Occupation 3 au Théâtre de la Bastille

© Pierre Grosbois – Le bruit des arbres qui tombent.

Nathalie Béasse et son équipe ont investi le Théâtre de la Bastille et présentent jusqu’au 29 juin les spectacles créés par la Compagnie au cours des dix dernières années : Happy Child, Tout semblait immobile, Roses, Le bruit des arbres qui tombent. Autour des spectacles elle déploie de nombreuses autres propositions dont l’esquisse de sa prochaine création intitulée Aux éclats, dans un  work in progress ; des workshops amateurs et professionnels ; des ateliers pour échanges entre acteurs et spectateurs ou pour croisements entre les disciplines – danse, musique et conte – la mise en réseau d’artistes rencontrés lors des résidences de la compagnie depuis plusieurs années ; et chaque soir, précédant le spectacle, une Histoire courte, impromptu de quelques minutes, mêlant acteurs et spectateurs dans le hall du théâtre et sur le trottoir.

Chorégraphe et metteure en scène, Nathalie Béasse signe la conception des créations et leur scénographie. Le Théâtre de la Bastille l’accompagne depuis 2010 et a présenté chacun de ses spectacles. Il lui ouvre ses portes cette année pour une longue traversée, selon un concept qui a fait ses preuves avec Tiago Rodrigues et le collectif L’Avantage du doute. Elle nous mène dans un univers poétique et loufoque, inventif et fantaisiste où se pratiquent le détournement d’objets, l’inventivité débridée, la dérision et le burlesque, la bifurcation, la rêverie. Elle construit des partitions gestuelles, musicales et visuelles qui surprennent et interrogent, et qui engagent physiquement les acteurs.

Avec Happy Child créé en 2008, on entre dans l’univers cruel du conte qui, sans qu’il soit nommé, fait référence au motif des enfants oubliés dans la forêt par leurs parents, comme dans Petit Poucet, ou Hansel et Gretel. Nathalie Béasse dit se référer aux rites de passage. La scène est recouverte de neige et il y a grand vent. Tout l’environnement oscille entre le gris pastel et le blanc. On entre dans un univers onirique et pictural où la réalité s’éloigne. Un homme tire de grands sacs qu’il empile, cinq personnes se retrouvent dans une sorte de no man’s land, une/des histoires se construisent, des objets apparaissent – cornes de renne, masques de fourrure, pistolet, perruques, vêtements –  le récit est en discontinu et pointillés, avec habillages et déshabillages, travestissements comme dans les jeux d’enfants. Les vêtements tombent du ciel pris dans un tourbillon de mousson. Le spectateur invente sa partition. Voix, chant, piano, harmonium, déclamation, tonnerre, se croisent pour former un autre langage, proche de la parodie.

Dans Tout semblait immobile créé en 2013, trois conférenciers qui sortent de nulle part et semblent même s’être trompé d’endroit se lancent dans une prestation fiasco et la réunion de tous les ego. L’un arrive en retard, l’autre est chargé de cabas, le troisième, tatillon, organise son territoire. Le conte à nouveau s’invite et se superpose au burlesque, comme l’est, par exemple, la coupure d’électricité. La bande son ainsi qu’une toile peinte mènent dans la forêt où se perd le spectateur. On y rencontre les cruels parents, mère sorcière et père gros-cul qui se déplacent comme des culbutos. Nathalie Béasse construit des allers et retours à l’intérieur et à l’extérieur du conte, élabore des plongées et contre-plongées en toute liberté, travaillant en symbiose avec le langage cinématographique. Tombent des cintres un arbre, une cuvette, des objets qui s’intercalent un temps dans l’histoire pleine d’ogres, de sorcières et d’abandon, de peurs enfantines et d’émotions. Un objet amène à une histoire, ces déconstructions construisent d’autres histoires

Créé en 2014, Roses met le projecteur sur les personnages de Richard III de Shakespeare et invente, comme pour les autres spectacles, des instants visuels et physiques du plus pur imaginaire. Quatre hommes et trois femmes y dessinent, à partir d’une grande table qui se métamorphose, un cocasse champ de bataille.

En 2017, Le bruit des arbres qui tombent invente le gréement et la chorégraphie d’une immense voilure en plastique grise amarrée et pilotée aux quatre coins du plateau par les acteurs. Comme on dirige un bateau ils hissent cette grand-voile à partir des drisses qu’ils tirent, dessinent des figures jouant entre poids et contre poids. Ils font vivre ce quatre-mâts et la voile vole au vent, monte et descend, inspire et expire, se gonfle et se recroqueville, cache les projecteurs plaqués au gril et crée des jeux d’ombres et de lumières. L’adagietto de la cinquième symphonie de Mahler que Visconti avait choisi pour son film, Mort à Venise, accompagne les arabesques et bruissements de ce vaisseau fantôme qui nous fait voyager. La toile pliée les acteurs débutent une danse, légère d’abord, puis sauvage, puis enragée. « Je ne m’amuse plus comme avant… On était bien ensemble… » Un acteur dessine au marker sur son torse nu un cœur. Un autre subit une séance de chatouilles. Un autre devient acteur marionnette. De la terre tombe du ciel. Des litanies de l’Ancien Testament, se succèdent jusqu’à ce qu’un seau d’eau interrompe la logorrhée. Un grand sapin dans lequel s’est glissé un acteur, se déplace, comme une forêt à lui tout seul. Les acteurs vident puis remplissent de grands bacs de terre et se fixent des règles de jeu. Là encore on croise William S.

Dans les spectacles de Nathalie Béasse les actions se succèdent, avec frénésie, poésie et dérision. Le travail est choral, l’absurde pour vocabulaire, le fragment pour parcours. Il y a aussi la solitude et le désarroi, l’oblique et le décalé. Entre tension, palpitation, étonnement et vibration, on se promène avec elle dans les bois pendant que le loup n’y est pas. On ne sait ni où on est, ni où ça va se passer, ni vers quoi on va. Et si la vie est un songe, qu’est-ce que le théâtre et qu’est-ce que la vie ?

Brigitte Rémer, le 21 juin 2019

Du 13 mai au 29 juin 2019, à l’affiche, quatre spectacles, dans la conception, scénographie et mise en scène de Nathalie Béasse – Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette 75011. Paris – métro : Bastille ou Voltaire – tél : 01 43 57 42 14 – site : www.theatre-bastille.com

. Happy Child – Avec Étienne Fague, Karim Fatihi, Érik Gerken, Anne Reymann, Camille Trophème – lumières Natalie Gallard – bande sonore Julien Parsy – sculpture Corinne Forget.

. Tout semblait immobile –  Avec Étienne Fague, Érik Gerken, Camille Trophème – lumières Natalie Gallard – musique Camille Trophème – construction décor Étienne Baillou – peinture Julien Parsy.

. Roses – Librement adapté de Richard III de Shakespeare, traduction Jean-Michel Déprats – Avec Sabrina Delarue, Étienne Fague, Karim Fatihi, Érik Gerken, Béatrice Godicheau, Clément Goupille, Anne Reymann – lumières Natalie Gallard – musique Nicolas Chavet, Julien Parsy.

. Le bruit des arbres qui tombent – Avec Estelle Delcambre, Karim Fatihi, Érik Gerken, Clément Goupille, lumières Natalie Gallard, musique Nicolas Chavet, Julien Parsy.

 

Je poussais donc le temps avec l’épaule

© Laurencine Lot

D’après À la recherche du temps perdu de Marcel Proust – adaptation et jeu Serge Maggiani – mise en scène Charles Tordjman – compagnie Fabricca – à l’Espace Cardin/Théâtre de la Ville.

C’est une invitation au voyage adressée par Serge Maggiani narrateur, au spectateur. Invitation à fendre ce récit du temps écoulé comme on fend la bise, ou bien le bois, à travers les évocations de l’auteur qui tourbillonnent comme des ressassements, en de longues phrases lancinantes. On est dans la narration à la première personne et les émotions pures, dans l’enfance et le temps suranné. « Longtemps je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : je m’endors… »

Avec Du côté de chez Swann, le premier tome de ce célèbre monument qu’est A la recherche du temps perdu, écrit entre 1906 et 1922 et qui sera suivi de six autres volumes – A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Le Côté de Guermantes, Sodome et Gomorrhe I et II, La Prisonnière, Albertine disparue et Le Temps retrouvé – Marcel Proust parle de son enfance. Fils d’un médecin originaire d’Eure-et-Loire, et de Jeanne Weil, une bourgeoise très cultivée, il passe de nombreux étés à Illiers, chez sa tante Léonie. Sur scène, Serge Maggiani soudain, par les mots qui transpercent la mémoire, devient ce petit garçon aux peurs enfantines dans l’attente du baiser maternel, le soir avant de s’endormir : « C’est que les soirs où des étrangers, ou seulement M. Swann, était là, maman ne  montait  pas dans ma chambre… » Vêtu d’un grand manteau noir (costumes Yohji Yamamoto) sa silhouette se détache sur un fond blanc immaculé qui décline ses fondus enchaînés du rose au lilas, et s’enfonce jusqu’au bleu le plus intense. On se croirait dans un refuge sous la Mer de glace ou dans une boîte tapissée pour amortir les écorchures de cette fin d’un monde réel et du temps de l’enfance, perdu à jamais (scénographie Vincent Tordjman, lumières Christian Pinaud). L’acteur ne porte pas de chaussures et glisse comme en apesanteur, ajoutant à l’étrangeté. Il dit lui-même : « C’est une sorte de vaisseau spatial où je marche comme sur un coussin d’air. »

Maggiani-Proust nous emmène, à travers ses impressions au soleil levant, chez sa tante, à Combray, entouré de coquelicots et de bleuets, d’aubépines odorantes et de lilas. « C’est au mois de Marie que je me souviens d’avoir commencé à aimer les aubépines. » On le suit dans l’éveil de la sensualité observant discrètement Mademoiselle Swann : « Je la regardais, d’abord de ce regard qui n’est pas que le porte parole des yeux, mais à la fenêtre duquel se penchent tous les sens, anxieux et pétrifiés, le regard qui voudrait toucher, capturer, emmener le corps qu’il regarde et l’âme avec lui. » Il relate l’expérience de la mythique madeleine : « Quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoit été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint Jacques. » Plus tard, il s’en souvient encore… « Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. »

Et après Combray, Maggiani fait vivre Guermantes puis Balbec où l’exploration des chemins d’initiation et espaces intérieurs de Proust se poursuit, par une observation méticuleuse et pleine de tendresse, chez sa grand-mère, qu’il voudrait toujours présente. Dans les paroles qu’il échange avec son père, c’est la mort qu’il interroge : « Perdue pour toujours, je ne pouvais comprendre… Mais dis moi, toi qui sais, ce n’est pas vrai que les morts ne vivent plus. Ce n’est pas vrai tout de même, malgré ce qu’on dit, puisque grand-mère existe. » A la précision des événements disséqués au scalpel et consignés par l’auteur, répond la précision du geste ébauché ou retenu du narrateur qui joue ces nocturnes avec beaucoup de finesse et d’émotion. Avec Charles Tordjman qui le met en scène ils n’en sont pas à leur coup d’essai, ils avaient ensemble monté une première fois ces textes en diptyque (Temps I et Temps II, présentés à Chaillot en 2004). Ils recréent aujourd’hui le Temps I sous le titre emprunté à Saint-Simon, Je poussais donc le temps avec l’épaule, plusieurs fois cité dans le texte de Proust. Le Temps II, retrouvé, suivra. A certains moments le labyrinthe des mots se suspend par des moments musicaux où les violoncelles fougueux et mélancoliques viennent couper le souffle de part et d’autre de la scène dans une musique librement inspirée du sublime State of shock de Tom Cora.

Au grand auteur devenu mythe, Marcel Proust, répondent la voix, le geste et l’émotion d’un superbe acteur, Serge Maggiani au parcours discret et exemplaire dans ses rêveries théâtrales, de Claude Régy à Antoine Vitez, en solo, duo (avec Teresa Mota, ce fut Ode Maritime de Fernando Pessoa sous le regard de Richard Demarcy) et collectif. Il poursuit son chemin dans la troupe du Théâtre de la Ville et a joué dans Rhinocéros de Ionesco, Victor ou les Enfants au pouvoir de Vitrac, Le Faiseur de Balzac, L’État de siège d’Albert Camus et Les Sorcières de Salem d’Arthur Miller, spectacles mis en scène par Emmanuel Demarcy-Mota.

Par Je poussais donc le temps avec l’épaule, Maggiani-Tordjman nous font traverser l’éternité avec intensité et, comme le disait Rimbaud quelque temps avant Proust, « Elle est retrouvée. Quoi ? – L’Éternité. C’est la mer allée Avec le soleil… » L’intimité incandescente est bien au rendez-vous de ce roman d’apprentissage évoquant la mémoire et le temps, les secrets, les désirs et les feuilles mortes.

Brigitte Rémer, le 20 juin 2019

Avec Serge Maggiani – scénographie Vincent Tordjman – musique librement inspirée de Tom Cora – lumières Christian Pinaud – costumes Yohji Yamamoto – conseillère artistique Pauline Masson. Le texte est édité par le Théâtre de la Manufacture/CDN Nancy-Lorraine, 2001.

Du 3 au 25 juin 2019 à 20h, Espace Cardin-Studio/Théêtre de la Ville, 1 avenue Gabriel. 75008. Paris – tél. : 01 42 74 22 77 – site : theatredelaville-paris.com

Mary said what she said

© Lucie Jansch

Mise en scène, décors et lumières Robert Wilson – texte Darryl Pinckney – musique Ludovico Einaudi – avec Isabelle Huppert – une création du Théâtre de la Ville, à l’Espace Cardin.

Mary Stuart a souvent tenté les créateurs, par son destin dit romantique malgré elle et son parcours romanesque, par son règne d’un côté à l’autre de la Manche simultanément, par sa mort : Madame de Lafayette avec La Princesse de Clèves publiée en 1678, se passe à la cour du roi Henri II puis de son fils et successeur François II, jeune époux de Mary Stuart ; la pièce du dramaturge allemand Friedrich Von Schiller, Marie Stuart, est publiée en 1800 ; l’écrivain écossais Walter Scott édite en 1820 un roman historique intitulé L’Abbé paru aussi sous le titre de Le Page de Marie Stuart ; Stefan Zweig se passionne pour la personnalité de Marie Stuart et publie sa biographie en 1935 et John Ford réalise en 1936 un beau film d’amour-drame, Marie Stuart, avec Katharine Hepburn dans le rôle-titre. Bien d’autres encore ont porté leur regard sur ce personnage shakespearien qui hante la littérature, le théâtre et le cinéma.

Darryl Pinckney, qui signe ici le monologue Mary said what she said, est l’auteur de plusieurs spectacles de Robert Wilson – dont Orlando, The Old Woman et Letter to a Man. Il écrit ce texte, empreint d’une certaine poésie, à partir de l’Histoire, des écrits passés, des lettres retrouvées au XIXème siècle dont la dernière adressée à la veille de son exécution à son beau-frère, Henri III de France. L’action se passe en 1587, Mary est en captivité depuis dix-huit ans au château de Fotheringhay dans le nord-est de l’Angleterre et s’apprête à faire face à la mort. Sa vie défile devant elle et, sous la plume de Darryl Pinckney, se dessine en trois parties : son adolescence en France pendant le règne de Henri II. Son retour en Écosse et les conflits auxquels elle doit faire face, suivis de son emprisonnement. Les heurts entre catholiques et protestants. « En ma fin est mon commencement » reconnaît-elle, avec lucidité et résignation.

Elle n’a que quelques jours à la mort de son père, Jacques V Stuart, elle est donc sacrée Reine d’Écosse quelques mois plus tard, avant ses un an. C’est la plus jeune souveraine de tous les temps. Sa mère, Marie de Guise, l’emmène en France à six ans pour la protéger car le contexte général en Angleterre et en Écosse, n’est pas serein : la tension religieuse entre les deux territoires est vive, l’Écosse, bastion catholique et romain s’oppose à l’Angleterre schismatique, renforçant les liens des Îles Britanniques avec la France, même si certaines rivalités demeurent. Un an après la mort d’Henri II époux de Catherine de Médicis, Mary devient reine de France et le restera un an, tout en étant reine d’Écosse. Elle épouse à seize ans, en 1558, le dauphin de France, François qui en a quatorze et sera François II, mais qui meurt trois ans plus tard, à dix-sept ans. Contrainte de rentrer en Ecosse, elle se marie à son cousin, Lord Darnley/Henry Stuart, qui se révèle brutal et débauché et meurt dans un attentat, a une liaison avec l’auteur de cet attentat, Jacques Hepburn, 4ᵉ comte de Bothwell qu’elle épouse et de ce fait se trouve suspectée. Elle devient surtout la dangereuse rivale de sa cousine Elizabeth 1re d’Angleterre, issue des Tudor, auprès de qui elle avait cherché refuge et qui l’emprisonnera pendant dix-huit ans, avant de décider de son exécution par décapitation.

Seule en scène, Isabelle Huppert est cette bouleversante et courageuse reine d’Écosse et de France dans sa force tranquille et beauté hiératique. Elle rejoue l’histoire sur le papier millimétré de sa mémoire, à la veille de son exécution : un grand écart entre plusieurs patries, le père qu’elle n’a pas connu, la disparition de sa mère alors qu’elle est jeune, ses nombreux deuils, les jalousies et complots à la cour d’Écosse comme de France et sa longue traversée du désert en captivité. Vêtue d’une lourde et magnifique robe Renaissance aux reflets mordorés et au col montant cachant le cou (Jacques Reynaud), elle retrouve pour la troisième fois et avec la même grâce – après Orlando de Virginia Woolf en 1993 et Quartett de Heiner Müller en 2006 – le grand Robert Wilson qui traverse le temps avec le même talent. Le metteur en scène et en images dit de son actrice phare : « C’est l’une des comédiennes les plus exceptionnelles avec laquelle il m’ait été donné de travailler. C’est quelqu’un de très exceptionnel pour ce que je fais, car elle a cette capacité de penser de manière abstraite… » Il la borde de lumières crues avec deux longs néons fins posés au sol qui cadrent le tableau et d’une toile blanche en fond de scène qui offre ses déclinaisons pastel et renvoie les contrejours. L’actrice débute dos au public, un long moment, le spectateur est dans la pénombre, le texte lutte avec la musique qui plus tard s’apaise (Ludivico Einaudi), on espère son visage.

Il y a une ardente performance de l’actrice. Isabelle Huppert réussit à traduire, par une gestuelle minimale et très maîtrisée, les moindres recoins de sensibilité, d’émotion et de passion d’une Reine magnifiquement déchue. « Mémoire, libère ton cœur » se lance-t-elle comme dernier défi, prête à se remémorer les petits instants de bonheur et grands moments de malheurs.

Dans la diversité de son inspiration et l’évolution de sa mathématique poétique, Robert Wilson toujours nous éblouit. Et si, comme Mary Stuart, il rembobine son parcours, cela le mène en 1971 dans ce même Espace Cardin où Le Regard du sourd fut notre premier émerveillement après sa présentation l’année précédente au Festival de Nancy. Il en parle avec beaucoup d’émotion. « A ma grande surprise, la pièce a été représentée pendant cinq mois et demi et les Français ont qualifié ce travail d’opéra silencieux… Donc c’est quelque chose de très particulier d’être de retour ici, dans ce lieu où ma carrière a commencé. » L’accompagnement du Théâtre de la Ville, engagé depuis une dizaine d’années, se poursuivra à l’automne avec la présentation de Jungle Book/Le Livre de la Jungle de Kipling qui vient d’ouvrir les Nuits de Fourvière, à Lyon.

Quad il parle de lui, Robert Wilson dit s’être davantage inspiré de la danse – Georges Balanchine et le New-York City Ballet, Merce Cunningham et John Cage – que du théâtre. « J’ai grandi au Texas et je n’ai pas eu la chance d’aller au théâtre parce qu’il n’y en avait pas. Quand je suis arrivé à New-York pour étudier l’architecture je suis allé voir des spectacles à Broadway et je ne les aimais pas…. Je suis allé à l’opéra et c’est un art que j’aimais encore moins… » Sur son approche du travail il dit : « Et maintenant que je suis âgé, j’ai appris qu’il était mieux d’aller à la répétition sans trop avoir d’idées préconçues, c’est-à-dire de laisser la pièce me parler. Effectivement, si je vais dans le studio de répétition avec trop d’idées en tête, je vais perdre beaucoup de temps à essayer de diriger, à essayer de façonner ce que j’ai en tête. Donc les répétitions commencent avec des improvisations et quelque chose de très, très libre. Et finalement cela deviendra très formel… » Bravo Maestro !

Brigitte Rémer, le 15 juin 2019

Avec Isabelle Huppert –  texte Darryl Pinckney – mise en scène, décors et lumières Robert Wilson – musique Ludovico Einaudi – costumes Jacques Reynaud – metteur en scène associé Charles Chemin – collaboration à la scénographie Annick Lavallée-Benny – collaboration aux lumières Xavier Baron – collaboration à la création des costumes Pascale Paume – collaboration au mouvement Fani Sarantari – design sonore Nick Sagar – création maquillage Sylvie Cailler- création coiffure Jocelyne Milazzo – traduction de l’anglais Fabrice Scott.

Du 22 au 25 mai et du 5 juin au 6 juillet à 20h, au théâtre de la ville/Espace Cardin, 1 avenue Gabriel. 75008. Paris – métro Concorde – tél. : 01 42 74 22 77 – site : theatredelaville-paris.com – En tournée : du 30 mai au 2 juin Wiener Festwochen, Vienne – les12 et 13 juillet Festival de Almada, Lisbonne – les 21 et 22 juillet Festival Grec 2019, Barcelone – du 19 au 22 septembre Internationaal Theater Amsterdam – les 27 et 28 septembre Thalia Theater, Hambourg – du 11 au 13 octobre Teatro della Pergola, Florence –  du 30 octobre au 3 novembre Théâtre des Célestins, Lyon.

June Events 2019

© Charlotte Audureau – « Näss », Compagnie Massala.

13ème édition du Festival / Danse Paris. Direction Anne Sauvage.

Comme chaque année depuis douze ans, June Events clôture la saison du Centre de Développement chorégraphique national à la Cartoucherie de Vincennes qui, toute l’année accueille de jeunes créateurs, dans le cadre de sa Saison en création(s). Le Festival se tient à l’Atelier de Paris fondé il y a vingt ans par Carolyn Carlson, et au Théâtre de l’Aquarium ainsi que dans différents lieux de la capitale dont cette année le 12ème arrondissement, et parfois dans la rue. Anne Sauvage le dirige, ses priorités vont aux résidences d’artistes et à la jeune création. « Sans hiérarchie de formes, les expériences à voir, à vivre et à danser se croisent, s’affrontent ou se répondent… » Elle permet des rencontres professionnelles et développe de nombreux partenariats, offre à des chorégraphes de montrer leurs work in progress.

Le coup d’envoi avait été donné le 6 mai au Conservatoire Paul Dukas du 12ème arrondissement, par Cécile Proust, chorégraphe et féministe engagée et Pierre Fourny, poète à « 2 mi-mots » qui découpe et recompose le langage, avec leur spectacle FénanOQ présenté l’an dernier à Avignon dans le cadre de Sujets à vif.

L’une des soirées s’est déroulée en coréalisation avec Le Printemps de la danse arabe #1 de l’Institut du Monde Arabe. Un regard sur la pièce intitulée Sérénités, trio de Danya Hammoud, danseuse et chorégraphe libanaise également formée au théâtre, à la recherche d’apaisement, a été proposé en première partie de soirée. « Peut-être que l’arme de résistance c’est le viscéral, le bassin… quand mon territoire redevient mon corps. » disait-elle en 2013 en présentant son solo Mahalli.

Cláudia Dias, artiste portugaise, présentait en seconde partie un duo, Terça-Feira : Tudo o que é sólido dissolve-se no ar, d’après les mots de Karl Marx : Tout ce qui est solide se fond dans l’air. On ne sait si le solide serait ici le corps des danseurs – qui ne dansent pas tout au long de la pièce – ou ce fil blanc de type pâte à modeler qui se faufile dans l’espace du spectacle, pour laisser traces. Le thème évoque l’exil, par les bribes de texte qui s’impriment sur écran, mais l’ensemble de la démarche reste flou dans le rapport entre Marx, l’exil et ce qui est donné à voir. Le principe de travail de Cláudia Dias repose sur l’invitation qu’elle lance auprès d’un artiste, ici Luca Belleze et son projet global se déroule sur sept ans, à raison de la création d’une pièce par an. Il y a pourtant dans cette pièce des moments d’émotion liés notamment au travail de la voix et du son, enregistré in situ.

Troisième spectacle de la soirée, Näss / Les gens, pièce pour sept danseurs, proposée par la Compagnie Massala, dans une chorégraphie de Fouad Boussouf, imprégnée de hip hop, de danse traditionnelle, de danse jazz et de nouveau cirque et digressant entre ces différents vocabulaires. Sept danseurs investissent le plateau, puissants, intenses et acrobatiques. Aucun répit pour le spectateur. Rythmes, scansions, cadences infernales, acrobaties, dans un paroxysme et une saturation images et sons. Mouvements d’ensembles et partitions solos, jeux de maillots et de masques, figures gymnastes et break dance virtuoses, écritures percutées par les rythmes obsédant, jusqu’à la transe, au sol et dans les airs. C’est de la haute voltige. On est au Maroc, entre gnawas, soufis, et choc des cultures. Le chorégraphe se présente ainsi : « Artiste engagé, ma danse est au service du partage de cet héritage artistique et culturel, elle questionne les identités plurielles, entre rupture et continuité. »

Ce « moment d’utopie collective » comme le dit la directrice de June Events, sur le thème cette année de Faisons corps permet de donner de la force face aux mutations du monde. On traverse des expériences, on décale les codes. Joanne Leighton fête d’une manière ludique la fin de sa résidence à Paris Réseau Danse au Palais de la Porte Dorée avec Walk #3 ; Vincent Thomasset joue sur les équilibres, avec Carrousel ; Aina Alegre interroge les identités avec La nuit, nous autres ; Nina Santes, nouvellement associée à l’Atelier de Paris, organise un récit de nuit, Fictions, une nuit en créations, avec des performances multiples au cours d’une nocturne multiforme et électrique.

La programmation est riche et ouverte, et on y trouve tous types d’initiatives et de spectacles. Elle est fantaisie, recherche et  décalage, venant de différentes régions de France – entre autres  le Ballet de Lorraine sous la houlette du chorégraphe japonais Saburo Teshigawara et celle de Thomas Hauert avec vingt-deux danseurs – et venant de partout, entre autres d’Allemagne, Belgique, Espagne, Portugal, Israël, dans l’idée d’être ensemble. Découverte et plaisir sont à la clé de June Events. Suivez la piste !

Brigitte Rémer, le 9 juin 2019

Sérénités, Association L’Heure en Communavec : Yasmine Youcef, Ghida Hachicho, Danya Hammoud – Chorégraphie Danya Hammoud – accompagnatrice Marion Sage.

Terça-Feira : Tudo o que é sólido dissolve-se no ar – Compagnie Alkantara – avec Claudia Dias et Luca Bellezze – conception Claudia Dias – regard extérieur Jorge Loura.o Figueira – assistance Karas – créations lumières et décor Thomas Walgrave – animation Bruno Canas.

Näss/ Les gens – Compagnie Massala – avec :  Élias Ardoin ou Yanice Djae, Sami Blond, Mathieu Bord, Maxime Cozic, Loïc Elice, Justin Gouin, Nicolas Grosclaude – chorégraphie Fouad Boussouf – assistant Bruno Domingues Torres – création lumière Françoise Michel – habillage sonore et arrangements Romain Bestion – costumes et scénographie Camille Vallat – En tournée : 13 juin 2019 Festival Perspective de Sarrebruck (Allemagne) – Juillet Avignon Off et Festival de Sanvicenti (Croatie) – Beijing Dance Festival, Pékin (Chine) – Août : Shanghai international Dance Center, Shangai (Chine) – Septembre Dansens Hus d’Oslo (Norvège) et Stockholm (Suède).

June Events – Jusqu’au 15 juin 2019 – Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de Manœuvre. 75012 – Tél. : 01 41 74 17 07. Voir aussi nos articles Ubiquité-Cultures, pour Le Printemps de la danse arabe #1 des 31 mars et 8 avril 2019.

Mademoiselle Julie

© Franck Beloncle

Texte August Strindberg, traduction Terje Sinding, mise en scène Julie Brochen, Compagnie Les Compagnons de Jeu, au Théâtre de l’Atelier.

La nuit d’été qui précède la Saint-Jean, on fête le renouveau, la ville est en fête. Dans les cuisines d’un vaste domaine, Jean le valet, et Kristin la femme de chambre, a priori fiancés, vaquent aux tâches ménagères chez Monsieur le Comte, au prestige et à l’autorité certaines. Elle, repasse ; lui, cire les bottes. Tous deux sont prompts à répondre au coup de sonnette qui les appelle.

Pièce en un acte, Mademoiselle Julie est un huis clos nocturne et tragique entre Julie, la fille du Comte, jeune aristocrate arrogante (Anna Mouglalis) et Jean qu’elle s’amuse à provoquer (Xavier Legrand), malgré Kristin, impuissante devant ce jeu de la séduction à outrance (Julie Brochen). L’arrivée de Julie en maîtresse-femme, dominatrice, perturbant le bon ordre de la cuisine et celui des consciences, est flamboyante. Elle vient de rompre ses fiançailles au cours d’une séquence dont Jean a été le témoin discret : un jeu pervers avec cravache où elle domptait son fiancé, et dont le point d’orgue a acté la séparation. Et dans sa descente vertigineuse de jeune femme qui s’ennuie et ne connaît que les rapports de force, elle mise sur Jean, sa prochaine proie.

Elle attaque avec fougue et cynisme, prend le valet de très haut et le défie : « Baise ma chaussure… » lui demande-t-elle. Une sorte de jeu pervers se met en place, et Jean entre dans la danse, faisant mine de suivre les caprices de la dame, malgré les mises en garde de Kristin, son amoureuse. Le duel est alors aigu et violent, et la manipulation dans les deux camps, orgueil pour orgueil, mépris pour mépris. Jean et Julie se racontent, par bribes, leurs vies et leurs rêves : pour Julie l’argent, le vin, la fragilité des sentiments, l’enfance avec une mère quasi folle et destructrice, son éducation comme un garçon hésitant entre le féminin et le masculin ; pour Jean le jeu de la vérité, ses soupirs pour une jeune fille sans avoir osé le lui dire, jusqu’à vouloir en mourir, et quand il nomme la jeune fille, il la désigne : « c’est vous ! » Difficile de dénouer la vérité du mensonge, chez l’un comme chez l’autre.

La relation se consomme et Jean propose un projet : partir en Suisse avec elle et monter un hôtel haut-de-gamme, l’occasion pour lui de créer son affaire, pour elle de changer de vie, de classer son sentiment de supériorité, d’oublier la haine envers les hommes si bien transmise par sa mère, depuis l’enfance. Jean et Julie font des mouvements de balancier. « Partez, venez avec moi » dit-il. « Dis-moi que tu m’aimes » implore-t-elle. Julie joue le jeu du départ et en costume de voyage rejoint Jean une cage à la main, son serin dedans. Il y a du suspens. Kristin qui a compris quitte la maison. Jean demande à Julie de se séparer de la cage et du serin, et il tue l’oiseau. Julie se suspend, se rétracte et ne part plus. Elle disparaît. On apprend son suicide. La tragédie est terrible, le valet reprend son rôle comme si rien ne s’était passé, prêt à apporter les bottes bien cirées et à servir le thé. Parfait cynisme. Dernière image sur le soleil qui se lève, avec Jean qui se lave les mains, signe chargé de sens.

Le conte est cruel et tous les personnages des pièces de Strindberg animés par cette volonté de domination des uns envers les autres et de lutte de pouvoir entre homme et femme, se trouvent dans des postures, moralement et socialement, subversives. Né à Stockholm en 1949, Strindberg y meurt en 1912. Son théâtre ressemble à sa vie. Il est le quatrième de huit enfants et vit une enfance troublée par de fréquents déménagements, une certaine négligence familiale, de l’intégrisme religieux et le sectarisme d’un établissement scolaire qui le marquera à jamais. Plus tard il a des relations orageuses avec les femmes et se marie trois fois, montre une sensibilité politique un temps proche du socialisme, qu’il renie ensuite, s’intéresse à Nietzsche et correspond avec lui jusqu’au projet de traduction de Ecce Homo qui ne se réalise pas faute d’argent et se tourne vers le mysticisme. Son roman La Chambre rouge en 1879 lui donne la célébrité, le théâtre naturaliste l’intéresse et il écrit plusieurs pièces, dont Mademoiselle Julie, en 1888. On le compare au dramaturge norvégien Henrik Ibsen. Dans les années 1890, il aborde également la photographie, se rapproche du symbolisme, subit une période de trouble intérieur qui se termine en 1897 par l’écriture d’un livre en français Inferno. Il est finalement considéré comme l’un des pionniers de l’expressionnisme européen moderne avec notamment La Danse de mort (1900), La Sonate des spectres et Le Pélican (1907). Il fonde alors à Stockholm le Théâtre-Intime, dans lequel ses dernières pièces sont jouées par une jeune troupe que dirige le metteur en scène August Falk.

La scénographie de cette nouvelle lecture de Mademoiselle Julie, proposée par Julie Brochen est simple : un plateau ouvert, sans pendrillons ; côté jardin un réchaud posé sur une petite étagère à l’avant, une table et quelques chaises au centre, un panier à linge ici ou là ; la porte du fond qui ouvre sur le domaine ; au sol, des pétales de fleurs fanées, (scénographie et costumes signés de Lorenzo Albani). Tout repose sur le jeu des acteurs et c’est Anna Mouglalis et Xavier Legrand qui ont demandé à Julie Brochen – ex-directrice du Théâtre de l’Aquarium puis du Théâtre national de Strasbourg – de monter la pièce. Sa mise en scène éclaire la violence de la dualité des classes sociales et donne de la pièce de Strindberg pourtant souvent montée, une lecture fine. Elle en suspend le temps, à trois reprises, par des chansons. C’est la belle voix grave de Gribouille – superbe jeune femme et magnifique chanteuse des années soixante-dix, qui à vingt-sept ans avait décidé de n’aller pas plus loin – qui ferme le spectacle, avec sa chanson Dieu Julie.

La direction d’acteurs est très réussie et chacun développe sa partition avec simplicité et flamboyance : la metteure en scène en la modestie de la sienne, interprète Kristin dans sa discrète présence. Anna Mouglalis est une superbe Julie à la voix si particulière et la personnalité singulière, sa présence est magnétique. Xavier Legrand, qui mène magnifiquement son parcours artistique entre théâtre et cinéma – il est le réalisateur du film Jusqu’à la garde, fortement primé et qui a reçu cette année cinq César – est un Jean complexe à souhait, personnage d’une grande élégance qui dérive entre ombre et désir de lumière. D’attirance à répulsion, le duo Julie/Jean joue comme deux funambules sur un fil tendu entre les cuisines et le reste du domaine, à la rencontre l’un de l’autre, l’énigme demeurant sur l’équilibre des forces. Sensuel et au bord du désir, sans savoir qui manipule l’autre, ils construisent un pas de deux de forte intensité, jusqu’à la mort pour elle, avec la cruauté du petit matin où tout reprend son cours.

Le trio d’acteurs dessine magnifiquement cette nuit de la Saint-Jean, pas comme les autres, jusqu’à la tragédie, et porte avec force le trouble intérieur de Strindberg. Un beau spectacle.

Brigitte Rémer, le 30 mai 2019

Avec : Anna Mouglalis, Mademoiselle Julie – Xavier Legrand, Jean – Julie Brochen, Kristin. Scénographie et costumes Lorenzo Albani – lumières Louise Gibaud – création sonore Fabrice Naud.

Du 28 mai au 30 juin 2019 – mardi au samedi à 19h, dimanche à 15h – relâche le 21 juin. Théâtre de l’Atelier, Place Charles Dullin. 75018. Paris – métro : Abbesses ou Anvers – Tél. : 01 46 06 49 24 – www.theatre-atelier.com

 

Ce qui demeure

© Compagnie Babel

Écriture et mise en scène Elise Chatauret, Compagnie Babel – au Théâtre des Quartiers d’Ivry/Manufacture des Oeillets.

C’est à partir d’une série d’entretiens réalisés pendant plus de six mois auprès d’une amie âgée de quatre-vingt-treize ans qu’Élise Chatauret a collecté le matériau de son spectacle. La jeune auteure et metteure en scène travaille à la manière d’un film documentaire qu’elle réaliserait. Elle a créé sa compagnie, Babel, en 2008 en Seine-Saint-Denis, été en résidence à La Courneuve et Aubervilliers notamment, pour poursuivre son observation du réel et en témoigner. Elle travaille toujours selon cette même méthode de l’enquête, fait des entretiens et rapporte des histoires de vie.

Dans Ce qui demeure, une petite-fille et sa grand-mère partagent dans la cuisine un plat de carottes, la jeune femme commence à poser des questions et enregistre. Pudiquement, les mots tournent autour du partage et de la solitude, de l’enfance, de la vie de cette femme qui aura bientôt traversé un siècle, et va jusqu’au plus profond d’elle-même, sautant d’une période à l’autre très librement. Deux générations les séparent, et ce qui donne de la force au propos c’est que les deux actrices ne jouent pas, ni la grand-mère ni la petite-fille, ce sont deux femmes qui échangent sur le plateau, à travers des mots et expressions décalés (Solenne Keravis et Justine Bachelet). « J’ai vécu presque un siècle. Entre le moment de mon enfance et aujourd’hui, c’est une période de bouleversement total et d’évolution incroyable. » La jeune femme questionne l’ancienne qui transmet son expérience et ses chagrins, les blessures de la vie, ses interrogations et qui décide de la trace qu’elle veut laisser. Il y a eu l’abandon, la guerre et ses destructions, la pauvreté et la lutte des classes. « Or plus personne aujourd’hui ne se pense en termes de classe et moi j’pense que c’est une des grandes victoires du capitalisme. » Une altiste, Julia Robert, fait des apparitions-disparitions et comme en surimpression apporte, avec son instrument, sa petite musique de nuit.

De grandes photos balisent le chemin du récit et se posent au sol tel un jeu de l’oie, ou s’affichent sur les vitres, mettant des noms sur des visages, elles appellent la mémoire. Parmi elles, l’une est emblématique, la petite-fille est aux côtés de sa mère et de sa grand-mère. « C’est un de ses seuls souvenirs de la mère qui l’abandonne, assise à côté d’elle. » Première et immense blessure, définitive, cet abandon avec sa soeur, qu’elle rattrape en disant : « Moi, j’ai la chance de n’être rien, de ne même pas savoir d’où je viens et je trouve ça formidable. » La scénographie est construite selon deux espaces distincts : à l’arrière-plan, la cuisine de la grand-mère, l’avant du plateau est comme une page blanche qui se recouvre d’images et devient le lieu de la mémoire et des références (la scénographie et les costumes sont de Charles Chauvet). On y trouve des traces d’œuvres d’art : fragments de visage de Giotto, sculptures de Michel-Ange comme commentaires superposés au récit de vie de la grand-mère. La référence de la metteure en scène pour créer ce labyrinthe du passé porte sur L’Atlas mnémosyne d’Aby Warburg, historien de l’art, qui, au cours de la première partie du XXème siècle, créait une œuvre originale et unique renouvelant les conditions de lecture et d’interprétation des images.

Et la grand-mère parle du vieillissement du corps et de l’esprit : « Je pense à tout ce que j’ai su et que j’ai peur d’oublier : les départements français, les noms des gens, des rues, les images que j’ai dans la tête. » Et à la fin des entretiens, évoquant le bout de la route, la petite-fille qui se risque à demander : « Qu’est-ce qui reste ? Qu’est-ce qui demeure ? Quelles sont les choses qui reviennent tout de suite comme ça qui sont les éléments les plus forts, les plus marquants de ta vie ? » Et la réponse : « Je ne peux pas en isoler… Les événements les plus marquants, je crois, ce sont les rencontres… La première fois où je suis allée voir ma mère, c’était chez elle à… Je devais avoir soixante ans… »

C’est une chanson douce dont témoigne Elise Chatauret dans l’écriture et la mise en scène et que font vivre les actrices et la musicienne. Pas de remords, pas d’amertume, la vie tout simplement, dans un temps « t », interprétée avec finesse et justesse par Solenne Keravis, Justine Bachelet et Julia Robert, la vie qui se poursuit à partir du passage de relais et de la transmission. Et du premier rang du public apparaît sur le plateau une vieille femme, guidée par les deux actrices, image de la vieillesse où sagesse et sérénité l’emportent, refermant ce livre de la vie. « Si le travail d’enquête est le socle de l’écriture scénique, les spectacles que je produis interrogent le lien entre le document et la fiction, et questionnent la potentielle théâtralité du document, en s’émancipant peu à peu de la matière initiale » dit la metteure en scène qui poursuit son travail sur la remémoration et la dramaturgie de la mémoire. Il en ressort à travers une belle sensibilité de travail, de petites touches sur la vie au quotidien et les misères de chacun qui, par cette grand-mère ordinaire, ni martyre ni star, se livrent avec beaucoup de pudeur,

Brigitte Rémer, le 3 juin 2019

Avec : Solenne Keravis, Justine Bachelet, Julia Robert – dramaturgie et collaboration artistique Thomas Pondevie – scénographie et costumes Charles Chauvet – composition sonore/alto Julia Robert – lumières Marie-Hélène Pinon – régie générale et lumière Léandre Garcia Lamolla – régie son Alice Le Moigne, Laurent Le Gall.

Du 18 au 28 mai 2019, au Théâtre des Quartiers d’Ivry/CDN du Val-de-Marne – Manufacture des Œillets – Site : www.theatre-quartiers-ivry.com – www. compagniebabel.com – Tel. : 01 43 90 11 11.

Les joies du devoir

© Le Bal Rebondissant

D’après Deutschstunde/La leçon d’allemand de Siegfried Lenz – Adaptation et mise en scène Sarah Oppenheim, Compagnie Le Bal Rebondissant – Théâtre du Soleil/Cartoucherie de Vincennes.

Encerclée par un paysage marin froid et mélancolique, une prison pour jeunes délinquants située sur une île, au large de Hambourg, en bordure de l’Elbe. Dans la cellule de Siggi Jepsen, des dizaines de feuilles couvertes d’écritures manuscrites sont accrochées au mur. Ce sont les mots qu’il n’a pas pu écrire un jour de rédaction alors que tout se bousculait dans sa tête et qu’il avait rendu page blanche. Le sujet écrit au tableau s’appelait Les joies du devoir, figure imposée du cours d’allemand. Il s’était laissé aller à la rêverie plutôt que de composer, distrait par les bateaux qui remontent le cours d’eau, par le brise-glace et les mouettes. Le professeur l’avait pris pour une provocation, ou pour de la rébellion, et l’avait fait convoquer chez le directeur de la prison. Entouré d’un staff de psychologues qui avaient énoncé leurs possibles diagnostics : « troubles de la perception, illusions mnémoniques, inhibition cognitive » il avait été scruté, et la punition suprême était tombée : faire son devoir. « Ils m’ont donné une punition. Les joies du devoir. Chacun peut écrire ce qu’il veut pourvu que le travail traite des joies du devoir » dit-il. Pour Siggi, cela signifiait prendre le temps qu’il faut pour puiser dans sa mémoire, une « retraite salutaire » comme lui a dit le directeur. Pas d’atelier, pas de bibliothèque, pas de visites, pas même celle de sa sœur Hilke, et pour traitement : « de la solitude… du temps et de la solitude ».

Submergé par ses souvenirs d’enfance difficiles à trier, le jeune prisonnier (Maxime Levêque) sort du silence et se met à noircir compulsivement des pages et des pages. Il voyage dans le passé par images et plus rien ne l’arrête. Il fait vivre ses personnages, incarnés sur le plateau, tantôt narrateur, tantôt protagoniste de l’histoire. Premier fantôme, première image qui le taraude, celle de son père, Jens Ole Jepsen, (Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre) rattaché au dernier poste de police avant la frontière nord-allemande, Rugbüll, son uniforme, le vélo de service, et sa pèlerine qui s’envole. Dans la mémoire du fils, le choc eut lieu en 1943 quand son père eut pour mission de faire appliquer la loi du Reich auprès de l’un de ses amis d’enfance, le peintre Max Ludwig Nansen (Rodolphe Poulain), constat d’une faille entre père et fils qui ne cessera de grandir. Le père portait un message émanant de Berlin qui intimait l’ordre à l’artiste de déposer ses pinceaux, avec interdiction de peindre. Obéissant aux ordres de sa hiérarchie et trahissant son ami de toujours, le père policier tenta de se justifier lâchement : « Je ne suis pour rien dans tout ça, tu peux me croire. Je n’ai rien à voir avec cette interdiction. Je ne fais que transmettre. »

Le jeune Siggi prit le parti de Max, second fantôme, secondes images, avec sa femme Ditte et leurs deux enfants adoptés, Jutta et Jobst, Max qui converse ou se chamaille parfois avec son Balthasar, son double, sa conscience. Siggi lui rendait visite en douce et l’aida à cacher ses toiles pour les protéger, confirmant ainsi son opposition au père. « Ça ne vous suffit donc pas de m’interdire de peindre ? Vous voulez encore confisquer des toiles que personne n’a jamais vues… ? Tu crois vraiment qu’on peut interdire à quelqu’un de rêver ? » Car la tension augmentera au fil des tableaux. Très soucieux de faire respecter la loi, Jens Ole Jepsen mettra la pression maximum sur son ex-ami d’enfance et ira jusqu’à brûler certaines œuvres en autodafé.

Siegfried Lenz s’est inspiré de l’expérience d’Emil Nolde, peintre expressionniste et aquarelliste allemand, à qui, en 1941, les autorités interdisaient de peindre, et qui fut exclu de l’Académie des arts. Et Max Nansen, comme Nolde, se lança dans un cycle de tableaux non-peints, autrement dit de tableaux invisibles, au nez et à la barbe du policier. « Ces fous-là, comme s’ils ne savaient pas que c’est impossible : interdiction de peindre… Comme s’ils ne savaient pas qu’il y a aussi des tableaux invisibles… Je m’en tiens à l’inutile… Ce qui est dans la tête ne peut être confisqué… »

Écrite en 1968, La leçon d’allemand traverse plusieurs thèmes : au niveau individuel, l’autorité paternelle et la transmission familiale, la construction des images mentales de l’enfance, la conviction et l’éthique, la fidélité à soi-même et à ses idées ; au niveau collectif, la responsabilité et l’endoctrinement, les méthodes nazies pour dévaster les esprits, la violence et l’absurdité du régime ; au niveau artistique la liberté de création, l’art et le rôle de l’art dans la société, le geste artistique – le stylo pour l’écrivain, la couleur pour le peintre.

Avec La leçon d’allemand, Siegfried Lenz acquiert ses lettres de noblesse et devient l’un des écrivains allemands les plus connus de la littérature de l’après-guerre et d’aujourd’hui. Il est l’auteur de quatorze romans, de nombreux récits et nouvelles, d’essais et de pièces théâtrales. Sa première pièce, Zeit der Schuldlosen/Le temps des innocents, représentée en 1961, est imprégnée de Sartre et de Camus et toute son œuvre pose le problème de la résistance et celui de la responsabilité. Fils d’un douanier né en 1926 en Mazurie, dans la Prusse-Orientale devenue la Pologne, il est enrôlé dans les Jeunesses hitlériennes à l’âge de treize ans, puis dans la marine allemande en 1943 et aurait adhéré au parti national-socialiste en juillet de la même année. Il déserte l’armée du Reich et se livre aux Anglais. Après sa libération, en 1945, il s’installe à Hambourg, reprend des études de philosophie et de littérature anglaise et assure la chronique littéraire dans le journal Die Welt. Il publie ses premiers romans à partir des années 50. La leçon d’allemand se compose de vingt chapitres aux longues et magnifiques descriptions, transcrites au théâtre par Sarah Oppenheim sous forme de peintures.

La metteure en scène a judicieusement choisi un environnement scénographique composé de toiles peintes. On sent les embruns de la mer du Nord, la brume et l’eau, les frimas et le vent dans les arbres, la lumière tamisée de l’hiver sur les toiles aux patines grises et bleutées déclinées, absolument superbes et magnifiquement éclairées. Les ombres s’y projettent et les personnages se dédoublent. Les peintures sont d’Aurélie Thomas et Cécilia Galli, la scénographie d’Aurélie Thomas qui a aussi réalisé les costumes, les lumières de Pierre Setbon, assisté de Hugo Fleurance. Des feuilles mortes gisent sur un sol de sable noir. Des bruits de vagues, de mouettes et de mer, se mêlent aux bruits des pinceaux (son Julien Fezans).

A travers ce paysage brouillé de l’enfance qui reflue, du fond de sa cellule Siggi écrit inlassablement et revient sur le passé. Il donne vie à ses fantômes – son père, sa sœur, l’ami peintre, tous bien interprétés – et se laisse déborder par ces souvenirs qu’il voudrait maitriser et comprendre. Les joies du devoir sont pour lui l’opportunité de poser la question du choix individuel et de l’éthique, face à une société où la bêtise et la violence du moment imposaient de RÉSISTER.

Brigitte Rémer, le 30 mai 2019

Avec : Maxime Levêque, Fany Mary, Rodolphe Poulain, Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre. Scénographie et costumes Aurélie Thomas – peinture Aurélie Thomas, Cécilia Galli – son Julien Fezans – lumières Pierre Setbon, assisté de Hugo Fleurance – vidéo Kristelle Paré. La leçon d’allemand de Siegfried Lenz est publiée aux éditions Robert Laffont dans une traduction de Bernard Kreiss.

Du 15 au 26 mai 2019, mercredi au samedi à 20h, dimanche à 16h – Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris – Tél. : 01 43 74 24 08 – Site : www.theatre-du-soleil et www.lebalrebondissant.com

 

Fauves

© Alain Willaume

Texte et mise en scène Wajdi Mouawad, à La Colline-Théâtre National.

Comme les rushs d’un film avant montage, les images fragmentées d’un feuilleton se construisent et se déconstruisent, au cours d’une première scène d’une grande violence. Dans une alcôve, une jolie blonde entre désir, haine et sexualité essaie de retenir son amant, un grand et beau black avant de le tuer à coups de couteau. Cette scène, qui va se répéter en se décalant légèrement, relève du montage d’un film que réalise Hippolyte Dombre (Jérôme Kircher).

La cinquantaine et père de deux adolescents – Lazare, astronaute confirmé, au Kazakhstan (Yuriy Zavalnyouk) et Vive, à la recherche de sa liberté et oeuvrant dans une ONG en Syrie (Jade Fortineau) – le réalisateur vient d’enterrer sa mère, Leviah, originaire du Maroc, morte accidentellement. Il doit faire face à une surprenante réalité, transmise par le notaire chargé de régler ses affaires posthumes. Il apprend que son père biologique n’est pas celui qui l’a élevé, et que l’homme vit au Québec. Sa mère n’avait pas divorcé d’avec lui bien qu’elle se soit remariée en France. Il décide de partir à la recherche de ses origines et à la rencontre d’Isaac, ce père inconnu (Gilles Renaud), au Québec. Il entre petit à petit dans son histoire familiale, fouillant dans la généalogie transgénérationnelle soigneusement oubliée, ou cachée par sa mère. Il découvre qu’il a un demi-frère, Edouard, (Hughes Frenette) que les deux mères (la sienne, interprétée par Norah Krief et celle d’Edouard, interprétée par Lubna Azabal) avaient échangé un pacte, resté secret, qu’Isaac a une troisième femme, jeune et enceinte, qu’il ne connaitra pas puisqu’elle se donne la mort au même moment. Sous le choc et au bout du cauchemar qu’apportent ces découvertes, Hippolyte Dombre tombe au fond du labyrinthe et sombre dans la folie, lors de son vol retour pour Paris. Les fils de la narration se brouillent dans une succession d’histoires sombres, et le jeu de la déconstruction de cette saga familiale autocentrée, s’étire dans le temps – temps théâtral et temps réel, le spectacle dure quatre heures.

Dans Fauves s’entremêle le présent et le passé selon les règles du polar, la technique du flash-back et de l’ellipse chère à Wajdi Mouawad. Comme dans les quatre pièces qui forment Le Sang des promesses : Littoral, Incendies, Forêts et Ciels, l’auteur questionne la famille et ses non-dits, les racines, la violence, les cultures. Il nous fait ici voyager entre Europe, Amérique et Kazakhstan, « Pour égorger les fantômes rien de mieux que le silence » reconnaît-il. La scénographie d’Emmanuel Clolus est astucieuse elle permet de construire chaque tableau avec des praticables mobiles et de la transparence dont le metteur en scène use et abuse, mais dont les effets sont efficaces pour servir son propos fragmenté – de l’étude du notaire à l’aéroport, d’une maison de retraite à une station spatiale, de la rue québécoise à une ONG syrienne -. On retrouve à travers ces espaces la gamme déclinée des sentiments dont les protagonistes sont habités, à travers le dévoilement de l’inceste, du viol, de bébés échangés et le background des meurtre, suicide, trahison et pulsions. On est, comme souvent chez Wajdi Mouawad, dans le rappel biographique. Sa famille s’était vue contrainte de s’exiler au Québec en raison de la guerre civile au Liban, son pays. En cela, destin individuel et destin collectif se recoupent.

Le fil narratif du spectacle se tisse par Jérôme Kircher, juste interprète du réalisateur Hippolyte Dombre qui assure le lien entre les histoires éclatées et les géographies. « C’est ce putain de silence et tous les mots pas formulés Je t’aime Pardon Merci qui vous restent en travers de la gorge. On se disait, on les dira demain… C’est ce deuil des mots qui est insupportable. Ceux qu’on n’aurait jamais dû dire » écrit Mouawad dont la spirale du texte nous conduit dans des galaxies intemporelles et jusqu’au cosmos final à la poursuite des étoiles avec Lazare, le fils astronaute.

Brigitte Rémer, le 29 mai 2019

Avec Ralph Amoussou, Lubna Azabal, Jade Fortineau, Hugues Frenette, Julie Julien, Reina Kakudate, Jérôme Kircher, Norah Krief, Maxime Le Gac‑Olanié, Gilles Renaud, Yuriy Zavalnyouk – assistanat à la mise en scène Valérie Nègre – dramaturgie Charlotte Farcet – conseil artistique François Ismert – scénographie Emmanuel Clolus, assisté de Sophie Leroux – musique Paweł Mykietyn – lumières Elsa Revol – costumes Emmanuelle Thomas, assistée d’Isabelle Flosi – maquillage, coiffure Cécile Kretschmar – son Michel Maurer, assisté de Sylvère Caton. Le texte sera publié à l’automne 2019 aux éditions Leméac/Actes Sud-Papiers.

Du 9 mai au 21 juin 2019, mardi au samedi à 19h30, dimanche à 15h30 – La Colline-Théâtre National, 15 rue malte-Brun 75020 –  métro Gambetta – Tél. : 01 44 62 52 52 – Site : www.colline.fr

 

Vols en piqués…

© Théâtre de la Tempête

D’après Karl Valentin – Texte français Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil – Mise en scène Sylvie Orcier et Patrick Pineau, compagnie Pipo – Théâtre de la Tempête/Cartoucherie de Vincennes.

La bonne humeur est contagieuse et celle des dix acteurs qui font vivre l’univers de Karl Valentin sur le plateau souffle sur la salle. Une terrasse bistrot montée au pied des gradins, avec photophores de couleurs rassemble une partie du public qui se place autour de ces petits points lumineux et marque la proximité entre la salle et la scène. L’autre partie est dans les gradins où, à certains moments, les acteurs montent pour partager quelques victuailles – un verre de vin, des esquimaux, une bonne plâtrée de spaghettis.

Né en 1882, considéré comme le Charlie Chaplin allemand, Karl Valentin faisait salle comble dans les cabarets et music-hall où il se produisait dans l’entre-deux-guerres, souvent accompagné de Liesl Karlstadt. Leurs physiques diamétralement opposés servaient de tremplins aux ressorts comiques de la centaine de sketches qu’il avait écrit. Il expérimentait aussi par le cinéma, cherchant à rendre irréelle la réalité du quotidien et avait ouvert en 1934, le Panoptique, un musée qu’il disait « expérimentable. » Brecht lui vouait une grande admiration et l’intelligentsia munichoise de l’époque le surnommait « le clown métaphysique. »

Avec Vols en piqués, la compagnie Pipo part de ce quotidien et vogue, de l’absurde au désordre, de l’étrangeté au burlesque. Sylvie Orcier et Patrick Pineau, co-metteurs en scène, avaient déjà travaillé en 2011 sur une première version du spectacle. Le plateau ouvre sur des tréteaux modulables et un esprit castelet, les acteurs apparaissent et disparaissent selon les situations, pleines d’humour et d’invention. Le batteur rejoint ses instruments côté cour sur une sorte de grand-bi, cet impressionnant vélocipède du temps jadis. Le piano est à jardin.

Dix courtes pièces qui se suivent et ne se ressemblent pas se déroulent au son des flonflons, sketches persifleurs, déjantés, parodiques, conduits par une sorte de monsieur Loyal : un avion avec moteur à explosion sur le départ, attraction hors norme présentée dans une salle de spectacle, numéro raté où tout le monde se fait éjecter. Un vrai faux départ à l’opéra après scène de ménage et billets offerts par la concierge. Un mariage singulier dans un duo bien réglé. Un vidangeur de m… et sa nouvelle pompe. Une chanteuse de cabaret, des musiciens jouant du klezmer avec clarinette, contrebasse, guitare, piano et vocal ponctuent les séquences avec allégresse. Les cracottes distribuées au public rythment le tempo ou servent de métronome. Un acrobate et une danseuse entrent en piste pour de brillants intermèdes. « L’art, c’est beau disait encore Karl Valentin, mais c’est du boulot… »

Au-delà des conventions sociales, Vols en piqués… est bon enfant, décalé et dans l’esprit 1930 un brin pince-sans-rire, un brin noir et grinçant. Les acteurs s’engagent physiquement pour des situations à géométrie variable, qui tournent souvent court. C’est joyeux et festif, musical et rythmé, parfois vitriolé !

Brigitte Rémer, le 22 mai 2018

Avec : Nicolas Bonnefoy, Nicolas Daussy, Philippe Evrard, Nicolas Gerbaud, Aline Le Berre, Fabien Orcier, Sylvie Orcier, Eliott Pineau, Lauren Pineau Orcier, Franck Séguy – Scénographie Sylvie Orcier – musique originale et chansons Nicolas Daussy – costumes Charlotte Merlin et Sylvie Orcier – lumières Christian Pinaud – régie lumières Morgane Rousseau – régie son Vincent Bonnet – régie Laurent Cupif et Michaël Bennoun.

Du 9 mai au 9 juin 2019, du mardi au samedi 20h, dimanche 16h – Théâtre de la Tempête-Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre, 75012. Paris – Tél. : 01 43 28 36 36 – Site : www.latempette.fr

 

Le Pas de Bême

© Martin Colombet

Mise en scène et écriture Adrien Béal, collaboration Fanny Descazeaux – Compagnie Théâtre Déplié au Théâtre de la Tempête / Cartoucherie de Vincennes.

Le plateau est central, comme un ring, le public disposé tout autour. Répartis dans la salle, sur les bancs des premiers rangs, comme des premiers de la classe, une actrice et deux acteurs qui se fondent dans le public, Charlotte Corman, Olivier Constant et Étienne Parc.

Le spectacle commence et procède par cercles concentriques, comme par saynètes. L’histoire est celle de Bême, jeune garçon qui rend sa copie blanche au lycée, lors de chaque devoir sur table. Défilent sous nos yeux ses parents, ses professeurs, les psychologues, le jeune garçon, ses copains, qui s’interrogent, chacun à leur manière sur les mécanismes qui poussent l’adolescent à une telle attitude, une telle provocation.

Le propos semble simple, il est traité simplement, et en même temps l’équipe met en relief la complexité du problème et fait vivre les personnages. Ils sont les uns et les autres tous et chacun, glissant de l’un à l’autre avec subtilité et avec vérité. De ce rien, de ce vide et de cette absence, ils font théâtre et construisent une mathématique digne d’une horlogerie suisse. Ils apparaissent puis s’effacent et se concentrent dans une nouvelle direction, avec l’effet ardoise magique, on écrit, on efface.

Créée en 2009, la Compagnie Théâtre Déplié porte bien son nom, les mots et les situations s’y déplient ici à l’infini autour de Bême ce garçon a priori comme les autres, plutôt bon élève et bien intégré, pas spécialement rebelle, qui a des copains mais qui reste sans réaction face à la feuille blanche du devoir sur table. Adrien Bréal, chef d’orchestre de l’ensemble dit avoir été inspiré par le roman de Michel Vinaver, L’Objecteur, écrit en 1951. Bême n’est pas exactement un objecteur, c’est un décalé, un non formaté qui flotte au-dessus de lui-même au moment des devoirs sur table sans savoir expliquer le phénomène. Vinaver a nourri l’écriture au plateau réalisée avec les acteurs. Cette démarche de création se mêle aux pièces plus purement théâtrales que présente la Compagnie, comme Le Canard sauvage d’Henryk Ibsen ou Visite au père de Roland Schimmelpfennigen.

Le Pas de Bême est l’esquisse du portrait d’un ado très joliment tracée par trois acteurs qui travaillent sur le sensible et dessinent de fragiles enluminures. Ils transforment cet espace vide en un geste théâtral singulier, leur petite musique nous reste dans la tête.

Brigitte Rémer, le 18 mai 2019

Du 7 au 26 mai 2019, Théâtre de la Tempête/Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre, 75012. Paris. Tél. : 01 43 28 36 36 – site : www.la-tempete.fr

Jeu et écriture Olivier Constant, Charlotte Corman, Étienne Parc – Jeu et écriture à la création Pierric Plathier – lumières Jean-Gabriel Valot – régie Gilles David, Yann Nedelec.

Un ennemi du peuple

© Jean-Louis Fernandez

Texte Henrik Ibsen – Mise en scène Jean-François Sivadier – à l’Odéon/Théâtre de l’Europe.

C’est une pièce d’Ibsen qui met sur le devant de la scène ce qu’on appelle en démocratie, la transparence, le lien entre le pouvoir et le citoyen, la dénonciation de la corruption et du mensonge. Deux frères s’affrontent face à la vérité, dans leur ville natale et préférée : Peter Stockmann, préfet, administrateur de l’établissement thermal qui fait la fortune de la ville, profil bon élève et réactionnaire à souhait (Vincent Guédon) ; Tomas Stockmann, médecin des Bains embauché par son frère, responsable des soins dans ce même établissement, qui se bat pour des idées et devient une sorte de lanceur d’alerte (Nicolas Bouchaud).

Le début de la pièce se passe chez Tomas, milieu de bonne bourgeoisie provinciale où il vit avec son épouse, Katrine (Agnès Sourdillon) et ses enfants. Il vient d’apprendre la contamination des eaux thermales et cherche des stratégies pour la rénovation du système hydraulique, nécessitant la fermeture de l’établissement. Il le fait savoir au journaliste du Messager du peuple, prêt à en diffuser l’information, et à son frère. Le préfet s’oppose formellement à la divulgation de la nouvelle, a fortiori à la fermeture de l’établissement, malgré les mises en garde sanitaires de Tomas. Tout au long de la pièce le ton va monter dans la partie de bras de fer qui oppose les deux frères Stockmann. Tomas se met sur le devant de la scène en imaginant pétitions, manifestations et révolution contre le mensonge et souhaite la participation des petites gens dans les affaires publiques. Décrétant que « le fardeau de la pauvreté » est déjà assez lourd à porter, Peter impose la dissimulation et la tricherie pour, dit-il, éviter la chute économique de la ville. Dans la flamboyance d’un discours sur l’intérêt général qu’il se fait confisquer au cours d’une assemblée populaire particulière, Tomas se saborde lui-même dans une surprenante volte-face et un déferlement de paroles incohérentes et d’insultes, à l’égard de ce qu’il appelle la majorité compacte. On le désigne comme « ennemi du peuple », provoquant sa mort sociale.

Né en 1828, mort en 1906, Henryk Ibsen connaît dans sa jeunesse l’éclatement de la famille, suivi de la pauvreté puis de l’échec par rapport à ses premières pièces qui n’ont guère de succès, et à ses déboires professionnels en tant que directeur de théâtre. Déçu par son pays, qui ne le reconnaît pas, il choisit de le quitter, part en Italie puis en Allemagne. C’est au cours de cet exil de vingt-sept ans qu’il écrira de nombreuses pièces dont Un ennemi du peuple, en 1883, montée pour la première fois en France par Lugné-Poe, dix ans après. Il avait auparavant  écrit Peer Gynt en 1867, Maison de poupée en 1879 et Les Revenants en 1881, écrira Le Canard sauvage en 1884 et Hedda Gabler en 1890. Loin de son pays, il règle ses comptes, son univers permet à ses personnages, enfermés dans une vie sans relief, de s’inventer un combat, des utopies, quelques mirages. C’est après son retour en Norvège qu’il écrit deux de ses pièces majeures, Solness le constructeur en 1892 et John-Gabriel Borkman en 1896.

Un ennemi du peuple est une pièce très manichéenne, sorte de tribune sur la démocratie, avec apostrophes au public et attaques frontales, qui pourrait relever du drame mais s’inscrit ici dans le registre de la comédie ou du polar politique. L’auteur lui-même disait : « Je suis un peu hésitant sur la question de savoir si je dois l’appeler comédie ou drame. » Les thèmes traités s’inscrivent dans l’exact sillon de notre actuel contexte de vie : enjeux politiques, écologie, montée du populisme, règne de l’argent et course au profit, corruption des élites, désinformation, machination et complot, violence sociale. Au texte d’Ibsen traduit par Eloi Recoing, des séquences ont été ajoutées, notamment un texte du philosophe Gunter Anders, adepte de l’exagération comme intention politique qui a travaillé sur l’impact des médias dans notre rapport au monde et sur la critique de la technologie ; une autre insertion consiste en des interrogations sur le théâtre et son public, situé au centre de la cérémonie comme « une masse molle » qui applaudit, que le spectacle soit bon ou non. On a ainsi l’impression, à certains moments, de paroles adaptées au goût du jour dans lesquelles Ibsen se serait absenté et l’on ne sait plus vraiment où l’on se trouve.

À cette tribune bien singulière se mêle le thème du journalisme à travers le personnage d’Hovtad, reporter au Messager du peuple (Sharif Andoura), profession relativement décriée, hier comme aujourd’hui, et le thème de l’éducation à travers le personnage de Petra Stockmann, fille de Tomas et professeure des écoles (Jeanne Lepers). D’autres personnages gravitent, comme Biling le représentant des petits propriétaires (Cyprien Colombo), Aslaksen (Stephen Butel) et le beau-père de Tomas, Morten Kill, traité en super marionnette (Cyril Bothorel). Sa fille, Katrine, longtemps solidaire de son époux, se met aussi à douter quand elle comprend que l’arène politique va les mener jusqu’à l’anéantissement social. Dans ce monde d’hommes, Agnès Sourdillon est avec justesse l’épouse de Tomas.

Thomas Ostermeier et sa troupe de la Schaubühne avait présenté la pièce au Festival d’Avignon en 2012, puis au TNP de Villeurbanne l’année suivante en transformant la pièce en happening politique et agit-prop. Dans la tribune finale il donnait la parole au public. Ici, la fin est une sorte de feu d’artifice où tout se délite et des poches d’eau (thermales…) voltigent et s’écrasent au sol. Jean-François Sivadier pousse du côté de la comédie et choisit d’être radical et provocateur. Il surligne et dynamite le cynisme du pouvoir avec une équipe qu’il connaît bien et qui s’en donne à cœur joie, Nicolas Bouchaud en tête, omnipotent, et en écho, Vincent Guédon dans la distance froide de sa fonction de Préfet. Sivadier a aussi créé la scénographie du spectacle avec Christian Tirole, fonctionnelle et belle, pleine de transparence et de reflets renvoyés par des rideaux de plastique tombant des cintres et créant des ambiances lumière adaptées aux différentes étapes de cette guerre fratricide – création lumière de Philippe Berthomé et Jean-Jacques Beaudouin -. Côté cour, la cuisine familiale crée de la convivialité, les entrées et sorties des acteurs côté jardin passent par la salle les mettant au même niveau que le spectateur, le peuple, en une « fausse égalité », mais… « Qu’est-ce que le peuple ? » pose la pièce.

Brigitte Rémer, le 12 mai 2019

Avec : Sharif Andoura Hovstad – Cyril Bothorel Capitaine Horster et Morten Kill – Nicolas Bouchaud Tomas Stockmann – Stephen Butel Aslaksen – Cyprien Billing Billing – Vincent Guédon Peter Stockmann – Jeanne Lepers Petra Stockmann – Agnès Sourdillon Katrine Stockmann. Traduction Eloi Recoing – collaboration artistique Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit – scénographie Christian Tirole, Jean-François Sivadier – lumière Philippe Berthomé, Jean-Jacques Beaudouin – costumes Virginie Gervaise – son Eve-Anne Joalland – Le texte est publié aux éditions Acte Sud-Papiers.

Du 10 mai au 15 juin 2019, Odéon-Théâtre de l’Europe, Place de l’Odéon, 75006. Paris. Site : www.theatre-odeon.eu – En tournée jusqu’en février 2020.

Re : Creating Europe

© Jan Boeve

Soirée dirigée par Ivo van Hove et présentée par Bas Heijne – Odéon-Théâtre de l’Europe/Ateliers Berthier – en coréalisation avec le Théâtre de la Ville, dans le cadre des Chantiers d’Europe.

L’idée de cette soirée présentée par Stéphane Braunschweig, directeur de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, est de parler d’Europe, ce qu’elle a été et ce qu’elle est, dans la sensibilité des élections prochaines. Ivo van Hove, directeur de l’International Theater Amsterdam et metteur en scène bien connu en France, qui présente actuellement à la Comédie Française Électre/Oreste (cf. notre article du 7 mai) en est le maître de cérémonie. Il en avait élaboré la conception, et avait présenté une première édition en juin 2016, dans un forum sur la Culture à Amsterdam, en partenariat avec le Centre pour les Arts De Balie/ Dutch Performing Art Center, à la veille du Référendum sur le Brexit.

L’essayiste Bas Heijne, qui travaille sur les sujets de sociétés au sens large et qui a reçu pour l’ensemble de son oeuvre le Prix PC Hooft 2017, rappelle quelques étapes de la construction de l’Europe en ses symboles forts, et notamment la création de l’Hymne européen en 1985, l’Ode à la joie, dernier mouvement de la Neuvième symphonie de Beethoven. Il dit l’idée européenne de dépassement des limites de nationalité et de compréhension mutuelle recherchée. Il fait référence à Friedrich Von Schiller, poète et dramaturge allemand se reconnaissant dans les idées de Rousseau et le mouvement littéraire du Sturm und Drang et à Ivan Jablonka, historien et écrivain dont les grands parents ont été déportés à Auschwitz et qui a apprivoisé l’Europe en voyageant en camping-car, dans sa jeunesse.

Les textes lus en trois langues et surtitrés, par la douzaine d’acteurs qui participaient à la soirée, venant des Pays-Bas, d’Allemagne et de France – superbement accompagnés dans différentes postures et situations, sur un plateau recouvert d’un tapis bleu aux douze étoiles dorées – sont autant de déclarations d’intentions partagées avec le public ce soir-là, remettant sur le devant de la scène quelques mots-clés, comme Fraternité, Respect des différences, Romantisme, Universalisme.

L’histoire commune a été rappelée à travers quelques images vidéo projetées montrant que l’Europe avait grandi de progrès en régression, d’illusions en désillusions, d’idées brillantes en erreurs. A travers les discours et les textes, paroles d’artistes, de penseurs, de dirigeants politiques, de Shakespeare à Mitterrand, de Thatcher à Obama, de Victor Hugo à Simone Weil, cette exploration de l’Europe qui définit son histoire, était salutaire à entendre, Ivo Van Hove l’a fort réussie.

Loin de la globalisation aujourd’hui imposée, la place de l’art, qui renverse les préjugés, a été saluée – la soirée a lieu dans un Théâtre National – pour un projet européen à ré-affirmer.

Brigitte Rémer, le 10 mai 2019

Avec les comédiens du Internationaal Theater Amsterdam et Charles Berling, Valéria Bruni Tedeschi et Lars Eidinger. Son Timo Merkies – lumières Dennis van Scheppingen – vidéo Jordi Wolswijk, Mark Thewessen – Sites : theatre-odeon.eu et theatredelaville.fr – Jusqu’au 1er juin 2019 : Chantiers d’Europe, l’Europe des Arts et l’Europe des générations, plus de vingt artistiques de neuf pays différents, à découvrir, dans la programmation Hors les murs du Théâtre de la Ville.

 

Arc / Chemin du jour

© Ushio Amagatsu – Sankaï Juku

Spectacle de la Compagnie Sankaï Juku – Conception, mise en scène et chorégraphie Ushio Amagatsu – Au Théâtre des Champs-Élysées, dans le cadre de la programmation Hors les Murs du Théâtre de la Ville.

C’est une collaboration exemplaire qui s’est tissée entre le Théâtre de la Ville et la Compagnie Sankaï Juku au fil des créations de Ushio Amagatsu dont les premières mondiales ont presque toujours eu lieu à Paris, depuis 1982. Poursuivant l’action engagée par Jean Mercure puis Gérard Violette, ses prédécesseurs, Emmanuel Demarcy-Motta directeur du Théâtre de la Ville, accueille Hors les Murs en première européenne sa création dernière-née, Arc/Chemin du jour. Fondée en 1975 et exclusivement masculine, la Compagnie Sankaï Juku – qui signifie Atelier de la montagne et de la mer – s’est développée autour de la technique butô, une danse des ténèbres née des suites de la seconde guerre mondiale au Japon et de l’impact des bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945.

Le premier spectacle signé de Ushio Amagatsu en 1977 s’intitulait Amagatsu Sho/Hommage aux anciennes poupées ; il y eut ensuite, en 1978, Kinkan Shonen/Graine de kumquat – le rêve d’un jeune garçon sur les origines de la vie et de la mort, recréé en 2005 au Théâtre de la Ville et dans lequel « un homme remonte le temps jusqu’à son enfance, entre eau, sable et ciel. » Ushio Amagatsu a, à son actif et avec les Sankaï Juku, une vingtaine de spectacles dont les deux derniers sont Umusuna/L’endroit où nous sommes nés, présenté à la Biennale de la Danse de Lyon en 2012 et Meguri/Cycle, au Kitakyushu Performing Art Center, en 2015.

Dans Arc/Chemin du jour sa nouvelle création, on entre dans une scénographie épurée – signée de Natsuyuki Nakanishi – dominée par un sol de sable presque blanc recouvrant un tatami carré, qui délimite l’espace ritualisé de la danse. Deux immenses demi-cercles de métal, s’élancent jusqu’au ciel côté cour et côté jardin, qui se rapprocheront imperceptiblement et se croiseront en une grâce silencieuse et infinie, un geste sculpté entrant dans le concept d’ensemble. Du gril, sont suspendus aux quatre coins de la scène des mobiles, comme des plateaux de balances en recherche d’équilibre et discrète oscillation, et deux petits triangles qui réfléchissent la lumière. Le symbole est partout.

La pièce est construite en sept tableaux. Dans le premier, Il pleut sur mon étoile, une poudrée de voie lactée s’étend sur un ciel profondément noir. Vêtus d’écru, les danseurs entrent tour à tour, avec noblesse et lenteur, dans une nuit magique où l’espace devient cosmos. Flûtes et cordes les accompagnent. Concentrés et solitaires, ils glissent sur les diagonales. Le second tableau, Laisse de mer, ouvre sur un mouvement d’ensemble, avant que les danseurs ne deviennent d’élégants insectes se déplaçant au sol, sur une partition en accélération. Dans le troisième tableau, Croisement/Ton passé est mon avenir, deux danseurs se répondent en écho, dans un contexte d’orage ponctué de percussions, l’un drapé de rouge l’autre de vert, leurs traces laissées sur le sable. Étendue sereine au-dessus d’un océan de lave et Trois doubles V, sont les quatrième et cinquième chapitres. Quatre danseurs aux robes couleur sable décorées de quelques subtiles bandes de tissu mille fleurs, robes aux manches longues, se déplacent en demi-cercles. Ils entrent sur une partition de gongs, cloches, tintements, sifflements et cornes de brume. A la recherche de la lumière ils répondent au chant de la terre, par leurs imprécations et furtives échappées. Dans le sixième tableau, intitulé Croisement/Inverse, les deux danseurs aux drapés vifs, entrent dos à l’espace scénique et sortent en continu, apparaissant et disparaissant en effleurant le sable au son d’un tumultueux violoncelle, tous deux glissant sur leurs diagonales en des mouvements d’allers et retours très maîtrisés. Plusieurs niveaux de musique enveloppent la chorégraphie, avec une bande-son extrêmement élaborée et complexe – musiques de Takashi Kako, Yas-Kaz et Yoichiro Yoshikawa – dont la harpe, et les mouvements électro répétitifs d’instruments qui se succèdent, comme des vagues submergeant danseurs, plateau et public. Le dernier tableau, Atteindre le crépuscule, ouvre sur un moment suspendu et apocalyptique avec retour à la couleur naturelle. Les danseurs entrent, l’un après l’autre, et tournoient longuement sur eux-mêmes à la manière de derviches en quête de spiritualité. Le final ressemble au Jardin des délices, mi-enfer mi-paradis, où chacun s’isole dans son monde souterrain, créant sa propre danse.

Connus et appréciés dans le monde entier, les Sankai Juku ont parcouru plus de quarante-huit pays et sept cents villes du monde. Leur marque de fabrique, singulière, se distingue par le corps, le crâne et le visage, maquillés de blanc ; des boucles d’oreilles, plumes ou fleurs en référence à la nature, qui ressortent dans les contre-jours – les lumières sont de Genta Iwamura et Satoru Suzuki -. Les danseurs, souvent torses-nus, portent de longues jupes d’une coupe et tissu délicatement choisis, jouant de légèreté, comme s’ils avaient des ailes. Les ondulations des bras, semblables aux vagues et les mains attrapant l’infini, ou l’éternité, sont d’une remarquable grâce et maîtrise, à nulle autre pareille. Pour la première fois, Ushio Amagatsu – formé en danse classique et moderne à Tokyo, et en danses traditionnelles japonaises – a choisi de n’être pas présent sur scène, c’est lui qui ouvrait et fermait les spectacles dans ses solos méditatifs. Il a formé des danseurs de butô virtuoses qui prennent le relais et travaillent dans la même sensibilité. Il vient sobrement saluer au final, pour le plaisir de tous. Dans le langage qu’il construit aujourd’hui avec la Compagnie, la danse s’entremêle de plus en plus au pur butô. L’innocence, l’émerveillement, la peur et la mort se lisent dans les attitudes des danseurs et la force expressive des visages. La perfection du geste et la grâce, sont autant d’invitations au voyage.

Avec les Sankai Juku l’inspiration du mouvement de l’eau et de la lumière qui se répète à l’infini, offre une beauté visuelle et émotionnelle de pure poésie, qui mène symboliquement le spectateur de l’aube au crépuscule. Et le temps se suspend.

Brigitte Rémer, le 5 mai 2019

Avec : Semimaru, Sho Takeuchi, Akihito Ichihara, Dai Matsuoka, Norihito Ishii, Shunsuke Momoki, Taiki Iwamoto, Makoto Takase – Musiques Takashi Kako, Yas-Kaz, Yoichiro Yoshikawa – assistant mise en scène Semiramu – régie générale Kazuhiko Nakahara – lumières Genta Iwamura, Satoru Suzuki – son Akira Aikawa – plateau Tsubasa Yamashita – réalisation costumes Masayo Iizuka assisté de Eiko Kawashima – assistant coordination technique Akira Ogata – coproduction Théâtre de la Ville Paris, France / Kitakyushu Performing Arts Center, Fukuoka Pref. Japon / Sankai Juku, Tokyo, Japon – la Première mondiale a eu lieu à Kitakyushu Performing Arts Center, en mars 2019.

Du 29 avril au 4 mai 2019, Première européenne, au Théâtre des Champs-Élysées, 15 avenue Montaigne. 75008. Paris – Tél. : métro Alma Marceau – site : www.theatredelaville-paris.com – Tél. : 01 42 74 22 77.

 

Électre / Oreste

© Jan Versweyveld

Texte Euripide – traduction Marie Delcourt-Curvers – version scénique Bart Van den Eynde et Ivo van Hove – mise en scène Ivo van Hove – Avec la troupe de la Comédie-Française, nouvelle production, entrée au Répertoire – Salle Richelieu.

Ivo van Hove a réuni deux pièces d’Euripide : Électre, écrite en 413 avant JC et Oreste, écrite cinq ans plus tard, en 408 avant JC, pour en faire un spectacle. Sept ans ont passé depuis le meurtre d’Agamemnon de la main de son épouse, Clytemnestre, assisté d’Égiste son amant, usurpateur du trône. Oreste et Électre, frère et sœur, ont été mis à l’écart par leur mère du centre névralgique du pouvoir : banni d’Argos, Oreste, digne héritier du trône, envoyé en exil à la cour de Phokis, exil doré où il se sent pourtant exclu et déclassé, attend la vengeance ; Électre, orpheline d’un père qu’elle adorait, donnée à un paysan bienveillant qui, face à sa noble origine, ne consomme pas le mariage et qui vit à la lisière de la ville, dans un extrême dénuement. Combative, elle s’installe dans la provocation et la rébellion, portée par le Chœur, s’insurge contre l’injustice des dieux, et espère désespérément le retour de son frère. Théâtralement, son humiliation est marquée par des vêtements déchirés, des cheveux très courts coupe habituellement réservée aux esclaves et une mer de boue autour d’elle.

Le spectacle commence là, dans le lieu de vie d’Électre dans lequel on pénètre par une étroite passerelle qui semble flotter dans les airs. La scénographie de Jan Versweyveld, qui est aussi créateur des lumières, conduit dans un premier paysage, ce sol recouvert de boue ; derrière, l’humble maison d’Électre, symbolisée par une porte noire et massive qui plus tard fera office de palais, sur lequel elle se hissera avec Oreste et Pylade, avant qu’il ne s’embrase, à l’arrivée d’Apollon ; un troisième espace, l’espace musical avec de superbes timbales placées côté cour et côté jardin, ainsi que divers gongs et percussions, guitares électriques et tuyaux harmoniques avec lesquels quatre musiciens ponctuent l’action et nourrissent le récit, tout au long du spectacle (Trio Xenakis). Les timbales ont une présence forte qui impriment à l’ensemble une noblesse certaine et une chaude tonalité de rituel. La musique originale et le concept sonore, mêlant instrumentation acoustique et électronique, sont signés Eric Sleichim.

Autour d’Électre, puissamment interprétée par Suliane Brahim et sa force sauvage, dès l’entrée du spectacle, le chœur protecteur, chorégraphié jusqu’à la transe, par Wim Vandekeybus, se déploie moitié bacchantes moitié suppliantes. Il reviendra de manière récurrente en une chorégraphie légèrement décalée, un peu obligée. Arrive un inconnu, porteur de nouvelles au sujet d’Oreste, il est accueilli selon les lois de l’hospitalité par Électre et son laboureur mycénien, joliment interprété par Benjamin Lavernhe. C’est Oreste en personne qui se présente (Christophe Montenez) mais frère et sœur ne se reconnaissent pas, elle, couverte de boue, lui qu’elle n’a pas vu grandir. Il est accompagné de Pylade son éminence grise (Loïc Corbery), prince héritier empreint de discrétion et sans mission très définie. Quand Oreste et Électre se reconnaissent enfin, avec l’aide du vieil homme mycénien qui jadis les vit naître (Bruno Raffaelli), qu’ils expriment ensemble ressentiments et haine, des plans se mettent en place et les mécanismes de la vengeance se dessinent. L’usurpateur du trône, Égiste, est exécuté en premier (Peio Berterretche), moment de grande violence. Accusations et insultes d’Électre, imprécations du Choeur, émasculation. Mais la rage est telle qu’elle demande à son frère la tête de Clytemnestre et confie entre ses mains leur destin : « Si, vaincu dans la lutte, tu venais à tomber, je mourrais, moi aussi. Ne crains pas que je te survive. Une épée aiguë me frapperait au coeur. Je vais rentrer et la tenir à portée de ma main. Si donc il vient de toi une heureuse nouvelle, tout le logis se remplira de cris de joie, et de cris de deuil si tu meurs. J’ai tout dit. »

L’étreinte de serpent comme baiser de Judas, entre la mère (Elsa Lepoivre, superbe Clytemnestre) tentant de se disculper et qui trébuche, et sa fille, n’y change rien. La robe bleu électrique se tâche, le somptueux collier se détache, le piège se referme et ne laisse à Clytemnestre aucune chance. Oreste, remplit la mission malgré ses hésitations, le besoin de destruction est sans appel, « dernier désastre pour cette maison. »

Le sacrifice de la mère consommé, Oreste s’enfonce dans la culpabilité jusqu’au délire. Face au Palais d’Argos il semble comme avalé par la terre, loin de lui-même et « ne se nourrit plus. » Avec Électre il attend le verdict des habitants. La mort par lapidation est prononcée. Leur espoir se tourne alors vers Ménélas leur oncle (Denis Podalydès), de retour à Argos en compagnie de sa femme Hélène – sosie de Clytemnestre, interprétée par la même actrice, Elsa Lepoivre, toujours superbe – à qui ils demandent de plaider leur cause auprès des citoyens de la ville. De loi justement, il est question par la bouche de Tyndare, roi légendaire de Sparte (Didier Sandre), qui s’oppose à Ménélas sur le sort à réserver à Électre et Oreste. Pour faire pression davantage encore, Hélène sera exécutée et on prépare le sacrifice d’Hermione, leur fille (Rebecca Marder). Tout se radicalise à l’extrême et le palais s’enflamme. Au final paraît le dieu, Apollon, placide et tout puissant (Gaël Kamilindi) : « Mettez fin à vos querelles… » lance-t-il, ironiquement.

La difficulté de monter la tragédie grecque, archaïque et moderne, se retrouve ici et Ivo Van Hove opte pour l’excès et le côté démonstratif. On est parfois à la frange du grand spectacle, un peu Ben Hur un peu Dix commandements avec les visages couverts de sang et de terre et de plus en plus au fil de l’action, l’émasculation d’Égiste limite ridicule, la transe extravertie du Chœur, le déchaînement des émotions. Des trois grands tragédiens grecs, presque contemporains, – les deux autres étant Eschyle et Sophocle – Euripide est celui qui se penche davantage sur le côté psychologique des personnages et traite de ceux que l’on exclut et qui n’ont que la violence pour se faire entendre. Il se serait lui-même retiré du monde à la fin de sa vie dans une grotte de Salamine, et serait mort en Macédoine en 406 avant JC. Dans le choix de l’œuvre, Ivo Van Hove met en avant le processus de radicalisation d’Électre et d’Oreste comme noeud central de la mise en scène, et le lie aux problématiques d’aujourd’hui. La violence y est extrême et insistante et les contrastes soulignés. Même si la symbolique de la terre et de la boue, signes de la faillite familiale qu’on retrouve dans la scénographie et dans les costumes bruns intemporels d’Électre et du Chœur, font penser à la Medea de Pasolini, le bleu-roi électrique des costumes coupe moderne portés par Oreste et Pylade, et les robes du Palais, celles de Clytemnestre, d’Hélène et de leur fille Hermione, références au Palais, tranchent assez brutalement.

Ivo Van Hove avait monté Les Damnés d’après Visconti, avec les acteurs de la Comédie Française en 2017, une grande fresque très réussie. Il connaît la maison. Dans Électre / Oreste il table sur la force d’Électre, la fragilité d’Oreste, l’arbitrage de Pylade et, dans le sillage d’Euripide, conduit les personnages du crime à la vengeance et de la vengeance au crime. Les acteurs, tous à leur personnage dans la spirale de leur destin, sont d’une grande justesse dans le parti-pris de mise en scène, à commencer par Électre à l’état sauvage qui donne furieusement le tempo. Fin de partie avec Apollon. Les dieux veillent, retour au calme.

Brigitte Rémer, le 3 mai 2019

Avec la troupe de la Comédie-Française : Claude Mathieu, Cécile Brune, Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Bruno Raffaelli, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Loïc Corbery, Suliane Brahim, Benjamin Lavernhe, Didier Sandre, Christophe Montenez, Rebecca Marder, Gaël Kamilindi – Avec les comédiens de l’Académie de la Comédie-Française : Peio Berterretche,  Pauline Chabrol, Olivier Lugo, Noémie Pasteger, Léa Schweitzer – Percussions Trio Xenakis, en alternance : Adélaïde Ferrière, Emmanuel Jacquet, Rodolphe Théry, Othman Louati, Romain Maisonnasse, Benoît Maurin. Traduction Marie Delcourt-Curvers – version scénique Bart Van den Eynde et Ivo van Hove – scénographie et lumières Jan Versweyveld – costumes An D’Huys – musique originale et concept sonore Eric Sleichim – travail chorégraphique Wim Vandekeybus – dramaturgie Bart Van den Eynde – assistanat à la mise en scène Laurent Delvert – assistanat à la scénographie Roel Van Berckelaer – assistanat aux costumes Sylvie Lombart – assistanat aux lumières François Thouret – assistanat au son Pierre Routin – assistanat au travail chorégraphique Laura Aris.

Du 27 avril au 3 juillet 2019, en alternance, matinées à 14h, soirées à 20h30 – Comédie Française, salle Richelieu, Place Colette. 75001. Paris – Site : www.comedie-francaise.fr – Tél. : 01 44 58 15 15 – Au cinéma Pathé Live, spectacle diffusé en direct dans plus de trois cents salles de cinéma en France et à l’étranger, Jeudi 23 mai 2019 à 20h15. Reprises au cinéma le 16 juin à 17h, les 17 et 18 juin à 20h – En tournée internationale : Festival d’Athènes et d’Épidaure, au Théâtre antique d’Épidaure (Grèce), les 26 et 27 juillet 2019.

Onéguine

© Pascal Victor

d’après Eugène Onéguine d’Alexandre Pouchkine – traduction André Markowicz – mise en scène, scénographie, lumière Jean Bellorini – réalisation sonore Sébastien Trouvé, au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis.

Eugène Onéguine est une oeuvre gigantesque, la grande œuvre d’Alexandre Pouchkine, publiée entre 1821 et 1831, chapitre par chapitre, il y en a huit. Le spectacle commence par une envolée de nombres-devinettes, énumérés par un acteur à l’oreille du spectateur, sur un mode ludique : cinq mille cinq cent vingt-trois octosyllabes, vingt neuf mille trois cent quarante-quatre pieds, trois cent soixante-quatre strophes de quatorze vers, telle est l’oeuvre crépusculaire. L’extraordinaire traducteur André Markowicz, grand spécialiste ès-traduction de la littérature russe, a relevé le défi. Il a passé vingt-huit ans sur ce travail, cherchant à coller au plus près de la métrique russe, en en suivant les accents rythmiques. Le texte est une pure beauté.

Le public prend place dans la petite salle du TGP aménagée en espace bi-frontal, dispositif de cent trente places, léger, et scénographie minimaliste qui peuvent facilement voyager. On entre dans l’intimité d’Onéguine, visuellement autant que par l’écoute du texte qui se chuchote à notre oreille, dans un casque. Le poète s’adresse au lecteur, ici à l’auditeur-spectateur. Une composition sonore s’intercale avec finesse et pertinence, conçue et enregistrée par Sébastien Trouvé – galops de chevaux, calèche, grand vent, tempête autour du manoir – composition mêlée à des extraits, ici librement arrangés, de l’opéra en trois actes au nom éponyme, composé par Piotr Illitch Tchaïkovski en 1877. Un comédien au pupitre adapte les mini-micros qui guident le spectateur selon les déplacements des personnages réduits à leur simple expression.

Au centre de l’espace un piano, plus loin une table et des candélabres qui seront allumés en cours de spectacle, quelques sièges de l’autre côté. Il n’y a pas réellement de personnages, chaque acteur incarne tour à tour l’un d’eux ou devient narrateur, passe le relais, commentant parfois en direct ce qu’il pense. L’intensité est grande, comme la concentration d’un public aux aguets et celle des acteurs, dans la générosité du secret partagé. Il règne un étrange climat, feutré, singulier et convivial, où flotte une certaine magie.

Le metteur en scène suit de près le roman de Pouchkine : l’histoire d’un jeune homme, Onéguine, en route vers le domaine isolé d’un oncle dont il vient d’hériter, échappant ainsi à la vie mondaine de Pétersbourg. Il y mène une vie solitaire jusqu’à ce qu’un jeune poète, Lenski, s’installe dans le voisinage. Les deux hommes deviennent amis, essayant ensemble de « tuer le temps. » Lenski séduit la naïve Olga et la rencontre le soir, tandis que Tatiana sa sœur aînée à la beauté sauvage, d’apparence plus lointaine et assise au piano, exprime son attirance pour Onéguine. Elle lui adresse une lettre, « Je suis à toi, tu me venais en rêve… » et lui raconte le songe, sorte de conte fantastique semblable à un cauchemar, qu’elle vient de faire. Elle y décrit  une nature sombre avec bois, fourrés, neige, nuit, ruisseau, sorcière, et un climat chargé par le geste d’Onéguine, tuant Lenski. Rien ne vient en réponse, jusqu’à ce que Onéguine la repousse et confirme : « Le bonheur me reste hostile. » Chaque personnage s’épanche. « Ajoutez-y la lune claire… » Amour, passion, trahison, désespoir… Onéguine cherche à attirer le regard d’Olga, par pur désoeuvrement, jusqu’à ce que Lenski, piqué de jalousie, le provoque en duel. Il en mourra. La scène sera tristement prémonitoire car Pouchkine lui-même convoquera en duel en 1837, le courtisan de sa femme, et sera tué. Son destin, par ses origines, est d’ailleurs singulier : né en 1799 à Moscou dans une des plus brillantes familles de la noblesse russe, il est l’arrière-petit-fils d’un jeune Noir acheté à Constantinople et offert en tant que curiosité au premier empereur. Happé par les livres et la littérature, son refuge, il écrit des poèmes libertaires, provoque le pouvoir et est envoyé en exil. Échappant à la Sibérie c’est là qu’il découvre les extraordinaires paysages du Caucase et de Crimée. En pleine écriture d’Onéguine, il dit, en 1823 : « En ce moment, je n’écris pas un roman, mais un roman en vers, différence diabolique… »

Au début de la pièce, Pouchkine parle du désoeuvrement de la jeunesse dorée et aristocrate de Saint-Pétersbourg, entre champagne, fêtes, bals et plaisirs : « Mais il est triste de se dire Qu’en vain jeunesse fut donnée, Qu’on l’a trahie comme on respire, Et que c’est nous qu’elle a bernés, Que nos désirs les plus sincères, Nos rêves les plus téméraires, Se sont fanés, se sont pourris, Feuilles qu’un vent glacé charrie… » Mélancolie, légèreté, rire, déception, attente et gravité se conjuguent à travers un romantisme échevelé. « Lecteur, séparons-nous en camarade » conclut le texte de Pouchkine, à la traduction éblouissante et poétique, d’une grande fluidité et musicalité dans l’entrelacement des styles. D’une douceur infinie les voix enveloppent le spectateur, elles s’appellent Clément Durand, Gérôme Ferchaud, Antoine Raffalli, Matthieu Tune, Mélodie-Amy Wallet, on ne peut que féliciter les acteurs de leur remarquable travail. Comme le disait le philosophe et sociologue Jean Duvignaud : « La voix est chaude, l’écran est froid. »

Attaché aux grands textes dramatiques et littéraires, Jean Bellorini accomplit un remarquable travail d’alchimiste au Théâtre Gérard Philipe, qu’il dirige depuis 2014, s’entoure d’équipes qu’il fidélise et développe un bel esprit de troupe. Il a entre autres monté Victor Hugo, Ferenc Molnár, Odön von Horváth, Fédor Dostoïevski et tout récemment Marcel Proust avec Un instant, d’après À la recherche du temps perdu. Paroles gelées de Rabelais lui avait valu le « Molière du Théâtre Public de la mise en scène », et La Bonne Âme du Se-Tchouan de Bertolt Brecht celui du « meilleur spectacle » en 2014. Le théâtre qu’il défend, populaire et poétique, est exigeant et sensible, il travaille sur les imaginaires et ne craint pas l’expérimentation. Onéguine est de ces spectacles et c’est un vrai succès.

 Brigitte Rémer, le 23 avril 2019

Avec Clément Durand, Gérôme Ferchaud, Antoine Raffalli, Matthieu Tune, Mélodie-Amy Wallet. Assistanat à la mise en scène Mélodie-Amy Wallet – composition originale librement inspirée de l’opéra Eugène Onéguine de Piotr Tchaïkovski enregistrée et arrangée par Sébastien Trouvé et Jérémie Poirier-Quinot (flûte Jérémie Poirier-Quinot – violons Florian Mavielle, Benjamin Chavrier – alto Emmanuel François – violoncelle Barbara Le Liepvre – contrebasse Julien Decoret –  euphonium Anthony Caillet – Le texte est publié aux éditions Actes Sud, collection Babel.

Du 23 mars au 20 avril 2019- Théâtre Gérard Philipe-Centre dramatique national de Saint-Denis – 59 Boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis – www.theatregerardphilipe.com – Tél. : 01 48 13 70 00 – En tournée :  du 21 au 25 mai 2019, La Criée/Théâtre national de Marseille.

Salon du livre des Balkans 2019

9ème édition – vendredi 12 et samedi 13 avril 2019 – à l’INALCO / Bulac / Pôle des Langues et Civilisations.

Le Salon du livre des Balkans poursuit sa route, d’année en année, oeuvrant à la promotion des auteurs et des littératures de cette aire géographique, et des éditeurs qui les publient. Une table ronde, Portrait de Bucarest ville mosaïque, animée par Cristina Hermeziu a rassemblé beaucoup de monde et de nombreuses cartes blanches ont permis de débattre autour des écritures d’Albanie, Bosnie, Bulgarie, Kosovo, Moldavie, Roumanie et Slovénie.

Ainsi, animée par Pascal Hamon, une carte blanche à Lionel Duroy, journaliste et écrivain prolixe – il a publié dix-sept romans – pour son dernier ouvrage Eugénia, sur la Roumanie des années 30 et l’antisémitisme. Une autre carte blanche à Marie-Christine Navarro, réalisée en dialogue avec Evelyne Noygues pour son livre intitulé DÉ-SO-LA-TION. L’auteure a parlé des rescapés de la Méditerranée et de ceux qui chaque jour, meurent au cours de la traversée, se faisant le porte-parole des « voix étouffées de ceux qui ont péri en mer… » Elle a relaté l’existence du Village pour tous, situé à Lesbos – qui a obtenu le prix du Haut Conseil pour les Réfugiés – dont le concept vise à réunir différentes catégories de populations dans un ancien camp de vacances : réfugiés, SDF grecs, fous, reines de Saba déchues venant accoucher, toutes personnes ayant besoin de soins etc. Marie-Christine Navarro a relaté ce passage, de la grande tragédie à la solidarité, avec empathie. Dans son livre elle juxtapose les passages poétiques, les anecdotes plus légères, les extraits de récits de rescapés. « N’attend rien de la nuit… » Elle décrit aussi la disparition d’un lieu qu’elle caractérisait de magique : un café bar intitulé Damas, tenu par un Libyen, devenu Grill House, rayant un symbole fédérateur et chaleureux. Intarissable et passionnée sur « son épopée des temps modernes » elle présente un livre composé d’une écriture chorale et de photos en noir et blanc. « En situation de mort on quitte son pays, mais il y a toujours une volonté de retour » ajoute-t-elle.

Autre manifestation, un café littéraire Aller-Retour Paris-Balkans a réuni autour de Nicolas Trifon, Luan Starova, écrivain, traducteur et diplomate macédonien d’origine albanaise, accompagné du peintre Ömer Kaleshi ; Jasna Samic, Prix du Public 2018 du Salon du livre des Balkans pour Les contrées des âmes errantes. Ömer Kaleshi a voyagé de Macédoine du Nord en Turquie puis en Anatolie où il a découvert la mouvance soufie qui l’a beaucoup inspiré. Il a vécu à Paris dans les années 60 où il a eu un atelier. Luan Starova a fait des études de droit à Istanbul avant de rentrer au pays natal, à 30 kilomètres de Monastir. Il a voyagé à travers l’histoire de son père –  qui a vécu la chute de trois empires : ottoman, nazi et stalinien – par un récit sur l’épopée des livres de sa bibliothèque, intitulé Les livres de mon père. Il a publié ses entretiens avec Ömer Kaleshi, Entretiens avec Omer Kaleshi, Skopje-Istanbul-Paris et parle de la grâce poétique de l’artiste peintre, le comparant à Brancusi dans sa manière de ne rien lâcher et de rester fidèle à sa conception originelle, hors de l’influence occidentale.

Pour la troisième fois le Prix du Salon du livre des Balkans a été décerné, parmi une sélection de livres de la région des Balkans – romans, pièces de théâtre, poèmes etc. – par un Jury composé des étudiants de l’INALCO. C’est  Jean Louis Bachelet, pianiste et auteur dramatique, qui a reçu le Prix 2019 pour son premier roman, Noces tchétchènes – Vie et mort d’un kamikaze, publié aux Éditions franco-slovènes & Compagnie. Comme chaque année, le Salon du livre des Balkans a prêté à une rencontre entre plusieurs écoles. Ensemble elles ont fait découvrir, en français et en langue originale, des personnages du folklore Balkan : « Karaghiosis/théâtre d’ombres » pour l’école grecque de Châtenay-Malabry ; « Nasreddine Hodja » pour l’école turque de Paris, De la Seine au Bosphore ; « Pierre le Rusé/Hitar Petar » pour l’école bulgare de Paris, Cyrille et Méthode. Enfin, la romancière et plasticienne Ornela Vorpsi, Albanaise, présentait une série de photographies, peintures et dessins présentant « des visages et des corps enveloppés dans le noir et blanc, rêveurs, rappelant les grands maîtres de la peinture, ou encerclés par le rouge pour souligner l’essence même de son travail artistique, la non-évidence de l’existence… »

Le Salon du livre des Balkans fait un remarquable travail à partir de l’association Fête du Livre des Balkans, chargée de son organisation. Pascal Hamon son fondateur s’est entouré de collaborateurs d’horizons différents, apportant tous et chacun, leur savoir-faire et connaissance des pays et s’appuyant sur un précieux partenariat avec le Pôle des Langues et Civilisations de l’INALCO/Bulac. C’est, pour les auteurs et éditeurs issus des Balkans, le point de passage obligé permettant de se rencontrer et d’allier leurs forces, pour mieux échanger et se faire connaître auprès de tous, et dans le monde.

Brigitte Rémer, le 27 avril 2019

Comité d’orientation et d’organisation : Pascal Hamon/fondateur du salon, Loran Biçoku, Jean Claude Ducroux, Evelyne Noygues, Hélène Rousselet, Yves Rousselet, Ornela Todorushi, Pierre-Yves Glachant – Réalisation Juliana Riska.

Salon du livre des Balkans, 12 et 13 avril 2019 – à l’INALCO/ Bulac/ Pôle des langues et civilisations – 65 rue des Grands Moulins, 75013. Paris – métro : Bibliothèque de France, ou Chevaleret. Site : www.livredesbalkans.net

John

© Jean-Louis Fernandez

Texte Wajdi Mouawad – mise en scène Stanislas Nordey – Théâtre des Quartiers d’Ivry / Manufacture des Œillets.

C’est une pièce écrite en 1997, non publiée donc inconnue et qui appartient à la période où Wajdi Mouawad vivait au Québec. C’est une pièce dite de jeunesse, radicale. Un adolescent au bout du rouleau et de ses émotions a décidé de son suicide et le met en scène. John, vient montrer à ses parents qu’une fois au moins dans sa vie, il est capable de prendre une décision et de passer à l’acte. Il se pose, face à la caméra dans laquelle il vient de charger une cassette, pour régler ses comptes avec eux et dire adieu. Derrière lui, esquissée en noir et blanc sur une toile, le décor de sa chambre – lit, chaise, fenêtre – coup de crayon à la Van Gogh, sans les couleurs. Posé au sol à côté de lui, son blouson, un casque d’écoute, un cartable, seules traces qu’il laissera.

« Parler ou me taire… » dit l’adolescent face à la caméra, seul choix qu’il se donne. Et il décide de parler, avec hésitation d’abord, avec véhémence ensuite, dans un style qui se situe entre la langue des jeunes, un peu codifiée et la langue québécoise. Il sait que son témoin, la caméra et la cassette qu’il remplit de sa douleur, de ses rancœurs, peut s’effacer. Et il l’efface une première fois et en place une seconde, recommence l’enregistrement, un ton au-dessus dans le volume des reproches. Fragile, il mène son dernier combat à l’heure de sa vérité, pleure et rit, insulte, exprime, regrette, ralentit, repart de plus belle. « Je ne veux plus avoir mal… »

Pour cibles, les parents et la petite amie, comme dans la vie. « Mais faut pas vous fâcher quand j’vous dis que j’vous haie. Enveuillez-moi pas. Tout ça n’est rien que des mots que des mots qui sont là pour toute manger la place. Pour que peut-être dans tout ce flot vous puissiez entendre de quoi… De quoi qui puisse vous expliquer… Vous expliquer pourquoi j’ai fait ce que j’ai fait. » Il parle du père et de la mère, parents séparés familles recomposées et déverse son fiel sur l’un comme sur l’autre. « Ce soir, je sais pourquoi je suis venu au monde : pour en repartir au plus vite… La haine a brisé mes ailes. » Il raconte sa rupture d’avec Jane, qu’il n’a pas supportée, elle a changé de cap, prenant pour prince charmant remplaçant son frère. Insupportable pour John, qui en ressort « une brique au fond du cœur… Je ne savais pas à quel point le monde est méchant… » Le seul beau souvenir évoqué qui l’exalte encore et qui l’apaise, est le mariage de sa cousine, avec, au moment d’entrer dans l’église, le Canon, de Johann Pachelbel, solennel et répétitif, qu’il réécoute en boucle.

« J’ai peur d’arrêter de parler… » dit-il, en sortant une corde de son cartable, même s’il avait pensé un temps « se foutre sous une voiture… » Il se lève et détruit la bande magnétique de la cassette. « Il n’y a plus rien autour de moi… Comment ça se fait, mon téléphone y sonne pas… jamais de messages de personne… » Puis le silence. John disparaît, pour de bon. Quelques secondes après apparaît Nelly, sa sœur-jumelle, pour un bref instant. Elle rappelle quelques beaux moments de leur enfance, histoire d’alléger le fardeau, peut-être, pour les spectateurs, car l’atmosphère est lourde et bien plombée.

Damien Gabriac est John, avec justesse et porte admirablement la pièce. La question qui se pose pourtant et qui s’adresse à l’auteur, Wajdi Mouawad, directeur du Théâtre National de la Colline, comme au metteur en scène, Stanislas Nordey, directeur du Théâtre National de Strasbourg : tout journal de jeunesse est-il à mettre sur la table, celui-ci est si sombre… ? Tout ado pense-t-il au suicide ? Si oui, acte héroïque, ou inconscient, ou irresponsable ? Si non, pourquoi lui en donner l’idée ou le mode d’emploi ?  A trop se pencher au-dessus de l’eau claire et transparente, le risque peut être grand de tomber dedans.

 Brigitte Rémer, le 22 avril 2019

Avec Damien Gabriac, Julie Moreau. Scénographie Emmanuel Clolus – lumière Philippe Berthomé – régie générale Quentin Maudet – régie son Nicolas Favière – régie lumière Clément Recher – régie plateau Léa Coquet Vaslet – habillage Dominique Rocher – Le spectacle a été créé le 25 janvier 2019 à La Nef/Fabrique des Cultures Actuelles, à Saint-Dié-des-Vosges.

Du 8 au 19 avril 2019, Théâtre des Quartiers d’Ivry/Manufacture des Œillets/CDN du Val-de-Marne, 1 place Pierre Gosnat. 94200 Ivry-sur-Seine – métro Mairie d’Ivry – tél. : 01 43 90 11 11 – site : www.theatre-quartiers-ivry.com

 

Ô toi que j’aime

© Jean Sentis

ou Le récit d’une apocalypse – texte, mise en scène, scénographie et lumières Fida Mohissen, Compagnie Gilgamesh Théâtre – au Théâtre Jean Vilar de Vitry, dans le cadre des Transversales.

C’est l’histoire d’une re-naissance que dessine avec minutie Fida Mohissen, artiste d’origine syrienne, à travers son personnage, Nour Assile. Détenu avec d’autre radicalisés, c’est par le questionnement et par le théâtre qu’il construit sa rédemption et s’affranchit petit à petit de la chape religieuse que son éducation lui a infligée. Son long chemin initiatique le métamorphose, au fil des rencontres il fait l’apprentissage de l’autre. « Nous avons le devoir de prendre la parole, il en va de notre responsabilité dans ces temps de trouble et de sang » dit l’auteur- metteur en scène.

Marie, jeune réalisatrice de documentaires (Clea Petrolesi) et Ulysse, metteur en scène, (Stéphane Godefroy) travaillent en prison avec les détenus et les invitent à monter un spectacle autour de Djalal Ad Dîn Rûmi, poète mystique du XIIIe siècle qui a profondément influencé le soufisme et dont l’œuvre est marquée par sa rencontre avec le maître spirituel, Shams, qui sera assassiné. « Je ne suis ni chrétien, ni juif, ni parsi, ni même musulman. Je ne suis ni d’Orient ni d’Occident, ni de la terre, ni de la mer. J’ai abdiqué la dualité, j’ai vu que les deux mondes ne sont qu’un » disait Rûmi.

C’est à travers cette démarche que Marie et Ulysse rencontrent Nour Assile, jeune détenu radicalisé, à la recherche de lui-même (Lahcen Razzougui). A partir de cette fiction-témoignage, écrite de façon métaphorique et poétique, se construit un processus de la connaissance, et de la reconnaissance des autres par la différence. Le texte, partant d’une Chronique historique du XIIIème siècle, fait un saut dans le temps jusqu’en 2015 et montre, par ses Chroniques contemporaines 1 et 2, que l’Histoire ne cesse de se répéter par la barbarie et la destruction : désintégration de Raqqa, Alep, Damas et Mossoul au XIIIème siècle, exactions et effacement de toute culture au XXIème : mosquées dites hérétiques, livres rares, théâtres et églises, réduits en cendres, là-bas ; série d’attentats, fusillades et attaques-suicides, ici, un 13 novembre 2015.

Le récit est construit en deux parties : la première, intitulée Les Intrigues, où tout explose et où Ulysse est tué par les détenus le jour de l’unique représentation, la seconde partie : Les Destinées quand Marie décide de reprendre le spectacle et incite Nour Assile à poursuivre son récit. Il confesse sa rencontre avec une amie de la fac et sa première expérience sexuelle à l’âge de vingt-trois ans, la culpabilité qui s’en est suivie et le rachat qu’il espérait auprès du Cheikh, dont il démonte les mécanismes d’endoctrinement ; la mort qui rôde. A certains moments, un conteur apparaît et raconte le voyage, par flash-back, et la quête de Nour Assile fait le lien entre les deux parties : « Qui me sauvera de moi-même ? » s’interroge-t-il au fil des jours, et plus tard, se retournant sur son parcours, il constate : « J’ai quand même mis des années avant de cesser de me considérer en territoire ennemi. » Son voyage au bout de la nuit le conduit vers une résurrection et celle qui aurait pu l’accompagner encore plus loin, Marie, dont ce n’est pas la destinée, s’efface : « Je dois partir, Nour ! Pour toi. Pour moi. Il faut que je parte. » Et Nour Assile reprend son destin en mains « tel le danseur qui, sorti de son tournoiement, doit fixer le sol, fixer un point pour que cesse ce vertige. Tout bouge, tremble, danse autour de moi et dans moi. » Il regarde la vie, droit dans les yeux.

Ô toi que j’aime ou Le récit d’une apocalypse est un choc, par l’écriture, sans concession, comme un conte et un poème et par la puissance du langage scénique : ses lumières extrêmes qui sculptent les personnages dans un espace vide à la Peter Brook, emblématique (Fida Mohissen) ; la bande-son qui en arrière-plan, fait entendre la prison ou le Bataclan (David Couturier, Michel Thouseau) ; les images vidéo projetées sur un tulle qui accompagnent les moments les plus tendus (Benoît Lahoz) ; la révélation d’un acteur, Lahcen Razzougui, dans le rôle de Nour Assile, incarnation même du trouble qui l’habite sur ce Chemin de Damas.

La rigueur du travail de Fida Mohissen se confirme de spectacle en spectacle, nous l’avions découvert dans le Livre de Damas et des prophéties qu’il avait mis en scène il y a plusieurs années dans ce même théâtre, à partir de deux pièces de Saadalah Wannous : Un jour de notre temps et Le viol. Plus intime et personnel donc plus difficile encore, car s’inscrivant dans un réel occidental sensible et collectivement meurtri, Ô toi que j’aime engage l’irrationnel et le tragique. Et l’auteur dénonce courageusement « la conspiration contre notre civilisation, notre nation, notre existence » et « l’art de la rhétorique religieuse musulmane » quand elle est dévoyée, qu’il résume par : « une pensée politique qui attise l’animosité, la détestation, la haine de l’occident. »

Balloté entre Liban et Syrie pour raisons de guerre quand il était enfant, Fida Mohissen s’inscrit très tôt dans la jeunesse du parti Baas et pratique le théâtre qu’il développe ensuite dans une troupe universitaire, se forme comme acteur et joue dans de nombreux spectacles. En 1992 il crée la troupe Ouchak al Massrah soutenue par la partie française, à Damas et anime les ateliers théâtre du Centre culturel français où il monte Camus, Beckett et Molière, entre autres. « Un 4 octobre, il y a tout juste vingt ans, un avion m’a jeté ici alourdi de valises, de livres et de visions claires, de certitudes. J’avais pleuré pendant les quatre heures de vol qui séparaient Paris de Damas. Et si l’objet de mes larmes n’était pas uniquement la perte de familles, d’amis ou de la terre natale, mais une intuition prémonitoire de la perte de celui-là même qui partait ? » Installé en France depuis, il développe courageusement son éloge de l’ombre et ses partitions théâtrales entre différentes villes dont Avignon et Paris. Son talent est immense.

Brigitte Rémer, le 22 avril 2019

Avec : Stéphane Godefroy, Ulysse – Lahcen Razzougui, Nour Assile – Benoit Lahoz, le Cheikh –  Clea Petrolesi, Marie – David Couturier, guitare électrique live – Michel Thouseau, contrebasse live. Assistanat mise en scène Amandine du Rivau – régie Générale Olivier Mandrin – création musicale et sonore David Couturier, Michel Thouseau – scénographie et lumières Fida Mohissen – vidéo Benoît Lahoz. Le spectacle a été créé en juillet 2018 au 11è/Gilgamesh-Belleville. Le texte est publié aux Éditions Lansman.

Du 8 au 18 avril 2019, Les Transversales, festival des arts mélangés de Méditerranée, Théâtre Jean Vilar de Vitry, 1 Place Jean Vilar, 94400 Vitry-sur-Seine – Navettes AR au départ de Châtelet, sur réservation – Tél. : 01 53 53 10 60 – Site : www.theatrejeanvilar.com – En tournée : les 20 et 21 novembre 2019, à L’Heure Bleue de Saint-Martin d’Hères – Les 11 et 12 décembre 2019 au Théâtre Charles Dullin de Chambéry.

 

Chroniques d’une ville qu’on croit connaître

© Nabil Boutros

Projet et mise en scène de Waël Kadour et Mohamad Al Rashi – texte Waël Kadour – traduction Nabil Boutros – spectacle en arabe syrien surtitré – Théâtre Jean Vilar de Vitry, dans le cadre des Transversales.

A partir d’un événement sur lequel il s’interroge, le suicide d’une jeune femme qu’il connaît, Waël Kadour s’interroge sur les raisons qui l’ont poussée à ce geste. Nous sommes en 2011 à Damas, au moment où la révolution syrienne est en marche, porteuse d’un immense espoir pour la jeunesse. Cet acte déclenche son besoin de comprendre et d’écrire, ce qu’il fait quelques années plus tard. Il regarde son pays et ce qu’il a lui-même vécu jusqu’à l’exil en France, en 2015.

Dans sa pièce, Chroniques d’une ville qu’on croit connaître – même année (2011), même ville (Damas), même prénom (Nour) – Waël Kadour rassemble autour de l’absente plusieurs personnages, pour mener l’enquête. La première scène met face à face une Jeune femme au profil d’infirmière ayant approché celle qui voulait mourir et qu’elle était chargée de débrancher. Elle raconte cette séquence, sensible, qu’elle vient de vivre à l’hôpital. Roula qui l’écoute, semble connaître aussi celle dont on parle, au bord de la mort : « Une amie est en soins intensifs et je ne sais pas dans quel état elle est… » La Jeune femme cherche et questionne : « Celle qui passait la soirée au night-club sur un toit… Il paraît qu’elle avait bu et on ne sait pas si elle est tombée ou si elle s’est jetée. C’est bien elle ? »

Dans la seconde scène, L’enquêteur s’invite et Roula l’affronte. Il lui impose la lecture à voix haute d’une lettre qui contient pour lui l’indicible : « Comme toi, j’aimerais vivre dans un autre pays que celui-là. Un pays où je ne me sentirais pas étouffée. » C’est une lettre d’amour écrite par une femme, son nom est Nour. Et L’enquêteur, tel un metteur en scène, dirige Roula dans sa lecture : « C’est comme ça qu’on dit à quelqu’un je t’aime ?! Dis-le avec plus d’amour… Imagine-toi comment Nour peut te le dire. » Puis : « Nour attend sûrement ta réponse. Allez, tu vas me dicter ta réponse, je l’écrirai et nous l’enverrons ensemble… » Mielleux d’abord, puis agressif et violent, cynique et froid, il dicte les ordres. La scène va crescendo jusqu’à ce que Roula acquiesce sa relation amoureuse et jusqu’à ce qu’il relate, comme une sévère mise en garde, le destin de deux hommes qui s’aimaient et à qui on a ôté toute dignité.

La troisième scène se passe chez Nour entre Mahmoud, le père de Nour et Roula. Celle-ci subit un nouvel interrogatoire, le père cherche à comprendre et à sauver sa fille. La quatrième scène consomme la rupture entre Roula et son ex-fiancé, Kinane, en permission après mobilisation. La cinquième est une confrontation entre Roula et la mère de Nour, Kholoud, forte personnalité, intrusive à souhait. La sixième et dernière scène nous conduit dans un night-club de Damas, sur une terrasse, au sommet d’un grand immeuble. Roula est en compagnie de cette Jeune Femme de la première scène dont l’image se superpose à celle de Nour. Et la fin brouille les pistes entre danse, transe, ivresse, langueur, désir et vérité. Va-t-elle se jeter, du haut de la terrasse ?

Le dispositif scénographique de Jean-Christophe Lanquetin est composé de matériaux de construction, en l’occurrence une palette de parpaings gris, qui créent une sorte de plateforme, posée côté jardin. Ces parpaings que les acteurs lèvent et reposent au sol quand de besoin s’interprètent de différentes manières, jusqu’à ce que leur verticalité finale reconstruise la ville, un symbole fort. L’écran sur lequel s’inscrit le texte, finement traduit par Nabil Boutros et piloté du plateau par les acteurs, complète le dispositif. Les personnages représentent deux générations, parents et enfants devenus à leur tour jeunes adultes. Tous les acteurs sont présents sur le plateau, spectateurs de la scène qui se joue devant eux, un tissu sonore discrètement présent les accompagne.

Après sa formation à l’Institut supérieur d’art dramatique de Damas, puis une résidence d’écriture au Royal Court Theatre de Londres en 2007, Waël Kadour a co-fondé l’organisation Ettijahat. Independed Culture, qui défend l’indépendance de l’art en Syrie et dans le monde arabe. Il met parfois en scène ses textes, comme Hontes et Quand Farah pleure et travaille aussi comme dramaturge sur les textes des grands auteurs dont Ibsen, Tchekhov, Albee ou Beckett etc. Hassan El Geretly, directeur du Théâtre El Warsha, a monté sa pièce, Les Petites chambres, présentée en 2018 au Caire, au Festival D-Caf. L’auteur cosigne ici avec Mohamad Al Rashi la mise en scène de Chroniques d’une ville qu’on croit connaître qui a traversé une longue gestation, de projet d’écriture en ateliers et de bourses en résidences, à partir de Citizens Artists que dirige Marie Elias, professeur de l’Université de Damas et directrice de projets artistiques, vivant au Liban depuis plusieurs années. Arrivé en France en 2014 après un temps de captivité, Mohamad Al Rashi retrouve Waël Kadour qu’il connaissait. Formé à l’Institut supérieur d’art dramatique de Damas où il a ensuite enseigné, il a joué dans de nombreux spectacles du Théâtre National de Damas et s’est produit dans les grands festivals comme Avignon, Bruxelles, Lausanne, Naples Genève et Paris. Il est aussi musicien et compositeur pour le théâtre.

Les co-metteurs en scène ont dirigé les acteurs selon le fil rouge qu’ils se sont tracés, posant la question des libertés individuelles et celle du doute. Si les acteurs incarnent à des degrés divers, la violence de l’État et celle de la société – dans une distribution hétérogène – si la dramaturgie hésite entre destin individuel et tragédie collective, se dessine en filigrane le système politique, social et religieux du pays sur fond de non-dits et de délation, là où la répression ronge et anéantit toute créativité et liberté de mouvement et de pensée.

Transversales décidément construit une riche programmation pour que vive les théâtres d’ailleurs. Et comme le déclarait l’emblématique dramaturge syrien, Saadallah Wannous, devant l’assemblée de l’Unesco le 27 mars 1996, un an avant sa mort, « Le théâtre doit rester en vie car sans lui, le monde deviendrait plus solitaire, plus moche et plus pauvre. »

Brigitte Rémer, le 20 avril 2019

Avec : Mohamad Al Rashi, Ramzi Choukair, Hanane El Dirani, Amal Omran, Moayad Roumieh, Tamara Saade. Création sonore Vincent Commaret – musique Vincent Commaret et Clément Queysanne – création lumières Franck Besson – scénographie Jean-Christophe Lanquetin – administration, production Estelle Renavant – Le spectacle a été créé les 15 et 16 janvier 2019, à La Filature/Scène Nationale de Mulhouse, dans le cadre du Festival Les Vagamondes.

Du 8 au 18 avril 2019, Les Transversales, festival des arts mélangés de Méditerranée, Théâtre Jean Vilar de Vitry, 1 Place Jean Vilar, 94400 Vitry-sur-Seine – Navettes AR au départ de Châtelet, sur réservation – Tél. : 01 53 53 10 60 – Site : www.theatrejeanvilar.com.

Gilgamesh Épopée ou La Passion d’Enkidu

© Catherine Peillon

Opéra pour huit instrumentistes, électronique et vidéo – Ensemble Mezwej – avec la complicité de l’Ensemble Achéron – conception, composition et direction Zad Moultaka – au Théâtre Jean Vilar de Vitry, dans le cadre des Transversales.

Le coup d’envoi des Transversales a été donné par la directrice du Théâtre Jean Vilar de Vitry, Nathalie Huerta, qui a élaboré la quatrième édition de ce Festival des arts mélangés de Méditerranée. À l’affiche, neuf spectacles sur quinze jours parlent de l’Histoire avec un grand H, de notre monde et d’altérité.

Gilgamesh Épopée ou La Passion d’Enkidu lance le cycle. Cet opéra a été créé à Nantes puis à l’Arsenal de Metz avant d’être présenté pour la première fois en Île de France. Il a pour source d’inspiration une légende de plus de quatre mille ans, qui continue à voyager dans le temps, Gilgamesh, récit épique composé de douze tablettes sumériennes rédigées en akkadien, une des œuvres littéraires les plus anciennes de l’humanité. Par son désir de gloire et d’immortalité, Gilgamesh, roi de la ville d’Uruk en ancienne Mésopotamie, s’attire la colère des dieux. Au titre de représailles ils lui envoient Enkidu, pour le combattre. « Debout dans la grand-rue d’Uruk-les-clos, Enkidu ( ) faisait preuve ( ) de violence ( ), Barrant la route à Gilgamesh. Devant lui se tenait la population (entière) d’Uruk, (Tout) le peuple s’était attroupé alentour, La foule se pressait devant lui… » Mais Gilgamesh et Enkidu scellent entre eux une puissante amitié « à la vie, à la mort », triomphent du géant Humbaba et du Taureau céleste.  A la recherche d’actes héroïques, Gilgamesh entraine Enkidu dans un long et périlleux périple à l’issue duquel ce dernier trouve la mort. Son agonie et sa perte de sens plongent Gilgamesh dans le désespoir. Il improvise un rituel pour ses funérailles puis part à la recherche de la fleur de l’immortalité. Son errance solitaire le mène jusqu’aux confins du monde et de l’enfer. « Sur son ami Enkidu, Gilgamesh Pleurait amèrement En courant la steppe. Devrais-je donc mourir, moi (aussi) ? Ne (me faudrait-il) pas ressembler à Enkidu ? L’angoisse M’est entrée au ventre ! C’est par peur de la mort Que je cours la steppe ! »

Zad Moultaka a mis en musique avec une grande subtilité et complexité cet incroyable récit, où « les personnages SONT la parole. » Ni illustrative, ni emphatique, la musique est chaude et développe sa narration, détachée du texte, comme un commentaire. Elle pleure et soupire avec son héros, monte au combat et les notes voyagent entre la mort, les dieux, les enfers, la solitude et la puissance. « Je vagabonde par la steppe » dit Gilgamesh. Les huit instrumentistes sont en demi-cercle face au chef et au public, avec leurs instruments grecs et leurs techniques spécifiques de jeu : la lyra (Sokratis Sinopoulos), le ney (Harris Lambrakis), le kanun (Stefanos Dorbarakis), le santuri (Vangelis Pashalidis), le yaili tanbur (Evgenios Voulgaris) ; avec les percussions (Claudio Bettinelli) ; avec deux violes de gambe (Marie-Suzanne de Loye et Andreas Linos). Les instruments méditerranéens se mêlent aux so­norités des instruments baroques et impriment puissance et fragilité au texte.

Le récit s’imprime sur écran, austère, beaucoup de mots sont manquants, espaces blancs mis entre crochets. Le regard du spectateur parfois hésite entre écran et musiciens, « Le temps a mangé l’histoire » dit le compositeur, « c’est comme un individu qui perd la mémoire… » Les tablettes originelles disparues, le texte doit beaucoup à la transmission orale et de nombreuses versions et interprétations ont traversé le temps. Zad Moultaka a choisi la version de l’épigraphiste, Jean Bottéro, qui a réalisé un énorme travail scientifique pour faire découvrir les mythes et les dieux. Dans Gilgamesh Épopée ou La Passion d’Enkidu il a travaillé par cycles, répétitions, et mouvement en spirales. Il a respecté les lacunes et les imprécisions d’un texte raviné par le temps, qui deviennent comme des respirations et conduisent jusqu’au chuchotement final et à l’écran blanc. Parfois, les lettres se perdent et dansent sur l’écran, tombent et s’entrechoquent en un geste artistique. A d’autres moments des images s’affichent,  comme un poème.

Car Zad Moultaka est non seulement compositeur mais il est aussi plasticien. Né au Liban, il avait présenté en 2016 au Théâtre Jean Vilar de Vitry, son oeuvre précédente, intitulée Um. Formé à l’IRCAM puis auprès de l’Ensemble 2 e 2m, en résidence à l’Arsenal de Metz et à l’Institut du Monde Arabe, il travaille entre les modalités et les rythmes de la musique arabe, et l’écriture contemporaine occidentale. Il a créé l’Ensemble Mezwej en 2004, d’abord en résidence pendant trois ans à la Fondation Royaumont et travaille entre Paris, Marseille, Beyrouth et Athènes. Pour Gilgamesh Épopée ou La Passion d’Enkidu, les musiciens ont travaillé en Grèce et en France au cours de trois résidences expérimentales. Leur recherche puise dans les profondeurs de la tradition mêlée à la créa­tion d’aujourd’hui. Certains courts moments appellent le vocal dans une grande expressivité, semblable à un chœur, et la montée dramatique nous mène dans l’essence même du sujet, la question de la vie et de la mort.

Dans ce récit d’initiation et d’apprentissage de la sagesse chez Gilgamesh, Zad Moultaka, compositeur talentueux et ses musiciens, sont porteurs d’une belle énergie et grande simplicité en mariant modalités orientales et occidentales dans les subtiles nuances d’une mémoire fragmentée. On se laisse porter.

Brigitte Rémer, le 16 avril 2019

Avec les Solistes des Ensembles Mezwej et Achéron – direction Zad Moultaka : Sokratis Sinopoulos, lyra –  Evgenios Voulgaris, yaili tanbur – Harris Lambrakis, ney –  Stefanos Dorbarakis, kanun – Vangelis Pashalidis, santuri – Claudio Bettinelli, percussions – Andreas Linos, Marie-Suzanne de Loye, violes de gambe – Commande et coproduction Onassis Cultural Center d’Athènes, Arsenal de Metz, Mezwej. Avec le soutien de la DRAC Provence Alpes Côte d’Azur.

Du 8 au 18 avril 2019, Les Transversales, festival des arts mélangés de Méditerranée, Théâtre Jean Vilar de Vitry, 1 Place Jean Vilar, 94400 Vitry-sur-Seine – Navettes AR au départ de Châtelet, sur réservation – Tél. : 01 53 53 10 60 – Site : www.theatrejeanvilar.com.