voiles, brocarts, lamés, damas brochés et batistes de lin moirés,  dans des palais des mille et une nuits. L’orchestre domine, figure principale, masculine, placé sur un podium. C’est kitch à souhait.

La performance-déambulation du danseur chorégraphe libanais Alexandre Paulikevitch, Tajwal, donne ensuite la liberté de ton. Dans ses voiles rouges incandescents, tantôt vestale et derviche, tantôt éclair et incendie, tantôt momie s’enroulant dans le vocabulaire de l’interdit, il théâtralise avec impertinence le paradoxe de sa vie « entre exaltation et frustration ». Né à Beyrouth, il étudie la danse à Paris – danse folklorique et traditionnelle, ballet classique, danse orientale – et travaille dans la capitale libanaise depuis une douzaine d’années autour de la danse Baladi appelée communément danse du ventre, un fait rare pour un homme du Proche-Orient.

Le programme de ce Printemps de la danse arabe mélange les genres. Wild Cat présenté le 20 avril dans une chorégraphie de Saïdo Lehlouh, travaille un des styles fondateurs de la danse hip hop, le bboying. Quatre hommes, et une femme bondissent avec la détente des félins, s’observent, échangent des signaux et cherchent leurs points d’appui avec une précision d’horlogerie, tout en légèreté et dans la virtuosité de figures acrobatiques. Ils construisent une chorégraphie en contact avec le sol qu’ils frôlent de leurs agilités, se passent le relais et tracent leurs territoires dansés de façon chorale.

Danseur et chorégraphe tunisien, Imed Jemaa fête ses trente ans de danse avec Omda Show, retrace sa carrière et se remémore, sous forme de mimodrame. De l’écoute d’Oum Kalthoum, bien calé dans un fauteuil, à la lecture de son manifeste sur les relations entre l’art et le prince, il joue de zapping et nous emmène dans ses univers-labyrinthes. Les images qu’il propose défilent à toute allure et digressent sur les sentiers de ses interrogations et de son esthétique. Il est une synthèse entre les arts martiaux et la danse contemporaine et profère, par le corps, ses postures appliquées et théâtralisées. Il est entouré d’accessoires et manie l’humour autant que la dérision, la marche sur place comme les entrechats, la bande son cinéma et les écrans de publicité dans lesquels il déborde du cadre.

Dans ce Printemps de la danse arabe, l’IMA annonce aussi pour le 22 avril deux chorégraphies : La première, Heroes, prélude, de Radhouane El Meddeb, artiste associé au CentQuatre jusqu’en 2017, qui s’inspire de l’observation des danseurs s’entraînant librement dans ces espaces ouverts. Il propose une danse sous haute tension, rythmée par les vagues répétitives de la musique de Ravi Shankar et Philip Glass. La seconde, Mother Tongue, premier spectacle solo de Pierre Geagea, danseur et chorégraphe libanais, sur le monde des malentendants. Le 19 juin, sera présenté dans le cadre du Festival June Events, Al-Hakoumou Attakathourou/Fausse couche, qui tend un miroir de la société tunisienne en transition.

Ce premier Printemps de la Danse permet la réflexion sur la place du corps dans les sociétés du Proche et du Moyen-Orient et témoigne de l’actualité artistique dans le monde arabe, de manière ouverte et citoyenne. La manifestation allie différents lieux et institutions emblématiques de la danse à Paris qui s’engagent auprès de l’Institut du Monde Arabe et se fait la chambre d’écho de l’actualité du monde dans lequel nous vivons. Une belle idée qui se construit collectivement, révèle un état d’esprit convivial et exigeant, et des esthétiques très prometteuses à découvrir.

 Brigitte Rémer, le 25 avril 2018

Du 18 avril au 23 juin 2018 : Institut du Monde Arabe, 1, rue des Fossés-Saint-Bernard. 75005. Métro : Jussieu – Toutes informations sur le site : www.imarabe.org

Vu les 18 et 21 avril : Tajwal – chorégraphie et mise en scène Alexandre Paulikevitch – musique Jawad Nawfal – voix Yasmine Hamdan – costumes Krikor Jabotian – lumière Riccardo Clementi  – Wild Cat – chorégraphie Saïdo Lehlouh / Cie Black Sheep, avec Ilyess Benali, Evan Greenaway, Samir el Fatoumi, Timothée Lejolivet, Hugo de Vathaire – création musicale Awir Léon – Omda show – chorégraphie, mise en scène, danse Imed Jemaa – texte Monique akkari – scénographie Souad Ostarcevic – régie plateau et assistant Fethi Ferah – régie et création vidéo Houssem Bitri – régie lumière Sabri Atrous – régie son Walid Walid – A voir :  le 22 avril, à l’IMA Heroes, prélude, conception et chorégraphie Radhouane El Meddeb
-  Mother Tong, chorégraphie Pierre Geagea – le 19 juin, dans le cadre du Festival June Events/ Atelier de Paris-CDCN, Al-Hakoumou Attakathourou/ Fausse couche.

Et aussi, soirée cinéma le 20 avril, à l’IMA : Le feu au cœur de Danielle Arbid – Manta de Valérie Urréa, dans une chorégraphie de Héla Fattoumi et Éric Lamoureux – Electro  Chaâbi de Hind Meddeb – Tables rondes : le 19 avril à 20h30, La danse comme geste citoyen, suivi du film Unstoppable, de Yara Al Hasbani, à l’IMA – le 22 avril à 17h, Le corps libre et entravé, à l’IMA, suivi du film d’Alexandre Roccoli, Hadra  – le 12 juin, 19h, La création chorégraphique dans le monde arabe, au Centre National de la Danse, suivi du film de Blandine Delcroix, Je danserai malgré tout !

 

Les bords du monde

© Ophélia Théâtre

Dramaturgie et mise en scène Laurent Poncelet – Compagnie Ophélia Theatre – au Théâtre de l’Épée de Bois.

Ils viennent des favelas du Brésil, des rues du Togo, des quartiers périphériques du Maroc et d’Haïti, de la Syrie. Leurs univers artistiques originels sont pluriels : théâtre, danse, musique et cirque. Ils ont en commun l’énergie et la rage de vivre.

 On commence par les apparitions disparitions d’acrobates et danseurs autour d’une importante structure polymorphe composée de deux parties qui s’assemblent et se séparent, qui avancent et reculent. Cette scénographie permet, par ses échafaudages la juxtaposition de sortes de cellules, et par sa plateforme à l’étage l’accès à une aire de jeu parallèle. Les acteurs se lancent sur scène, en grappes, à toute allure, tombent et se relèvent, s’agrippent aux parois comme les alpinistes à la montagne, sautent, se rattrapent, repartent, puis réapparaissent, avec acharnement. S’enfuient-ils, qui fuient-ils ? Pause. Bâtons de pluie et guitare, la mer est au féminin. Accélération et crescendo en agressions, hurlements sur tempos de percussions. « Demandeur d’asile, c’est ma vie. » Des murs se montent. Cris de révolte. « Peu importe la classe sociale, la favela fait partie du monde. » La parole est brute et vécue, le travail d’écriture nait des improvisations.

Le spectacle parle de l’identité et de la difficulté de vivre dans certains endroits dégradés, chaotiques, en guerre. « Je suis noire, mes racines… » Sa berceuse raconte la suite. Bribes de biographie « Mon père voulait que j’aille à l’école… » Exister à leurs yeux et aux yeux des autres : « Pourquoi personne ne me regarde ? » Riche ou pauvre, chacun aspire au bonheur, pourquoi cette méfiance face à la différence, on catégorise – hommes et femmes, homos etc… ? Dans le chaos des villes, les apostrophes et les harangues, les cris. Les femmes sont parfois des vestales. On s’entraide pour faire le mur. Mon Dieu donnez-moi la force de poursuivre… Manifestation, révolte, espoir de liberté – el horreyya – incantations collectives lors des Printemps arabes. Récit d’une scène de torture, supplice insoutenable d’un chanteur auquel on arrache le larynx, comme au Chili quarante ans plus tôt la main du chanteur guitariste, Victor Jara. Règlements de comptes, police…  Sur la plateforme, une Reine de Saba se met à danser, « mon corps m’appartient, je m’habille comme je veux… »

Le spectacle traite, intrinsèquement, des thèmes de l’altérité et du respect de l’autre, des frontières, à partir d’une gestuelle étourdissante jusqu’à parfois devenir gesticulatoire. Le corps est roi, on monte vers la transe. La voie n’est pas sans issue dans ce monde multipolaire, il y a des combats qui se mènent et une incontestable force de vie dans ce spectacle qui souffre pourtant d’un manque de distance. Pour les acteurs qui donnent tout, leur confiance et leur vie mise en jeu, au propre comme au figuré, c’est sans filet. Tout est excès et le propos artistique du coup s’estompe. La mêlée des vocabulaires : danse, acrobatie et jonglerie, percussions, conte, l’urgence qui jaillit du plateau, la force de vie et la générosité qui se dégagent, appellent à une régulation qui ici fait défaut.

Le chef d’orchestre, Laurent Poncelet, connaît bien ces sujets auxquels il s’intéresse depuis plusieurs années. Son travail avec des acteurs de différentes régions du monde se poursuit. Dans Magie Noire il avait travaillé avec de jeunes artistes des favelas de Recife qui, à partir de la danse, cherchent des langages pour échapper à leur condition et aux menaces de trafic et de mort qui planent de manière permanente. Avec Le soleil juste après, il avait diversifié l’équipe invitant des acteurs marocains et togolais. Il poursuit son voyage humain, en musique et en danse, « Ce qu’ils ont à dire brûle en eux » énonce-t-il et l’énergie qu’ils déploient le prouve. Pourtant, derrière l’émotion, une construction dramaturgique pourrait faire glisser le discours d’agit-prop en propos artistique sans rien ôter de ces précieuses forces vives apportées par les artistes.

Brigitte Rémer, le 20 avril 2018

Avec Gabriela Cantalupo, Tamires Da Silva, Abdelhaq El Mous, Zakariae Heddouchi, Marcio Luis, Ahmad Malas, Mohamad Malas, Kokou Mawuenyegan Dzossou, Lindia Pierre Louis, Lucas Pixote, Germano Santana, Clécio Santos. Assistant Jose W. Junior – lumières Fabien Andrieux – création musicale Zakariae Heddouchi, Clécio Santos.

Du 12 au 22 avril 2018, Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre. 75012. Métro : Château de Vincennes, puis bus 112 ou navette – www.epeedebois.com – Prochain rendez-vous au Festival d’Avignon – Présence Pasteur – du 6 au 29 juillet, à 13h50, avec  Présences Pures, d’après Christian Bobin.

Du désir d’horizons

© Laurent Philippe

Chorégraphie Salia Sanou – compagnie Mouvements perpétuels – dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville – au CentQuatre/104, Paris.

Salia Sanou a travaillé dans les camps de Sag-Nioniogo et de Mentao, camps pour réfugiés maliens fuyant la guerre du Sahel, établis au Burkina Faso, son pays. Il y a animé des ateliers pendant plus de trois ans avec des danseurs, des comédiens, des musiciens et un cameraman photographe, dans le cadre d’un programme conduit par l’association African Artists for Development. Il avait auparavant effectué une courte mission au Burundi, pour le programme Refugees on the Move. Dans le prolongement des rencontres faites sur le terrain et pour garder trace, il choisit de témoigner de l’exil et du déracinement, et derrière la solitude, de l’espoir. Il opte non pas pour la voie documentaire mais pour la métaphore et le conte poétique. Il s’appuie pour cela sur le texte de Nancy Huston, elle-même s’inspirant de Cap au pire, un roman court et dense de Samuel Beckett datant de sa dernière période. « S’il s’agit de ce que j’ai éprouvé en tant qu’artiste dans les camps de réfugiés, je crois encore et encore que les mots me manquent pour arriver à décrire la violence et les conditions de vie indignes et insupportables. Très vite j’ai compris que c’est par la danse et seulement avec la danse que je pourrais » dit le chorégraphe.

La pièce Du désir d’horizons débute avec le solo d’un danseur, moment de solitude intense, dans le silence. Apparaissent ensuite un par un danseuses et danseurs, jusqu’à former un collectif. Tous sont différents et de couleurs minérales : terre, vieux rose, beige, ardoise, grège. La gestuelle d’ensemble, sur le flux et le reflux d’une partition de piano, bientôt se désagrège en gestes désordonnés, avant de s’échouer. « Les gens, à peine gens, frappés d’immobilité, ni d’ici ni de là, enfermés, sans savoir où aller » écrit Nancy Huston. On lutte pour la vie, on évite le naufrage au sens propre comme au figuré.

Tous les signes du corps disent le déséquilibre et les difficultés, l’agitation des pensées affleure, la nostalgie voyage. Un chant de l’adieu, une danse du couple se dessinent et s’effacent. Une trentaine de lits jusqu’alors empilés les uns sur les autres côté jardin se déplient et composent un dortoir. Des duos duels s’y forment et tous les psychodrames s’y développent. Les lits deviennent forêt de boucliers quand il faut régler des différends La récitante crée sa route labyrinthe dans le groupe des danseurs auquel elle appartient, on ne la repère pas immédiatement. La musique plus vigoureuse parfois, gronde dans des batucadas ou entraine les danseurs dans une ronde sirtaki offrant une parenthèse de détente collective. Parfois la vie reprend son cours et l’emporte, ainsi le marathon des motos, quatre motos clinquantes, tous phares allumés, qui pétaradent dans un manège bruyant et presque joyeux, ou qui se croisent en diagonales. Quand le corps se met en mouvement des horizons se reconstruisent, et pour un instant s’oublient l’absence de perspective, la violence et l’errance.

Tête de file du mouvement de danse contemporaine en Afrique sub-saharienne, Salia Sanou utilise son arme, la danse, pour faire parler les corps, donner un horizon et des espoirs, lutter contre la tentation de fermeture qui très vite peut s’installer. Avant la danse il s’était formé à l’art dramatique, il garde ici le texte pour fil d’Ariane. Au début des années 90 il se forme à la danse et intègre la compagnie de Mathilde Monnier à Montpellier où il danse dans Pour Antigone. Il se lance très vite dans la chorégraphie et crée en 1997, avec son ami et compatriote Seydou Boro, la compagnie, Salia nï Seydou. Tous deux rentrent au Burkina Faso en 2000 et mettent d’abord en place un festival, Dialogues de corps, avant de fonder le Centre de développement chorégraphique La Termitière dans un des quartiers populaires de Ouagadougou. En 2010 les chemins artistiques des deux amis se séparent et Salia Sanou crée sa compagnie, Mouvements perpétuels. Son expérience dans les camps le pousse aujourd’hui à travailler sur l’altérité, c’est un message fort qu’il transmet dans Du désir d’horizons à travers l’énergie des danseurs et leur liberté, et par la dramaturgie qu’il construit.  « L’horizon c’est le futur, c’est l’espoir, dès lors je m’autorise à rêver un monde meilleur sans en gommer la cruauté et l’absurdité. Ainsi le travail avec les interprètes se déplie en tableaux qui s’inscrivent dans une traversée où tous les possibles peuvent advenir. » Il convie le public à cette traversée.

Brigitte Rémer, le 15 avril 2018

Avec Valentine Carette, Ousséni Dabaré, Catherine Denecy, Jérôme Kaboré, Elithia Rabenjamina, Mickaël Nana, Marius Sawadogo, Asha Imani Thomas – texte de Nancy Huston, extraits de Limbes, Limbo, Un hommage à Samuel Beckett (publication Actes Sud, en 2000) à partir de Cap au pire de Samuel Beckett (publication aux Éditions de Minuit, en 1982) – scénographie Mathieu Lorry-Dupuy – création lumières Marie-Christine Soma – création musicale Amine Bouhafa.

Du 12 au 14 avril 2018, au CentQuatre/104 – 109 rue Curial, 75019 – métro : Riquet. Tél. : 01 53 35 50 00 – site : www.104.fr – dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville, tél. : 01 42 74 22 77 – site : www.theatredelaville-paris.com

Tournée 2018 : 9 et 10 mars, Tanzhaus de Düsseldorf, Allemagne – 13 mars, L’Onde, Vélizy Villacoublay – 23 et 24 mars, Internationaal kunstcentrum deSingel, Anvers, Belgique – 27 au 29 mars, Maison de la Danse, Lyon –  5 et 6 avril, Pôle Sud, Strasbourg – 20 avril, Les Quinconces, Le Mans – 15 mai, Espace des arts, Chalon-sur-Saône – 18 mai, Le Moulin du Roc, Niort – 8 juin, Teatro municipal do Porto, Portugal – 19 juin, Le Théâtre, Narbonne.

 

 

Les Os Noirs

© Jean-Luc Beaujault

Sur une idée originale, dramaturgie, mise en scène et scénographie de Phia Ménard, compagnie Non Nova – créé et interprété par Chloée Sanchez – dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville – au Théâtre Le Monfort.

C’est un solo pour femme né de la rencontre de Phia Ménard, jongleuse, performeuse et metteuse en scène, avec Chloée Sanchez. C’est un poème, un chant nocturne qui met en œuvre la métempsycose, cette recherche de l’âme cosmique avec migration des âmes vers un nouveau corps après la mort. Phia Ménard, née Philippe Ménard, la travaille en noir profond, comme Soulages creuse son noir-lumière ou outrenoir. « J’aime l’autorité du noir, sa gravité, son évidence, sa radicalité » dit la metteuse en scène.

Le dispositif qu’elle propose relève du cycle des Pièces du Vent, avec ce matériau de plastique noir qu’elle sculpte et apprivoise pour devenir vêtement, scénographie et abysses. Elle crée, comme le dit Borges, un Jardin aux sentiers qui bifurquent. D‘abord un grand vent auquel rien ne résiste, puis une mer démontée dans laquelle se laisse porter une femme, déesse des eaux qui épouse les vagues avant de s’y lover (Chloée Sanchez). Suit une inquiétante forêt dans laquelle elle se perd et construit son histoire extraordinaire à la manière d’Edgar Poe. La déesse-fleuve sort des eaux, drapée d’un majestueux manteau en plastique noir à longue traine, avant de le plier, introduisant le thème de l’emballage, cher à Kantor, artisan du Théâtre de la Mort. Est-elle femme, ou marionnette ? La pièce se déploie devant un grand castelet. Elle y danse, vêtue d’une robe légère et noire, seins, sexe, visage noir, incendie. Une fin du monde, des cris rauques, des tremblements de lave, des fumerolles, des cendres, du soufre. Tentation du néant. Elle saute par la fenêtre. Se sauver ? Mourir ? L’illusion et la théâtralité sont puissantes.

La réapparition fantomatique et sépulcrale de cette Reine de la nuit à la manière d’Amadeus – Mort et désespoir flamboient autour de moi ! dit la partition mozartienne – est d’une grande force mystique. On dirait un resurgissement après apocalypse dans le chaos d’un désert noir aux blocs d’anthracite. Un personnage du feu, vêtu d’une combinaison ignifugée, sorte de sculpture d’amiante et de piéta, porte un cadavre calciné. Tout est douleur, on est aux extrêmes. La création lumières comme la scénographie commentent ces fins du monde et sont en osmose avec le geste de mise en scène. Sans texte apparent, le spectacle se nourrit de références qui se fondent dans le geste chorégraphique et artistique. A peine quelques mots enregistrés – un extrait du Métier de vivre de Pavese « La mort viendra et elle aura tes yeux » – et un conte péruvien sur les oiseaux et le clair de lune. L’actrice travaille sur le cri, le souffle, le râle. Une bande son très élaborée accompagne de ses variations cette méditation funèbre, entre musique électro-acoustique et musique répétitive, souffle du vent constant, battements d’ailes et mouvements de l’eau. Elle porte l’actrice, en prise avec les éléments et en lutte avec sa condition humaine – accompagnée en coulisses de trois régisseurs présents au salut, casques et lampes frontales de travail.

Par ses performances et ses chorégraphies, par son univers plastique et son imaginaire, Phia Ménard construit un parcours unique et singulier. Elle apprend le langage du corps et de l’objet, du mouvement et de l’équilibre par la jonglerie, auprès de Jérôme Thomas et travaille dans le registre Présence, mobilité et danse avec Hervé Diasnas et Valérie Lamielle. Elle fonde sa Compagnie, Non Nova, en 1998, qu’elle définit par son manifeste : « Non nova, sed nove, Nous n’inventons rien, nous le voyons différemment. » Elle cherche ses langages, est compagnie associée auprès de plusieurs scènes nationales dont celle de Château-Gontier puis de Chambéry et de la Savoie et présente ses spectacles performances au Festival Montpellier Danse et à Avignon dans Sujet à vif, ainsi qu’à la Documenta de Kassel. Elle travaille sur les matières comme la glace, l’eau, la vapeur et le vent et dans Les Os Noirs avec le plastique, le tissu, le papier et le métal.

Phia Ménard pose un acte politique en même temps que philosophique et esthétique dans ses spectacles et explore les interdits, « ces zones de flou, que l’on ne veut pas dire ni nommer, les questions de la norme, de la sexualité, du plaisir, du genre. » Certains de ses spectacles ont fait date et tournent toujours comme la pièce P.P.P. Position parallèle au plancher ou encore L’après-midi d’un foehn, pièce pour un interprète et un marionnettiste, qui joue de vents contraires et de poésie avec des sacs plastique.

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux écrit Musset dans sa Nuit de Mai. Avec Les Os Noirs Phia Ménard ne dément pas l’adage et trace son cercle de l’infini entre Solaris de Tarkovski et Nuit Obscure de Saint Jean de la Croix. Ses trois passages à l’acte énoncés en voix off, passage à l’acte suivant s’entend, sont autant de jeux de mots et de métamorphoses dans cette pièce d’une grande beauté, d’une sensibilité et d’une intelligence rares.

Brigitte Rémer, le 12 avril 2018

Du 29 mars au 14 avril 2018, à 20h30 – Le Monfort Théâtre, 106 rue Brancion, 75015 – tél. 01 56 08 33 88 – site : www.lemonfort.fr – La Compagnie Non Nova sera présente au Festival Montpellier Danse avec Contes immoraux/Partie 1-Maison Mère en juillet prochain, puis au Festival d’Avignon avec Saison sèche.

Collaboration à la mise en scène et dramaturgie Jean-Luc Beaujault – composition sonore et régie son Ivan Roussel – créations lumières et régie lumière Olivier Tessier – création costumes Fabrice Ilia Leroy assisté de Yolène Guais – création machinerie et régie générale plateau Pierre Blanchet et Mateo Provost – construction décor et accessoires Philippe Ragot, avec Manuel Ménès et Nicolas Moreau.

Les Chercheurs d’âmes

© Kurt van Der Elst

Conception et interprétation Mokhallad Rasem – Vidéo Mokhallad Rasem, Paul Van Caudenberg – Dramaturgie Piet Arfeuille, Mokhallad Rasem – à la MC93 Bobigny.

La salle Oleg Efremov de la MC93 ressemble à une rotonde ou à une salle des pas perdus. Un chef d’orchestre y convie les spectateurs et pose un geste vidéo-théâtral fort. Les récits de vie qu’il a collectés s’allument par écrans interposés, tout autour de la salle. Mokhallad Rasem lance son invitation au voyage, poétique, à partir d’une réalité abrupte, celle des migrants. Il a parlé avec les résidents du Centre d’accueil Geoffrey Oryema de Bobigny et avec les demandeurs d’asile de La Chambre d’Eau à Valenciennes. Il compare ces centres à « une antichambre ouvrant les portes d’un nouveau monde. » Il a aussi étroitement collaboré à Menin, en Flandre-Occidentale, avec des personnes qui ont élu domicile dans un nouveau pays et cherchent leurs repères.

Metteur en scène irakien, lui aussi a fui la guerre. Il fut résident du centre d’hébergement de Zemst, de 2005 à 2006 et sait de quoi il parle. En 2014 il monte, au Theater Malpertuis de Tielt, en Flandre occidentale, Closed Curtains, une pièce sur le parcours du cinéaste iranien Jafar Panahi, assigné à résidence et interdit de tournage. Artiste associé au Toneelhuis d’Anvers Mokhallad Rasem met en scène en 2015, Body Revolution, une installation réalisée avec des performeurs originaires du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, sur les effets physiques de la violence et de la souffrance. Il vient de présenter à Anvers Mother Song, un projet italo-autrichien à partir des lamentations qui expriment à la fois l’absurdité de la violence et la colère contre sa propre impuissance. Il bouillonne de projets faits et à faire. Guy Cassiers, directeur du Toneelhuis, soutient sa démarche.

Avec Les Chercheurs d’âmes, des toiles blanches remplies d’inscriptions en langue arabe tombent du plafond, comme des samizdats ou des manifestes. Mokhallad Rasem introduit la rencontre avec simplicité, apparait et disparait au fil des images en un parcours labyrinthe devant derrière les écrans. Il centre les interviews sur la vie, la perception de soi, le regard des autres, ailleurs : ils parlent de la maison et le mot résonne étrangement. Quels sont tes animaux préférés demande-t-il à l’un d’eux? » « Les oiseaux » lui répond-on.  « Le chat ? »  « Quand on a un chat on a une maison. » Ils évoquent la famille et l’absence, « le plus difficile, être loin de sa famille. Je n’ai pas vu mon fil depuis 3 ans. » « Le véritable salut c’est d’être accepté ici, d’avoir mes papiers pour les sauver aussi, les faire venir. » Plus cruel encore « la mort qui emporte ceux qu’on aime et qui disparaissent soudain de la vie » comme en Syrie. Mokhallad Rasem pose un dessin sur l’écran et montre le naufrage. Tous parlent de la vie d’avant : « Je voudrais retrouver ce calme familial, renouer avec le passé. » Ils parlent de la traversée, ce « bateau de la vie et de la mort », du parcours, à l’arrivée : « Stalingrad, Calais, la rue, mon parcours avant Bobigny. » « On ne t’a pas demandé de venir » entendent-ils souvent. « La vie en France est difficile. Ma mère, ma sœur, c’est pour vous. L’espoir au fond de soi. » Qu’est-ce que l’âme ? demande le réalisateur : « L’âme, on la sent, elle est la vie. » « L’âme ne peut rester à la traine quand on vient ici. » « Mon corps est ici mon âme est là-bas. » « Mon âme c’est ma mère, le fondamental, là d’où part la vie. J’aime ma mère. Je porte toujours le collier qu’elle m’a donné. »

On voit des résidents dans le mélange des langues, Mostafa, 21 ans, psychologue ; Daniel, 16 ans, Erythréen, parlant le tigrinya, deux frères, une sœur ; Alaa, 24 ans Palestinien ; Can, 16 ans, Afghan, enlevé par les terroristes. On les voit dans l’apprentissage du français : hayat, la vie, un mot fort qui est aussi prénom ; dans l’apprentissage de la date et du temps, des temps au passé, imparfait, futur, « le présent n’existe pas et l’avenir a besoin d’un escalier » dit l’un d’eux. « J’ouvre la fenêtre et je scrute l’espoir » dit un autre ; on les voit dans l’apprentissage d’une autre vie, ici : « faire du sport pour éviter de se sentir seul. » On les voit au Louvre, entre une Mona Lisa qui les suit du regard et La liberté guidant le peuple de Delacroix. » Ils jouent au baby-foot avec défenseurs adverses et demis adverses, avants adverses et gardiens de but, mais les regards sont tristes et certains semblent loin. « La vie était très dure, la guerre est un jeu » commente un autre. « La guerre a brisé les ailes des gens, nous avons sacrifié nos terres. » Deux petites filles Nazanin, et Anissa cherchent leur papa parmi les adultes qui les entourent, son souvenir s’estompe. Dans la scénographie, une toile pleine de visages dessinés s’éclaire, ces absents nous regardent. « Je suis un acteur sans scénario, je joue un personnage sans papiers » dit l’un d’eux à l’adresse du réalisateur. « L’être et le néant, c’est écrit pour moi. J’existe et je n’existe pas. » On voit des bénévoles, comme cette jeune femme derrière sa machine à coudre, ou celle qui « m’apprend les mots faux, me montre la carte des régions en couleurs », des familles d’accueil et des collectifs qui font bouger les lignes : « que pourrait-on faire pour Anouar, Kamal, Mohamed et Amjan ? » « Derrière, une serre, près de l’étang mon enfance, l’odeur de mon pays. »

Je voudrais… « L’être humain doit chercher la clé. Ma clé c’est l’école, les papiers. » « J’attends une décision. » « Les papiers, là d’où vient le premier tampon, le mien est de Dublin. » Je voudrais… « Je voudrais un monde avec une seule langue, pas de différence entre les nationalités, les religions » dit un autre. « Je voudrais un lieu sûr. Sans sécurité il n’y a pas de vie. On peut mourir à chaque moment. » « Je voudrais faire des films, recommencer cette vie sur film. » Pour ceux qui sont accueillis en région, dans des familles, la reconstruction se met en marche, ailleurs, autrement : « Je voudrais une planète sans violence, avec des arbres, des animaux, de la lumière, un monde sans guerres et sans frontières. » « Je voudrais faire mon métier, quelle différence entre un infirmier afghan et un infirmier français ? » « Ici on me répond, on me dit bonjour. Il y a la nature, l’air, les gens aiment la vie. Ici j’ai retrouvé l’humanité de la vie. » « On m’a donné beaucoup de motivation, et de la confiance. »

Avec Les Chercheurs d’âmes, Mokhallad Rasem nous conduit dans les profondeurs de l’être, d’où qu’il vienne. Lui n’est pas documentariste, il fait ici œuvre de création par ses images qui portent leurs significations propres, en même temps que les résidents énoncent leurs blessures et leurs espoirs. Chaque parole est précieuse, chaque personne est unique. Le réalisateur prend en charge ces mouvements de balancier entre nostalgie du passé et avenir rêvé, laissant aller sa caméra sur un escalier de secours ou sur un reflet dans l’eau. Quand ils ont repris des forces, eux restent lucides : « les autres aideront mais il faut le faire soi-même » et ils trouvent encore la force de dire : « merci, la vie est une grande école. »

Brigitte Rémer, le 10 avril 2018

Vendredi 6 avril à 18h30 et 20h30, samedi 7 avril 2018 à 14h30, 16h30, 18h30 et 20h30 – MC93 Bobigny Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, 9 boulevard Lénine – métro Ligne 5
Station Bobigny Pablo Picasso – tél. : 01 41 60 72 72 – site www.MC93.com

 

Tous mes rêves partent de la gare d’Austerlitz

© Benoîte Fanton

Texte de Mohamed Kacimi – mise en scène Marjorie Nakache – au Studio Théâtre de Stains.

Le spectacle débute avec les cris des corbeaux, oiseaux de malheur s’il en est, noirs, ténébreux, au regard perçant, l’une des détenues ne supporte plus et s’en plaint. Nous sommes dans la bibliothèque d’une maison d’arrêt où une poignée de femmes incarcérées – Rosa, Marylou, Zélie et Lily – choisissent de se rendre chaque jour, au lieu d’honorer leur promenade quotidienne. Fatiguées de leurs travaux obligés dans les ateliers et dans une profonde solitude elles déversent auprès de Barbara, la bibliothécaire, leurs désillusions, leurs utopies et leurs chagrins, sous le regard des écrivains – Soljenitsyne, Primo Lévy ou Stephan Zweig.

Jeunes, elles ont déjà traversé la dureté de la vie et en font l’inventaire. La prison est rude. Il y a celle à qui l’on vole les baskets ou qui l’imagine, l’i-phone qui disparaît, les ruses inventées pour se la jouer douce, la fausse visite, la tentative de suicide. Leur recherche d’évasion par la lecture, le rêve, la folie, l’espoir de visites, la religion, s’inscrit dans leur quotidien. Un soir de Noël alors qu’elles préparent les cadeaux pour leurs enfants, Frida, une nouvelle, débarque, à qui il faut vite apprendre les codes de survie. Arrêtée au moment où elle achetait pour sa fille la pièce d’Alfred de Musset On ne badine pas avec l’amour, elle ne supporte pas la réalité de son incarcération et veut mourir. Pour la sauver, ses collègues détenues lui proposent de jouer une scène de la pièce de Musset, de la filmer – clandestinement – et de l’envoyer à sa fille. Et toutes trouvent dans ce texte, un écho à leurs souffrances. L’humour du désespoir aidant, elles préparent le repas de Noël comme si… un faux-vrai repas, des chansons qui réchauffent, entre crises et actes de solidarités. La bibliothèque est ce lieu d’humanité où elles s’écroulent et se relèvent, où elles contournent la haine et se réinventent un monde, un lieu qui parfois les apaise et réduit le fossé entre le dedans et le dehors, un lieu emblématique où elles réussissent à exister face à elles-mêmes.

Tous mes rêves partent de la gare d’Austerlitz est né du travail que fait Mohamed Kacimi, écrivain et dramaturge, à la maison d’arrêt des femmes de Fleury-Mérogis. Depuis plusieurs années, à l’initiative de l’association Lire c’est vivre, il y anime un atelier d’écriture dans la bibliothèque. Parallèlement et sur un autre registre, Kacimi a travaillé à Gaza avec de jeunes palestiniens sur la pièce de Marivaux, On ne badine pas avec l’amour, et particulièrement sur l’acte II scène 5. Ce dialogue entre Camillle et Perdican exalte l’authenticité de l’amour : « J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. »

Pour Marjorie Nakache, Mohamed Kacimi avait écrit une première pièce sur le thème du racisme, Babylon city, qu’elle avait mise en scène en 2011. Tous mes rêves partent de la gare d’Austerlitz est leur seconde collaboration. En 1984, la metteuse en scène a co-fondé le Studio Théâtre de Stains et en assure depuis la direction artistique. Elle a monté de nombreux spectacles, pièces ou adaptation de textes littéraires dans un registre diversifié, avec toujours cette recherche de justice et de vérité qui l’anime. Elle fait à Stains un travail exemplaire, s’engage avec intelligence et creuse son sillon. Elle transmet son énergie à ses équipes et donne ici avec réalisme et sans pathos, des vibrations qui passent par les actrices qu’elle dirige avec un grand professionnalisme. Sur le plateau dans le rôle de Barbara, elle partage avec chaleur et attention les hauts et les bas des personnages, ces femmes en détresse, de l’autre côté du mur.

Brigitte Rémer le 10 avril 2018

Avec Jamila Aznague, Zélie – Gabrielle Cohen, Rosa – Olga Grumberg, Lily – Marjorie Nakache, Barbara – Marina Pastor, Frida – Irène Voyatzis Marylou – décor Jean Michel Adam – costumes Nadia Remond – lumière Lauriano de la Rosa – son Théo Errichiello – régisseurs Hervé Janlin et Rachid Baha.  Le texte est publié aux éditions de l’Avant-Scène Théâtre.

Du 29 Mars au 13 Avril 2018, au Studio Théâtre de Stains, 19 rue Carnot 93240 Stains – tél. : 01 48 23 06 61 – site : www.studiotheatrestains.fr – RER Saint-Denis Université et bus 253 et 255, station Mairie de Stains, et/ou navettes porte de la Chapelle et Saint-Denis Université, aller et retour.

 

Les Émigrants

© Pierre Grosbois

D’après Les Émigrants/Die Ausgewanderten de W. G. Sebald – Traduction de l’allemand Patrick Charbonneau – Adaptation et mise en scène Volodia Serre – au Théâtre de la Bastille.

Né en Allemagne en 1944, Winfried Georg Sebald, dit Max Sebald, quitte son pays à vingt-deux ans, faisant acte de résistance face au silence qui règne sur les crimes nazis, dans son pays. Il part étudier la littérature, en Suisse et en Angleterre et obtient son doctorat. Tout en enseignant la littérature européenne il se lance dans un long travail de recherche et d’enquête sur les émigrés, les disparus, sur ceux qui, comme lui, ont quitté leur pays et tenté de s’adapter, ailleurs. Il publie, dans les années 90, une trilogie : Vertiges, Les émigrants et Les Anneaux de Saturne.

Avec Les Émigrants, se mêlent la vie et la fiction. Nous pénétrons dans un studio de radio où se tient une table ronde sur la guerre et ses exactions, sur les parcours de vie dans ces années-là. Quatre acteurs sont autour d’une table. Sebald pourrait être ce journaliste radio faisant fonction de narrateur et qui travaille sur la recherche de vérité. La narration est relayée par les commentaires de ses interlocuteurs. Le studio radio serait une métaphore de son écriture. La dramaturgie se construit dans cet entre-deux des lectures de l’œuvre et de l’incarnation par les acteurs de personnes qui ont réellement existé, et qui ont disparu : Henry Selwyn, Paul Bereyter, Ambros Adelwarth et Max Ferber. Par leur appartenance juive ou celle de leurs familles, ils ont été contraints de quitter leurs pays et ont sillonné l’Europe, cherchant leurs points d’ancrage. Ils ont vécu avec l’idée du suicide comme compagne, trois sur quatre sont passés à l’acte, y compris tardivement quand le passé remonte à la surface. Leurs fils veulent comprendre. On interroge les témoins.

Quatre enquêtes se déroulent sous nos yeux à la recherche de ces fantômes et remontent le temps – Sebald étant considéré comme un ghostchaser, un chasseur de fantômes – sa vie se superpose aux récits, il crée des personnages atteints du syndrome du survivant, de culpabilité. Le parcours est balisé de photos et de cartes montrant les parcours hors du commun de ces émigrants, de bribes et de signes éparpillés comme des articles de journaux, des morceaux de partitions ou de plans de villes, des restes de lettres, des dessins d’écolier, des carnets de voyage. Le spectacle est construit en quatre séquences dont l’inventivité sort ses trésors de grandes boites qui se dévoilent au fur et à mesure, servant la démonstration du propos.

Henry Selwyn, quitte Vilnius à l’âge de sept ans avec sa famille, pour la Grande Bretagne. Élève brillant, il cache son identité et devient chirurgien. On voit des images de son jardin à l’abandon et du cimetière attenant à sa maison, l’ombre de Nabokov poussé à l’exil lors de la révolution d’octobre, en Russie, des traces de son voyage en Crète, des coupures de journaux. Henry Selwyn meurt d’une crise cardiaque au volant de sa voiture, peu de temps après avoir fait des aveux : « Pendant des décennies les images de cet exode s’étaient effacées de sa mémoire, mais, ces derniers temps, dit-il, elles revenaient, elles se manifestaient de nouveau » écrit Sebald.

Paul Bereyter fut l’instituteur de Sebald, photos et plans de la classe nous sont montrés ainsi qu’une excursion avec la classe, l’instituteur cherchant à transmettre les savoirs non-inscrits au programme. Il légende une photo sur les instituteurs en formation : École de dressage pour instituteurs. Il fut radié de l’enseignement en 1934 en raison d’un grand-père juif et quitta son pays et sa fiancée, la belle Helen. D’autres photos placent le décor de l’époque : l’auto de son père, signée 1920, Helen et les moments heureux. Les acteurs se transforment en élèves et recréent la classe. Une grande maquette de train refait l’histoire de Paul Bereyter. Lui s’est allongé sur les rails, pour en finir, en 1984.

Né en 1886, Ambros Adelwarth est le grand-oncle du narrateur qui superpose son histoire familiale avec le docu fiction qu’il écrit. Il s’est formé à l’école hôtelière de Montreux, il en reste des photos de l’Hôtel Eden où il s’est exercé au métier. Quelques traces de ses voyages sortent des boites sous forme de photos. Ainsi la maison sur l’eau où il vécut à Kyoto, son passage en terre sainte avec Cosmo Solomon son ami, fils d’un banquier new-yorkais. Les photos montrent leur fréquentation des casinos, la riche maison de la famille de Cosmo, à Long Island. Plus tard son ami deviendra fou. De retour aux États-Unis, dans les années 60, Ambros retrouve sa tante, Fini. Elle parlera plus tard des hallucinations de son neveu et de sa manière de disparaitre en se cachant dans les armoires, l’art de se retirer du monde. Il se laissera mourir dans une clinique psychiatrique, à Ithaca.

Le quatrième parcours est celui de Max Ferber, juif allemand exilé à Manchester en 1939, à l’âge de quinze ans, peintre et inventeur singulier, de retour dans la pension qu’il avait fréquentée, à Manchester. Il crée la teasmade, « à la fois machine à infuser le thé et réveille-matin ! » de même qu’il peint les paysages industriels de la ville et cherche la nature. Sebald retrouve son œuvre à la Tate Gallery. Les souvenirs de Luisa Lansberg, mère de Ferber, sont rapportés par le narrateur qui montre la maison de famille de Bad Kissingen et dans cette même ville le cimetière juif aux tombes envahies par la végétation. Envoyé par ses parents en Angleterre, Ferber ne sut que tardivement qu’ils avaient été déportés.

Quand le passé ressurgit et que les racines se perdent, la mélancolie gagne. Les personnages alors après avoir résisté, s’effacent et décident de l’asile ou bien de la mort. Les Émigrants est une enquête et le récit de l’enquête finement menée par les acteurs-journalistes, dans un environnement minimaliste d’objets oubliés qui nous font voyager et abolissent le temps. Ces fragments montrent une grande porosité entre le passé et le présent là où se perdent les références. Volodia Serre, metteur en scène, est aussi acteur et débat, autour de la table. La théâtralité choisie colle au propos et oblige le spectateur à la réflexion. La musique de Schubert sur les poèmes de Rückert, les chansons de Marianne Faithfull dont There Is A Ghost sur la musique de Nick Cave, ou In Germany Before The War sur celle de Randy Newman, Léonard Cohen avec You Want It Darker accompagnent ce long parcours et ces récits de vie proposés en deux parties. « Difficiles à découvrir en effet, déposés entre les lames de schiste, les vertébrés ailés de la préhistoire. Mais quand j’ai sous les yeux, sur un tableau, les nervures de la vie passée, je me dis toujours que cela a quelque chose à voir avec la vérité » dit Sebald.

Brigitte Rémer, le 7 avril 2018

Avec : Olivier Balazuc, Gretel Delattre, Pierre Mignard, Volodia Serre – scénographie 
Mathias Baudry – lumières
 Kévin Briard
- son et musique 
Frédéric Minière, avec Anna Holveck – costumes 
Hanna Sjödin –  régie générale Juloie Roels – assistant à la mise en scène Ludovic Lacroix.

Du 20 au 31 mars 2018, au Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette 75011 –  tél. : 01 43 57 42 14 – site : www.theatre-bastille.com

 

Harlem Quartet

© Tristan Jeanne-Valès

D’après le roman Just above my head de James Baldwin – Traduction, adaptation, dramaturgie Kevin Keiss – Adaptation et mise en scène Élise Vigier, Les Lucioles/collectif d’acteurs – au Théâtre des Quartiers d’Ivry/ Manufacture des Œillets

L’écrivain américain James Baldwin est né en 1924 dans le quartier de Harlem à New York. Il vient en Europe dans les années de l’après-guerre, puis s’installe à Saint-Paul de Vence en 1970. Aîné de neuf enfants, fils de pasteur, son père l’envoie prêcher dès l’âge de quatorze ans. A quinze, il rencontre l’artiste peintre Beauford Delaney, qui devient pour lui une figure emblématique et incarne l’espoir : « Beauford était pour moi la première preuve vivante, ambulante, qu’un homme noir pouvait être un artiste. » Baldwin écrit des essais – dont Chronique d’un pays natal – des poésies, du théâtre – entre autres La Prochaine fois, le feu, mis en scène par Bakary Sangaré au Théâtre des Bouffes du Nord – des nouvelles et des romans.

Écrit en 1979, son roman Just above my head est publié en France sous le titre Harlem Quartet, en 1987. Dans ses écrits, Baldwin questionne les inégalités raciales et sociales à l’égard des Noirs, les pressions psychologiques envers les homosexuels, l’altérité. Il est proche des luttes pour les droits civiques dont les figures phares sont Martin Luther King, Malcolm X, côtoient les artistes qui, comme lui, sont engagés pour les libertés, dont Nina Simone, Sidney Poitier, Harry Belafonte. Avec Harlem Quartet, James Baldwin rend hommage à son jeune frère, mort à l’âge de trente-neuf ans. « L’œuvre provient de la même profondeur qui voit surgir l’amour, le meurtre, le désastre. Elle provient de choses quasiment impossibles à exprimer. C’est là que se situe l’effort de l’écrivain » dit-il.

Sur scène, Hall Montana raconte la mort de son jeune frère, Arthur, et assure la transmission auprès de son fils pour lui signifier que son oncle était quelqu’un de bien. Il dit toute l’affection et l’admiration qu’il lui portait, parle de leur enfance, montre la communauté noire américaine vivant à Harlem – haut lieu du jazz et de la contestation dans les années 1950 – dont la meilleure arme était le chant. Autour de lui ses amis, Julia la prêcheuse et le quatuor de gospels qu’ils forment. Le roman suit la trame et les drames de la vie de l’auteur, avec précision et pudeur. Hall remonte le temps et erre dans le labyrinthe de la mémoire. Arthur chantait et était amoureux d’un musicien, et si « la musique peut devenir une chanson, elle commence par un cri et ce cri est partout. »

C’est ce cri qu’Elise Vigier fait entendre, signant l’adaptation et la mise en scène de Harlem Quartet, à partir du travail sur la langue, réalisé par Kevin Keiss. Elle met des visages sur les noms en projetant des images familiales de type super 8, dans l’espace privé et l’intimité où elle nous convie auprès de Hall et d’Arthur. Elle place le spectateur dans Harlem, au cœur de la ville et de la culture afro-américaine. L’équipe d’acteurs est dirigée avec maestria et se glisse tout en fluidité et sensibilité dans la situation et dans l’époque – 1949 à 1975 – si loin si près de la nôtre. Des repères temps s’inscrivent sur écran par le trouble des dates, acteurs et musiciens donnent le rythme. La musique, personnage à part entière, signée du poète, écrivain et rappeur américain Saul Williams et des musiciens français Manu Léonard et Marc Sens, entre gospels et soul, envahit l’espace et donne une grande intensité au propos.

Les mots de James Baldwin sont puissants, le voyage proposé par Elise Vigier et son équipe l’est tout autant. « Il chantait pour Crunch – pour protéger Crunch et le faire revenir, et il chantait pour moi, pour me protéger et me faire revenir : il chantait pour sauvegarder l’univers. Et dans sa voix pénétra alors une douceur solitaire d’une telle puissance d’émotion que les gens en demeuraient pétrifiés, métamorphosés » écrit-il, dans son roman.

Brigitte Rémer, le 5 avril 2018

Avec : Ludmilla Dabo, William Edimo, Jean-Christophe Folly, Nicolas Giret-Famin, Makita Samba, Nanténé Traoré et les musiciens, Manu Léonard et Marc Sens – assistante et collaboration artistique Nanténé Traoré – scénographie Yves Bernard – création images Nicolas Mesdom – création musique : Manu Léonard, Marc Sens, Saul Williams –  création lumières Bruno Marsol – création costumes Laure Mahéo – maquillages et perruques Cécile Kretschmar – régie générale et plateau Camille Faure.

Du 22 au 30 mars 2018 – Théâtre des Quartiers d’Ivry-CDN du Val-de-Marne, à la Manufacture des Œillets, 1 Place Pierre Gosnat, Ivry-sur-Seine – métro : Mairie d’Ivry – site : www.theatre-quartiers-ivry.com – tél. : 01 43 90 11 11.

 

72ème édition du Festival d’Avignon

L’édition 2018 du Festival d’Avignon se tiendra du 6 au 24 juillet, sous l’égide du soleil et du petit vin local, dans la Cité des Papes. Singularités, en est le thème.

Après une énumération à la Pérec de tous les financeurs et partenaires, Olivier Py, directeur du Festival, rend hommage à ses équipes en énonçant un long générique. Il fait un rapide bilan de l’édition passée : 20 % de spectateurs âgés de moins de 30 ans, 16% venant pour la première fois au Festival, un budget de treize millions d’euros et des subventions de sept millions deux cent mille. L’étude sur les retombées économiques du Festival, réalisée par l’Université d’Avignon et des Pays du Vaucluse, confirme les liens positifs entre les champs culturel et économique. Cent treize mille billets sont à la vente cette année.

47 spectacles dont 8 sujets à vif en partenariat avec la SACD, une répartition équitable entre spectacles étrangers et spectacles français, différentes disciplines – théâtre, musique, danse, expositions – se partagent l’affiche. Trente-cinq d’entre eux sont des créations. Côté théâtre, les classiques sont de retour avec Iphigénie, montée par Chloé Dabert et Tartuffe, par le metteur en scène lituanien Oskaras Korsunovas. Thomas Jolly donnera le coup d’envoi dans la Cour d’Honneur, avec Thyeste, de Sénèque.

Le thème du genre sera mis en exergue avec ses Singularités, car derrière la notion de trans-identité, se profile « une autre façon de penser le monde et la démocratie » dit Olivier Py. « L’artiste est important s’il est singulier, c’est sa marque du réel, son combat » ajoute-t-il. Didier Ruiz, travaillant entre Paris et Barcelone prépare un spectacle intitulé Trans (Més Enllà) ; Phia Ménard présentera Saison sèche ; Mickaël Phelipeau Ben et Luc, une chorégraphie venant du Burkina Faso ; Jan Martens, travaillant à Anvers, Ode to the attempt.

Le Festival porte une attention particulière à la jeunesse, à commencer avec l’affiche du Festival, réalisée cette année par la plasticienne Claire Tabouret. Des enfants nous regardent, empreints d’une certaine gravité : « Dans quel monde allons-nous vivre » semblent-ils questionner ? De nombreuses actions à l’attention des jeunes sont proposées : un volet de théâtre tous publics avec beaucoup d représentations et d’ateliers, un guide du jeune spectateur, un travail de sensibilisation en amont pour préparer la venue des jeunes aux spectacles, un partenariat avec les CEMEA, avec les collèges et lycées d’Avignon – travail qui se développe aussi pendant l’année entre deux festivals avec l’Éducation Nationale, à raison de huit-cents heures d’interventions, ce qui donne plus de sens encore à l’action artistique menée – un passeport Jeunes proposant quatre spectacles pour 10 euros, la participation des maitrises de l’Opéra d’Avignon et de l’Opéra comique.

Le Festival sort aussi de ses remparts et se décentralise dans un rayon de trois kilomètres autour de la ville, seize lieux du Département sont associés. Ainsi le spectacle Ahmed revient – après Ahmed le subtil – d’Alain Badiou, monté par Didier Galas, circulera. Le Centre pénitentiaire Avignon-Le Pontet sort de ses murs pour présenter dans un nouveau lieu, « La Scierie », Antigone de Sophocle à partir du travail mené dans l’année avec les prisonniers par Olivier Py et Enzo Verdet. Olivier Py présentera dans ce même lieu son spectacle, Pur présent.

La richesse de la programmation, française et étrangère, se fait l’écho d’un réel travail de réflexion. 36, avenue Georges Mandel, spectacle de Raimund Hoghe, venant de Dusseldorf, parle de La Callas, à partir de la dernière adresse où elle a vécu. Des spectacles venant entre autres d’Iran, d’Egypte, de Syrie, du Liban, du Portugal sont présentés et côtoient la création en VF. L’École du Nord, de Lille, dirigée par Christophe Rauck, présentera un « arrangement » du Pays lointain, d’après Jean-Luc Lagarce avec un groupe d’apprentis acteurs ; David Bobbée animera sur un mode ludique le feuilleton théâtral de midi au Jardin Ceccano : Mesdames, Messieurs et le reste du monde.

De nombreuses propositions partenaires sont à l’affiche du Festival dont Les Ateliers de la pensée en collaboration avec l’Université sur son site Pasteur, France Culture et Arte ; des débats sur les neurosciences, en partenariat avec le Conseil Régional Provence Alpes Côte-d’Azur ; les Rencontres Recherche et Création en Avignon avec l’Agence Nationale de la recherche ; les Nouvelles écritures dramatiques européennes avec la participation de plusieurs écoles de théâtre dont celle du Théâtre national de Strasbourg et la Maison Antoine Vitez-Centre international de la Création théâtrale autour des auteurs haïtien Guy Régis Junior et congolais Tchicaya U’Tamsi ; les Territoires cinématographiques en partenariat avec les cinémas Utopia ; Le cloitre Saint-Louis reste le lieu emblématique du Festival pour les professionnels du domaine artistique et culturel.

Au-delà de la réalisation de l’affiche, Claire Tabouret présentera ses Peintures à l’Église des Célestins et à la Collection Lambert. Une exposition sur Jeanne Moreau, une vie de théâtre sera proposée et Une histoire du Festival d’Avignon en 72 affiches, pour cette 72ème édition. Le Festival d’Avignon 2018 s’annonce ouvert et passionnant, il promet de belles émotions. « Nous avons l’espoir d’un changement de genre politique qui n’assigne plus notre devenir à la nécessité économique et aux dieux obscurs de la finance » écrit Olivier Py dans son introduction à la présentation de programmation, « nous apprenons à désirer autre chose pour que les générations à venir conservent l’ivresse du possible. »

Brigitte Rémer, le 5 avril 2018

Conférence de presse du 72ème Festival d’Avignon, le 28 mars à La FabricA d’Avignon, le 29 mars à Chaillot-Théâtre national de la Danse. Le programme complet sera disponible début mai sur le site : www. festival-avignon.com – la billetterie ouvrira le 11 juin 2018 sur ce même site.

 

(Le) Récit d’un homme inconnu

© Jean-Louis Fernandez

D’après une nouvelle d’Anton Tchekhov – mise en scène, adaptation, scénographie et lumière Anatoli Vassiliev – traduction française de l’adaptation, collaboration artistique, interprétariat Natalia Isaeva –  à la MC93 Bobigny, en partenariat avec le Théâtre de la Ville dans le cadre de sa programmation hors les murs.

La façade d’une maison blanche nous fait face, avec ses trois portes, autant que de personnages, chacune dans son style. Des costumes seyants, couleur mastic mettent en relief les formes, le rang et la fonction. C’est la maison du comte Orlov (Sava Lolov) dont le père est un haut fonctionnaire, où tout est réglé au cordeau. Arrive de Moscou son amoureuse, Zinaïda Fedorovna (Valérie Dréville) qui, abandonnant le domicile conjugal, s’installe chez lui, avec entrain. Il n’est pas sûr que l’envie soit partagée. Très vite elle tente de régenter à sa manière le cœur d’Orlov et la maison, très vite il se sent envahi et se métamorphose. L’histoire tourne court.

La première partie du spectacle donne à voir cette vie lente qui s’écoule, l’amour qui s’échoue et les rythmes suspendus de la maison. Lui, cruellement sensuel et glacé, passionné de lecture, s’enfouit dans les livres, elle, tente d’attirer son attention par son excentricité cultivée. Sa danse totémique devient une marque de fabrique et ponctue le spectacle. Il lui emboite parfois le pas, plutôt par moquerie que par empathie, ou par désir. « Vous êtes de mauvaise humeur » lui dit-elle de manière récurrente. Dans l’ombre, un serviteur stylé, discret mais omniprésent (Stanislas Nordey), surfe sur les événements. Chorégraphe zélé d’une pièce pour tables roulantes et théières, il apporte et remporte le thé aristocrate, source d’inspiration pour un impossible amour entre Orlov et Zinaïda. L’autre tâche du serviteur aux aguets consiste à mettre et démettre avec dextérité et dans le tempo les vestes, manteaux et chapeaux de monsieur, et parfois de madame. L’alignement des bouteilles de champagne vides, le long du mur, laisse à penser qu’il n’y a pas que du thé dans les théières. Zinaïda passe du rire au dépit, fait des tentatives, Orlov déploie ironie et cynisme, et marque la distance à outrance, tous deux s’amusent à pointer les anomalies du mariage. « Vous êtes capricieuse… Vous vous êtes trompée, je ne suis pas un héros… » lui dit-il, à plusieurs reprises.

A la fin de la première partie, la rupture est consommée. Le serviteur prend la place de narrateur et devient L’Inconnu. A la reprise du second acte il se raconte à Zinaïda, parle de sa condition de laquais, de sa tuberculose, de sa soif d’une vie ordinaire, de son appartenance anarchiste. Il s’était donné pour mission, s’immisçant auprès du comte Orlov, de tuer son père, un puissant homme d’état, puis avait renoncé : « Je m’étais engagé chez ce haut fonctionnaire, je me sentais un homme… ». Ensemble ils décident de quitter le comte et de voyager en Europe. On les retrouve à Venise. Elle, est enceinte du comte. Les murs de Saint-Pétersbourg peints sur toile laissent place aux canaux vénitiens. Le film qu’il projette alors, faisant longuement défiler les images, s’imprime sur la voile d’une embarcation, tendue sur un coin de la scène. On voit Zinaïda Fedorovna bercée par les eaux de la lagune, dans ce nouveau voyage initiatique avec L’Inconnu, avant que leur relation ne se désagrège.

La référence à Mort à Venise, le film de Visconti sorti en 1971 est d’autant plus évidente, que l’adagietto de la cinquième symphonie de Gustav Mahler, constitutive du film, accompagne le spectacle. C’est Alessandri Vassiliev qui a lui-même filmé ses deux héros mais la douceur de l’eau ne cache ni l’échec ni le tragique, une nouvelle fois. Tout se dérègle et devient drame. « Qu’est-ce que je dois faire ici, à Venise ? Pourquoi m’avez-vous arrachée à Saint-Pétersbourg ? » hurle-t-elle. « Vous aimez la vie, je la hais. Pour moi c’est déjà fini. A quoi bon parler ? Restons-en là. » Et la toile peinte de Venise s’écroule à son tour, en fond de scène. Le ventre de Zinaïda s’est arrondi et Vassiliev ne nous épargne rien jusqu’à percer la poche des eaux sur scène, donnant dans le réalisme le plus spectaculaire.

Quelques années plus tard L’Inconnu et le Comte Orlov se retrouvent à égalité, frac contre frac. Son ancien serviteur lui apprend la mort de Zinaïda Fedorovna peu après l’accouchement – était-ce un suicide ? – et lui demande de prendre sa petite fille en charge. La réponse est diffuse, Orlov reste fuyant.  La dernière image montre une image d’innocence, un personnage-petite fille fantasmée, monte au mât d’un immense parasol semblable à une fleur ouverte et qui se ferme et l’enferme, emmenant ses secrets.

Tchekhov est l’auteur de nombreuses nouvelles qu’il édite sous divers pseudonymes. Récit d’un homme inconnu est publié en 1893 dans le magazine Rousskaua mysl, La Pensée russe. Anatoli Vassiliev accole au titre l’article qui précède : (Le) Récit d’un homme inconnu. Tchekhov y explore les sentiments amoureux et les rapports sociaux avec un grand pessimisme, montrant que les idéaux mènent à la destruction et au néant. Anatoli Vassiliev porte Tchekhov au théâtre pour la première fois, et choisit cette nouvelle, plutôt qu’une pièce. On y trouve des airs de Platonov et un esprit dostoievskien. Stepan l’ex-serviteur, devenu L’Inconnu, fut aussi officier de marine sous le nom de Vladimir Ivanovich, et s’il se raconte abondamment dans la seconde partie, la mise en scène n’appuie pas sur les aspects révolutionnaires du personnage, ni sur les inégalités sociales.

Anatoli Vassiliev est un grand du théâtre, en exil en France depuis une douzaine d’années en raison de la situation politique de son pays. Il a développé son art en Russie, comme metteur en scène et comme pédagogue, au Théâtre Stanislavski puis à la Taganka. Il signe mise en scène, adaptation, scénographie et lumière, autant dire que son écriture scénique, toujours en recherche, est en même temps parfaitement maitrisée. Son travail est d’une grande finesse et il compresse le temps, laissant au spectateur la possibilité de voyager et de rêver, c’est le cas ici avec une première partie, dense et puissante. Pourtant il déroute avec une seconde partie moins magnétique dans l’art de la suggestion: est-ce la fêlure de personnages au bord du vide qui ont échoué dans leurs passions et leur humanité, est-ce leur ironie, leur cynisme et leur lassitude, est-ce le jeu escarpé et précieux d’acteurs sous la haute direction de leur maîtreur en scène ? Le spectateur sort épuisé et reste en suspens, essayant de repérer les niveaux de lecture enfouis par Vassiliev dans la sédimentation d’un temps hors cadre et d’un monde qui se délite, cherchant à décoder un objet théâtral singulier en son apparente simplicité. « Le chemin du vrai théâtre accessible, ainsi que le chemin de l’acteur dont on peut rêver, c’est toujours le chemin de la mort et de la résurrection prochaine. Le chemin de la mort scénique et de la résurrection scénique prochaine. Le mystère se trouve déjà dans ce rêve idéal » écrit-il. Avec (Le) Récit d’un homme inconnu, le spectateur, comme l’acteur, meurt, et ressuscite.

Brigitte Rémer, le 5 avril 2018

Avec Valérie Dréville/Zinaïda Fedorovna – Sava Lolov/le Comte Orlov – Stanislas Nordey/L’Inconnu, Romane Rassendren – assistanat à la mise en scène Hélène Benssoussan – scénographie Philippe Lagrue – création lumière Philippe Berthomé – costumes Vadim Andreev, Renato Bianchi – accessoires, maquillage Vadim Andreev – collaboration artistique : mouvement et improvisation Jerzy Klesik.

Du mardi 27 mars au dimanche 8 avril 2018 – mardi, mercredi, jeudi, vendredi à 19h, samedi à 18h, dimanche à 16h. Relâche le lundi – A la MC 93, Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, 9 boulevard Lénine 93000 Bobigny – métro : Bobigny Pablo-Picasso – tél. : 01 41 60 72 72 – e-mail : reservation@mc93.com – site : www. MC93.com et auprès du Théâtre de la Ville/Paris, tél. : 01 42 74 22 77 – site : www.theatredelaville-paris.com – Le spectacle a été créé le 8 mars 2018 au Théâtre National de Strasbourg – Tournée du 12 au 20 avril 2018 au TNB de Rennes.

 

Notre Innocence

© Simon Gosselin

Texte et mise en scène Wajdi Mouawad à la Colline-Théâtre National.

Dix-huit acteurs âgés de vingt-trois à trente ans et venant de part et d’autre de l’Atlantique prennent à bras-le-corps leur destin. Leur rencontre avec le metteur en scène, Wajdi Mouawad, est née d’un atelier proposé deux ans plus tôt aux élèves de troisième année du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris. Après la présentation publique qu’ils avaient fait de cet atelier, intitulé Défenestration, l’une des leurs était morte, les laissant au bord du vide. 2015, marquait aussi le temps des attentats et inscrivait le traumatisme collectif dans la vie de chacun.

A partir de ces marquages, se construit le spectacle Notre Innocence qui croise le vécu et la fiction et se rejoue le scénario de l’absence et de la mort. Leurs fragilités et leurs espérances deviennent saillantes. Un groupe d’amis doit faire face à la mort de Victoire, tombée par la fenêtre et ils ne peuvent y croire. Une question les taraude, était-ce un accident ou était-ce un suicide ? Chacun tente d’y répondre et réinvente son parcours avec elle, exacerbant son questionnement et évoquant l’absurdité et la souffrance de devoir annoncer à sa petite fille de neuf ans, Alabama, la perte de sa mère. Ils transgressent leurs secrets en révélant leurs propres peurs. Wajdi Mouawad avait publié Victoires en 2017, il le retranscrit dans Notre Innocence et construit son propos en quatre chapitres : Viande, Chair, Corps, Esprit.

Le spectacle ne laisse aucun répit au spectateur. Il débute par le récit de l’une d’elle, dense et magnifiquement porté, sur la réalité des faits, la mort de leur collègue, apprentie actrice. Suit un chœur, d’une violence extrême, Chœur de viande où les dix-huit acteurs prennent à partie l’assemblée et la montre du doigt. La référence est claire quelques cinquante ans après 68 : « C’était vous, ces jeunes-là, non ? Ce mois de mai-là, mois mythique, sacré entre tous, avec lequel vous n’avez de cesse de nous écraser puisque vous, vous l’avez faite la Révolution, vous, vous aviez le sens du partage, de la camaraderie, n’étiez pas scotché à des portables, comme nous qui le sommes, qui n’aviez pas internet et toute cette rhétorique à vomir faite pour nous humilier… » Quel monde nous laissez-vous questionnent-ils, assénant d’une manière lancinante leur difficulté de vivre, d’être et de communiquer, dans un monde qui leur semble loin de leurs aspirations. « Que croyez-vous que nous disions quand nous parlons de vous ? » Ils ne lâchent pas, on en sort littéralement KO.

Après les deux phases de ce long Prologue, tous quittent jeans et tee-shirt et préparent leur entrée en scène par le médium du théâtre. L’alignement des dix-huit chaises en fond de scène est impressionnant, placées devant un praticable qui très lentement donne une mobilité au plateau, construisant la scénographie en même temps que le scénario. Ce pourrait être comme une veillée funèbre, l’absence, la mort et la sidération de la mort sont au cœur du sujet, c’est une célébration de la vie, par l’énergie du plateau et la quête abrupte des acteurs en mouvement. Contradictions et empoignades, provocations et non-dits fusent et pèsent.

Esprit, la dernière partie est troublante. Elle met en jeu l’enfant imaginée, Alabama, sa chambre, l’appel de la mère, la recherche, et quatre rencontres : un homme derrière une porte sépulcrale, sorte de fin du monde, une femme de ménage nettoyant une tâche de sang, l’autopsie de Victoire qui contredit tout ce que ses amis pensaient d’elle, Raoul l’ami imaginaire. A chacun des personnages Alabama demande qu’on l’accompagne et elle obtient le même refus, comme si le chemin initiatique ne pouvait être qu’un chemin de solitude. On la retrouve seule, assise au centre de la lignée de chaises, telle une jeune déesse, et tel un bateau-ivre ayant hissé les voiles et traversé de l’autre côté du miroir. Tout devient confus, sa présence, la vérité, l’absence, la vie. « On ment pour préserver les ruines de notre innocence » dit le texte. Wajdi Mouawad mène sa tribu d’acteurs, d’innocence à expérience et de culpabilité à connaissance. C’est un puissant travail collectif qu’il réalise, posant la question de l’héritage et du théâtre.

Brigitte Rémer, le 30 mars 2018

Avec : Emmanuel Besnault, Maxence Bod, Mohamed Bouadla, Sarah Brannens, Théodora Breux, Hayet Darwich, Lucie Digout, Jade Fortineau, Julie Julien, Maxime Le Gac‑Olanié, Etienne Lou, Hatice Özer, Lisa Perrio, Simon Rembado, Charles Segard‑Noirclère, Paul Toucang, Mounia Zahzam, Yuriy Zavalnyouk, et en alternance, Inès Combier, Céleste Segard Aimée Mouawad – Assistanat à la mise en scène Vanessa Bonnet – musique originale Pascal Sangla – scénographie Clémentine Dercq – lumières Gilles Thomain – costumes Isabelle Flosi – son Émile Bernard, Sylvère Caton – vidéo Julien Nesme – régie Laurie Barrère – Le spectacle Notre innocence est inspiré du texte Victoires, paru en janvier 2017 aux éditions Leméac/ Actes Sud-Papiers.

14 Mars au 12 Avril 2018 à la Colline Théâtre National, 15 rue Malte-Brun, 75020. Métro : Gambetta – Tél. : 01 44 62 52 52 – Site : www.colline.fr

 

Danse, Histoire, Formation, Recherche

Publié en octobre 2017, cet ouvrage réunit les communications de treize chercheurs franco brésiliens engagés dans le domaine de la danse.

Ils s’étaient réunis au Brésil au cours du séminaire FranceDanse 2016, organisé par Cássia Navas, Isabelle Launay et Henrique Rochelle.

Onze universités, brésiliennes et françaises y participaient. De nombreux partenaires y étaient partie prenante, dont l’Institut Français, la Biennale de Danse de Fortaleza, le Théâtre Sergio Cardoso de São Paulo et d’autres.

On y trouve des textes en portugais traduits en français et/ou en anglais.

Dança, História, Ensino e Pesquisa Organizado por Cássia Navas, Isabelle Launay e Henrique Rochelle, esse livro apresenta os resultados de um seminário que reuniu 13 pesquisadores de 11 universidades brasileiras e francesas. Textos em Português, Francês e Inglês

Dance, History, Education, Research Organised by Cássia Navas, Isabelle Launay and Henrique Rochelle, this book presents the results of a seminar that put together 13 researchers from 11 universities from Brazil and France. Texts in Portuguese, French and English.

https://issuu.com/cassia.navas/docs/dan__a__hist__ria__ensino_e_pesquis – www.cassianavas.com.br