Texte d’après Un homme sans titre de Xavier Le Clerc – adaptation Jean-Louis Martinelli, Mounir Margoum – mise en scène et scénographie Jean-Louis Martinelli – avec Mounir Margoum – Compagnie Allers/Retours, au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt/ La Coupole.
C’est une histoire de vie, une histoire de Kabylie. L’acteur est assis côté cour. Sur une table en formica quelques feuilles éparses et un livre qu’il feuillette. Par les mots de l’auteur il interroge le passé, se penchant sur son identité à travers le parcours de son père, Mohand-Saïd Aït-Taleb.
Car Xavier Leclerc est né Hamid Aït-Taleb, dans un village du Constantinois. Sa référence première vient d’Albert Camus faisant un reportage sur la Kabylie en 1939, et aux articles qu’il avait publiés dans le journal « Alger Républicain » sous le titre : Misère de la Kabylie, dans lesquels il recensait les injustices et dénonçait l’exploitation. Quatre-vingts ans plus tard l’auteur en prend connaissance, l’acteur, Mounir Margoum, en est le porte-parole : « Je ne peux pas oublier la réception que me firent treize enfants kabyles, qui nous demandaient à manger, leurs mains décharnées tendues à travers les haillons… »
Xavier Le Clerc reste blessé à vie de ce qu’il découvre quand il comprend que son père, Mohand-Saïd Aït-Taleb, né en 1937, était de ces enfants de misère, et que les mots de Camus parlent de lui. Quelques images apparaissent sur le mur, en fond de scène. On entre dans l’histoire de l’Algérie alors liée à celle de la France. Dans la génération précédente, son arrière-grand-père, Saïd, un tirailleur kabyle, était mort pour la France dans les tranchées de Verdun, en 1917. Partant de son certificat de décès militaire il a raconté son histoire dans le roman Cent vingt francs, publié en 2021.
Son grand-père paternel, Abdallah, mourra à l’âge de quarante ans entre malnutrition, maladie et épuisement. Au cours de sa vie il aura marché des heures et des heures, chaque jour, pour aller défricher les terres des colons. Son fils, Mohand-Saïd, en avait treize, il lui avait fallu faire vivre sa sœur Chérifa et leur mère Keltoum, il avait travaillé dur depuis l’âge de neuf ans. Keltoum mourra à quarante-deux ans, le 5 juillet 1962, jour de l’Indépendance de l’Algérie, un jour de fête. « Cette année-là, Mohand-Saïd fut témoin de la fin d’un monde qui avait duré centre trente ans, d’un rêve de terre promise avec son lot de misère et d’exploitation, et qui, pour tant de jeunes Algériens de sa génération, se retrouverait exhumé à coups de pelles sur les chantiers de France. » Le chant de l’Indépendance qu’on entendit ce jour-là au coin de chaque rue résonne dans le spectacle – Vive l’Algérie ! تحيا الجزائر.
La suite se passe en France car dans l’Algérie indépendante le chômage est massif, la section administrative locale sélectionne des hommes bien bâtis pour partir au titre de main-d’œuvre docile. « Mohand-Saïd, à vingt-cinq ans, n’eut pas son mot à dire quant à sa destination en France, ni au poste qu’il occuperait. Travail à la chaîne, soudure, terrassement, aciérie, manœuvre dans le bâtiment, ordures ménagères, voirie, la liste était longue, le tampon vert expéditif. » Il fait ses adieux à sa sœur Chérifa et au village, prend l’autocar pour la capitale puis le bateau pour Marseille, des billets de train en poche et une adresse de foyer dans la ville de Caen.
Durant les cinq premières années dans le Calvados, de 1963 à 1968, Mohand-Saïd apprend les rudiments de la langue française, des mots utiles, comme gamelle, matériel, casque ou câble et il en entend d’autres comme bougnoul ou raton qui « ne l’offensaient pas plus, disait-il qu’une flaque d’eau qu’il suffit de contourner. » Chaque homme présent au foyer avait une famille au village, apprit à ne jamais se plaindre et à raser les murs par crainte des autorités. En 1968, Mohand-Saïd a trente et un an il rejoint la Société Métallurgique de Normandie où il remplace un ouvrier décédé dans un accident de travail. Il y restera vingt-quatre ans. Lui-même aura deux accidents dont l’un abimera son visage. Sa carte d’ouvrier de la SNM pour trophée et pour identité, porte sa photo d’avant, portrait qui s’affiche sur écran et qui sera publié à la fin du livre édité en 2022. L’homme est beau. « Il ressemblait à un acteur italo-américain avec ses mâchoires anguleuses, ses yeux verts et ses cheveux soyeux. Il n’avait pas encore la moustache et portait, comme toujours, un simple costume noir, une chemise blanche et une cravate » costume que portera l’acteur, quand, à la fin du spectacle, il lira sa lettre au père, un moment de pure émotion,
En 1970, Mohand-Saïd obtient une permission pour partir au bled épouser Ouardia, seize ans, sa cousine, il en a trente-trois. Pour elle c’est un second mariage, sa date de naissance indiquée dans le livret de famille n’est pas la bonne. Un an plus tard naît au village sa première fille, même nom que la grand-mère, Keltoum. En 1975, peu avant la naissance du second, Abdallah, Ouardia arrive en France dans le cadre du regroupement familial. La vie y est plus que précaire, la famille habite un baraquement en carton bouilli situé dans un terrain vague de Mondeville, plus d’argent à la moitié du mois, l’obligation de vendre tout ce qu’ils peuvent pour survivre. Ne restaient qu’une table en formica jaune et quatre chaises, le décor du spectacle (scénographie et mise en scène Jean-Louis Martinelli, lumière Jean-Marc Skatchko). Reste la colère du père quand il ne pouvait plus les nourrir, la violence se retournant contre sa femme, et parfois les enfants.
« D’après ma mère je suis né le 13 mai 1979 et non pas le 6 juin comme l’indique le registre d’état civil » dit l’auteur, s’interrogeant sur son propre parcours. Malgré la précarité de la vie la famille décline la prime au retour proposée par le gouvernement français aux familles d’Algérie et Xavier Leclerc mesure qu’elle aurait été sa vie en cas de retour. Neuf enfants – représentés ici chacun par une chaise de plus, apparaissant sur la scène au fur et à mesure. Keltoum, douée et tant admirée par le petit frère à qui elle racontait de belles histoires sera la sacrifiée sur l’autel des aînées, jusqu’à son entrée dans la maladie mentale. Hamid/Xavier, dans son regard d’enfant raconte la famille, l’attribution d’un trois-pièces HLM avec salle de bains et toilettes, les vêtements d’occasion, l’hospitalisation de la mère quand il a cinq ans, et le placement des enfants quelques mois en foyer dans un magnifique château du dix-septième siècle, pour lui la découverte de nouveaux horizons, les non-dits de la famille, ceux du père à propos de la guerre. À la même période on le suit dans un retour au village, la famille bardée de cadeaux, pour sa circoncision, un geste dont on ne l’avait pas informé et qui fut une douleur.
Mon père illettré fut mon premier livre, ajoute l’auteur, il « avait du mal à me parler des affres de la faim qu’il comparait à un geôlier. » À travers l’histoire familiale celui qui plus tard s’appellera Xavier comprend assez tôt qu’il n’a pas la même sensibilité que ses frères et soeurs et se sent bien seul dans la fratrie : il écrit des poèmes qu’il cache sous son matelas, fréquente des filles au centre social du quartier regroupant les enfants du 115 où se pratiquaient le théâtre, la danse et l’écriture, fréquente la bibliothèque, cette différence lui vaut la désignation de tapette par ses frères. Il se trouve aussi étrangement au milieu d’une rumeur d’adoption qui court autour de lui et cherche dans ses traits les ressemblances avec son père s’inventant même d’autres pères comme Fernandel qu’il admire. Quelques images dans son rôle d’Ali Baba, turban blanc et à dos de mulets, détendent l’atmosphère. Hamid lisait et écrivait à la bibliothèque, les auteurs qui le touchent sont ceux qui luttent contre les inégalités comme Louis Guilloux dont le roman Le Sang noir publié en 1935 l’avait ébloui, dont Jean Giono dans son Refus d’obéissance. Il s’intéresse de plus en plus à l’écriture, qu’il pratique entre autres dans des ateliers.
À la fermeture de la SMN en 1992 Mohand-Saïd Aït-Taleb fut contraint de prendre sa pré-retraite avec pour seul viatique et trace d’un travail acharné, un banal certificat. Hamid/Xavier a treize ans. Toujours poli, muet et solide, son « licenciement économique achèverait bientôt de l’emmurer vivant » le faisant basculer « dans une langue minérale, un silence ineffable. » Il passera des heures « assis sur un banc public, perdu dans ses pensées, c’est d’abord du monde que notre père s’est retiré vraiment » écrit Xavier Le Clerc.
Hamid Aït-Taleb / Xavier Le Clerc demande sa naturalisation en 1998, à l’âge de dix-huit ans. Il anime des ateliers d’écriture et un café philo qui lui permettent de prendre son envol et d’avoir un petit appartement. Il aide son père de quelque argent, en cachette, quand il le croise dans le désarroi et Mohand-Saïd lui rend visite, chez lui, une fois. Il le sentit content de le savoir s’assumer seul. Il le rencontrera aussi après une hospitalisation due à une prise de médicaments trop forte, et pour la première fois il parlera de la guerre, de la torture et des humiliations subies, « première et dernière fois de ma vie que je le vis en pleurs » dit l’auteur.
Aspirant à une vie ouverte et loin des soumissions, Xavier décide de la rupture d’avec sa famille. Il se sent différent et non reconnu dans sa différence, l’homosexualité, pour laquelle sur certains réseaux il reçoit des menaces. Une dernière visite chez ses parents avant son départ programmé pour Paris lui permet de répondre à la question doucement chuchotée de son père, lui demandant si la rumeur était fondée. « Je lui affirmai par pudeur que je n’avais pas l’intention de me marier, ce qui revenait à lui dire oui. Il ne me jugeait pas mais je le sentis désemparé. Je le voyais pour la dernière fois de ma vie. »
Pour lui la vie reprend son cours entre études – droit, sociologie, philosophie puis double master à la Sorbonne – et travail, vrai faux-départ pour Londres où les conditions de vie furent… de pauvreté, changement d’identité en France pour mieux séduire la chance. « Hamid Aït-Taleb devait se fondre comme le sucre dans l’eau, pour devenir Xavier Charles Le Clerc. » Charles en pensant à Foucauld le père du désert, le X de Xavier, en pensant bien plus tard à sa justification, inconsciente, autour de l’obscur lié à sa naissance et des accouchements sous X, ainsi qu’autour du signe qui servait de signature à son père. Après ce changement d’identité tout réussit à Xavier Le Clerc. Il devient chasseur de tête dans le luxe, d’abord pour une maison anglaise prestigieuse, avec bureau à Paris rue du Faubourg-Saint-Honoré, puis à Milan pour une célèbre griffe. Il édite son premier livre, De grâce, sous son nom de naissance, en 2008.
Le 25 février 2020 l’auteur reçoit de sa sœur Sonia un message annonçant la mort du père. Le spectacle se ferme sur un hommage à ceux de sa famille qui l’ont « fait » et sur une éblouissante Lettre au Père à la manière de celle de Kafka qui l’avait touché au cœur. Sur écran la superbe photo du père, celle de sa carte SNM où il ressemble à un jeune premier. L’acteur, Mounir Margoum, devant un micro sur pied et portant le même costume que Mohand-Saïd Aït-Taleb, l’apostrophe avec une grande tendresse. Il retrace son parcours à partir de certains documents retrouvés par l’auteur, rendant un magnifique hommage au père aimé. « Le printemps est revenu, le fleuve est scintillant, pas un nuage dans l’horizon si bleu qui nous relie toi et moi, et que j’accepte comme un don du ciel. »
Derrière l’histoire de la famille Aït-Taleb et du parcours de vie de Mohand-Saïd qui fait figure d’archétype se profile la réalité coloniale, sa brutalité, la pauvreté engendrant le silence, la guerre et la violence qui marquent pour toujours l’immigration. Derrière ce portrait de Mohand-Saïd Aït-Taleb, son père, l’homme brisé, Xavier Le Clerc pose la question du refus de l’injonction identitaire et de la reproduction sociale. Pourtant un homme sans titre n’est pas – selon le concept de Robert Musil, un Homme sans qualités. « Et d’ailleurs, sans la rage que tu m’as léguée, je n’aurais jamais rien écrit » dit-il reconnaissant comme point commun avec ce père si silencieux, une profonde solitude. Mounir Margoum est éblouissant dans l’émotion qu’il traduit sur scène avec une grande fluidité, entre humour, gentillesse et tendresse. Il apporte un grand naturel et beaucoup de densité, portant cette belle écriture dans laquelle l’histoire familiale et sociale ouvre des pans entiers sur la blessure de la grande Histoire.
Brigitte Rémer le 19 mars 2026
Texte d’après Un homme sans titre de Xavier Le Clerc – adaptation Jean-Louis Martinelli – mise en scène et scénographie Jean-Louis Martinelli – lumières Jean-Marc Skatchko – musiques Joan Cambon – avec Mounir Margoum. Production Compagnie Allers/Retours – coproduction Le Manège / scène nationale de Maubeuge – Le Cratère, scène nationale d’Alès – Le texte est publié aux éditions Gallimard en 2022. Son dernier ouvrage, Le Pain des Français, mêlant réalité coloniale et récit autobiographique a été publié aux éditions Gallimard en 2025.
Du 6 au 29 mars 2026, à 19h, samedi à 17h, dimanche à 15h – Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt/ La Coupole, 2 Place du Châtelet. 75004. Paris – métro : Châtelet – site : www.theatredelaville-paris.com – tél. : 01 42 74 22 77.
















































































