Et la terre se transmet comme la langue

© Pierre Grosbois – Photo de répétition

Poème de Mahmoud Darwich traduit par Elias Sanbar – Conception Stéphanie Beghain et Olivier Derousseau, interprétation Stéphanie Béghain, au T2G Théâtre de Gennevilliers.

« Un jour je serai poète et l’eau se soumettra à ma clairvoyance » avait écrit en 2003 Mahmoud Darwich, dans Murale. Poète il le fut, reconnu dans tout le Moyen-Orient et bien au-delà, à travers une vingtaine de recueils poétiques publiés et traduits en de nombreuses langues. Il déclamait sa prosodie cadencée avec une force à nulle autre pareille, son pays, la Palestine, l’habitait.

Né en 1941 à Al-Birwa près de Saint-Jean d’Acre, en Galilée, il avait six ans lors de la création de l’état d’Israël, obligeant sa famille à l’exil et faisant de la langue arabe, une mineure. On comprend son combat pour la langue. « Je m’en souviens encore. Je m’en souviens parfaitement. Une nuit d’été alors que nous dormions, selon les coutumes villageoises, sur les terrasses de nos maisons, ma mère me réveilla en panique et je me suis retrouvé courant dans la forêt, en compagnie de centaines d’habitants du village… Je sais aujourd’hui que cette nuit mit un terme violent à mon enfance. » (Source : Subhi Hadidi, in La terre nous est étroite et autres poèmes.) Après avoir été assigné à résidence durant quelques années à Haïfa, Mahmoud Darwich avait quitté Israël en 1970 pour Le Caire, puis Beyrouth, avant de passer plusieurs années en exil, en France. « Mon pays est une valise » écrivait-il. Il est mort en 2008, aux États-Unis, il eut des obsèques nationales à Ramallah où sa dépouille avait été rapatriée.

En 1997, Mahmoud Darwich était en France pour l’ouverture des manifestations du Printemps Palestinien et la sortie de son dernier ouvrage, La Palestine comme métaphore. Accompagné d’Elias Sanbar, son traducteur de toujours aujourd’hui Ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco, il vivait alors entre Amman en Jordanie et Ramallah, capitale temporaire autonome de Palestine, au nord de Jérusalem ville des trois grandes religions monothéistes. Poète de Palestine comme il aimait à le dire, Mahmoud Darwich répondait alors à nos questions et s’exprimait sur le croisement entre politique et poétique : « Je ne me considère pas comme un politique ni tout-à-fait comme un poète, il y a un mouvement dans ces territoires entre la culture poétique et mon engagement national que l’on qualifie parfois de politique. Aucun auteur, aucun poète palestinien ne peut se payer le luxe de ne pas avoir un rapport avec cet engagement national qui est politique. Car pour nous, nous éloigner de ce niveau de politique est en fait s’éloigner du réel… La relation entre la poésie et le réel est éternelle, non seulement dans le rapport de la poésie à la réalité mais très profondément dans le rapport du poème à lui-même. » Il concluait l’entretien en disant : « Je pense que la Palestine n’a pas encore été écrite. »

Membre actif de l’OLP (Organisation de Libération de la Palestine) et chantre de la cause palestinienne il quitta l’Organisation en 1993 pour protester contre les Accords d’Oslo. Il s’en était expliqué lors de notre conversation : « Ces accords plaçaient le peuple palestinien dans une sorte de période probatoire et transitoire, une transition vers une chose que les accords gardaient très vague. Cette période n’abordait pas les questions fondamentales du conflit : les réfugiés, la colonisation, le droit à l’autodétermination, et Jérusalem. » Il avait pu retourner en Palestine, autorisé par Israël à venir prononcer une oraison funèbre sur la tombe d’un ami, et faisait ce constat : « Le démantèlement géographique de la Palestine est un assassinat de sa propre beauté… Malgré cela j’ai retrouvé ma fenêtre en Galilée, car c’est là que je suis né. » Il s’était installé à Ramallah après 1995.

Le travail proposé par Stéphanie Béghain, artiste associée au T2G Théâtre de Gennevilliers et Olivier Derousseau incube depuis une dizaine d’années et a donné lieu à des présentations publiques entre autres à La Fonderie du Mans, au Studio-Théâtre de Vitry, à l’Échangeur de Bagnolet, mais tout y est démesuré : le temps de gestation, le parcours historique sur la Palestine et le Moyen-Orient sorte d’installation précédant le spectacle et un épais cahier remis intitulé Document(s), le plateau monumental où l’on aperçoit les gradins vides de l’autre moitié de la salle.

Le spectacle s’ouvre par une lecture d’extraits d’État de siège poème inédit de Mahmoud Darwich par des membres du groupe d’Entraide Mutuelle Le Rebond, d’Épinay sur Seine avec lequel travaille Stéphanie Béghain. Assis, ils donnent le texte : « Ici, aux pentes des collines, face au crépuscule et au canon du temps Près des jardins aux ombres brisées, Nous faisons ce que font les prisonniers, Ce que font les chômeurs : Nous cultivons l’espoir. » Paraît la comédienne qui lit quelques phrases puis s’avance à l’assaut de cet immense plateau où l’on trouve quelques planches de manière disparate, vraisemblables résidus d’une maison disparue, et divers éléments posés çà et là, qui ne seront guère utilisés (scénographie Olivier Derousseau, Éric Hennaut). Quelques planches, un bâton, des délimitations, une frontière, le bord du vide, une gestuelle et les déplacements de la comédienne qui part au loin, très au loin, accomplir quelques gestes qu’on ne décrypte pas. Seule la lumière nous guide un peu (Juliette Besançon). Le poème échappe et les intentions se perdent, le texte ne nous relie ni à Mahmoud Darwich ni à l’histoire de Palestine, comme s’il était vidé de substance.

Composé à Paris en 1989, Et la Terre se transmet comme la langue évoque vingt mille ans d’histoire, la question de l’exil et celle du retour sur un mode à la fois épique, poétique et lyrique, « Et la terre se transmet comme la langue. Notre histoire est notre histoire » ajoute Mahmoud Darwich qui mêle à la complexité de l’histoire et de l’écriture les pensées du quotidien comme les parfums de l’oranger, les cailloux et l’avoine, le rayon de miel et l’encens, la marguerite des prés, le coffre à vêtements. Et il concluait la rencontre de 1997 en disant : « Aujourd’hui le Palestinien regarde son histoire, il voit que le futur est extrêmement obscur, noir, que le passé est très lointain et que le présent est un temporaire long, enceint d’un projet d’indépendance qui a déjà avorté. C’est pour cela que la culture palestinienne est contrainte de continuer à s’exprimer comme une culture de résistance. »

Brigitte Rémer, le 20 septembre 2021

Scénographie Olivier Derousseau, Éric Hennaut – lumières Juliette Besançon – sons Thibaud Van Audenhove, Anne Sabatelli – costumes Jeanne Gomas, Élise Vallois – Régie générale Amaury Seval – Direction technique Jean-Marc Hennaut.

Du 11 au 16 septembre 2021, au T2G Théâtre de Gennevilliers, Centre Dramatique National. 41 Av. des Grésillons. 92230 Gennevilliers – site : www.theatredegennevilliers.fr – Tél. : 01 41 32 26 10.

Bach 6 Solo

© Théâtre de la Ville

Sonates et partitas pour violon seul de Jean-Sébastien Bach interprétées par Jennifer Koh – conception Robert Wilson et Jennifer Koh – mise en scène, costumes et décors Robert Wilson – chorégraphie Lucinda Childs – Programmation du Théâtre de la Ville, création mondiale dans le cadre du Festival d’Automne, à la Chapelle Saint-Louis de La Salpêtrière.

Premier des deux spectacles signés de Robert Wilson et Lucinda Childs pour fêter la 50è édition du Festival d’Automne, Bach 6 Solo fait résonner dans la Chapelle Saint-Louis de La Salpêtrière trois sonates de quatre mouvements et trois partitas composées de rythmes de danse, portées par l’éblouissante et expressive Jennifer Koh. Violoniste américaine née de parents coréens, elle fut Albert Einstein dans Einstein on the Beach en 2012/2014opéra de Philip Glass mis en scène par Robert Wilson dans une première version en 1976, avec la participation de Lucinda Childs. Bach 6 Solo leur tenait à cœur, la Chapelle Saint-Louis de La Salpêtrière en est le lieu idéal.

Dans cette architecture au dôme octogonal construite sur le modèle de la croix grecque, le public occupe les quatre chapelles latérales et les quatre nefs faisant cercle autour d’un magnifique plateau en bois de même forme, octogonale, cerné d’une ligne lumineuse d’intensité variable. La violoniste occupe cet espace à 360° avant de le partager avec quatre danseuses et danseurs. Vêtus de blanc, c’est avec lenteur et solennité qu’ils se glissent dans la musique, d’abord en trio portant une fine baguette, branche d’arbre soigneusement choisie qui, dans la seconde partie de la soirée se métamorphose en bâtons plus épais et plus lourd, portés par un trio inversé. À un moment, Lucinda Childs fend lentement l’espace, fantomatique, dans une vaporeuse robe de voile blanche, une longue corde posée sur l’épaule l’amarre. Une danse en couples ferme le spectacle. La lumière renvoie les ombres de la musicienne qui se mêlent à celles des danseurs et fait vivre l’austérité de la bâtisse et la rigueur mathématique de la composition musicale.

La virtuosité du violon de Jennifer Koh – qui porte avec une rare intensité ces Sonates et partitas – ébranle, dans ce lieu hautement symbolique empreint de simplicité et de solennité où certains plasticiens – dont Ernest PignonErnest – ont exposé, où le Faust de Klaus Michael Grüber, en 1975, était entré dans la légende.

Le Regard du sourd en 1970 avait révélé Robert Wilson au public, en France, son travail mêle la danse, le mouvement, la lumière, la sculpture, la musique et le texte. Le Festival d’Automne l’accompagne depuis 1972 et présente aujourd’hui, en partenariat avec le Théâtre de la Ville, plusieurs de ses spectacles, dont I Was Sitting on my Patio avec Lucinda Childs. Robert Wilson garde aujourd’hui la même exigence. « A l’origine de Bach 6 Solo, un coup de foudre : celui que j’ai ressenti il y a plusieurs années en entendant jouer la violoniste Jennifer Koh, en la voyant à ce point transformée par la musique qu’elle irradie d’une présence nouvelle, dit-il… En jouant les Sonates et partitas pour violon seul, Jennifer Koh éprouve un sentiment de désorientation, voire de mise en danger. Pour elle, c’est aussi un rapport avec Dieu qui s’engage, même si l’œuvre n’a rien de religieux. »

Brigitte Rémer, le 17 septembre 2021

Avec : Alexis Fousekis, Ioannis Michos, Evangelia Randou, Kalliopi Simou, Lucinda Childs – musique Johann Sebastian Bach – dramaturgie Konrad Kuhn – costumes Carlos Soto – collaboration à la mise en scène Fani Sarantari – collaboration à la scénographie Annick Lavallée-Benny – collaboration aux lumières John Torres – création maquillage Sylvie Cailler – collaboration aux costumes Emeric Le Bourhis.

Du 3 au 16 septembre 2021 – Théâtre de la Ville hors les murs, à la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, Boulevard de l’Hôpital. 75013. Paris – métro Saint-Marcel – Tél. : 01 42 74 22 77 – Site : www.theatredelaville-paris.com

Transverse Orientation

© Théâtre de la Ville

Pièce pour huit danseurs – Conception et direction Dimitris Papaioannou. Dans le cadre des saisons du Théâtre de la Ville hors les murs et du Théâtre du Châtelet.

Il aime les portes dérobées et les situations extravagantes, les références picturales et la mythologie, la nudité. Avec Transverse Orientation et après Since She – spectacle présenté à La Villette il y a deux ans avec les interprètes du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch (cf. notre article du 15 juillet 2019) – Dimitris Papaioannou poursuit sa quête des mythes, venant d’un pays natal qui en est chargé, la Grèce. Le Minotaure a rendez-vous avec le spectateur, le spectateur avec un enchevêtrement d’images et de représentations, avec du burlesque et de la dérision, des visions et de l’illusion.

Plasticien et dessinateur avant d’être chorégraphe et metteur en scène, Dimitris Papaioannou trace son labyrinthe sur fond de mur blanc à partir d’un néon qui crépite et de personnages en costumes noirs s’affairant autour de la lumière qui apparaît et disparaît. Ces énigmatiques personnages aux fines têtes encagoulées, glissant comme les figures poétiques de Jean-Michel Folon ou se déplaçant à la manière burlesque d’un Buster Keaton, se hissent en haut d’échelles qui se tordent, se suspendent et s’enroulent. Tombés d’une autre planète ils s’accrochent aux murs, comme des cafards.

De nombreux personnages, équivoques, traversent le plateau de cour à jardin et retour, en un parcours latéral. Apparaît un énorme taureau, imitation à l’échelle réelle, sur lequel repose une belle endormie, nue, telle L’Olympia de Manet – référence au mythe d’Europe, princesse Phénicienne dont s’éprend Zeus travesti en taureau pour ne pas s’attirer les foudres de son épouse, scène maintes fois représentée par les peintres dont Titien, Véronèse et Rembrandt. Son alter-ego masculin dans une même nudité apporte l’eau, monte à cru et s’agrippe. Les brumes de la peinture guident le geste chorégraphique et troublent le dessin à l’échelle des personnages et de l’environnement scénique.

Solos, duos ou déplacements d’ensembles répliquent à ce combat entre l’homme et la bête sous l’œil d’un projecteur placé sur roulettes qui parfois balaie la salle et ouvre sur des jeux d’ombres des plus élaborés qui distillent leurs visions magiques. Un homme sirène passe, une femme nue, de bonne corpulence, traverse, il tombe des hommes qui se cachent derrière d’étroites planches, des pierres qui craquent comme le polystyrène, dévalent et envahissent l’espace où seul Sisyphe résiste, dans sa détermination. Des figures à deux têtes et aux jambes multiples se déplacent, les lits de fer se replient et encagent, la tête du Minotaure est brandie telle un Saint-Jean Baptiste, les seaux d’eau se remplissent, la Vénus de Botticelli, vierge aux longs cheveux sauvages au fond d’un coquillage ouvert, met au monde l’enfant dont le placenta s’écoule et qui se métamorphose en image de mort.

A la fin de cette Odyssée pleine de magie et d’alchimie tous les objets flottent – cordes, échelles, seaux, cercle – images insolites d’encombrements, de jeux des corps, de perles et d’eaux. La fresque de Dimitris Papaioannou, plasticien des corps et de l’espace, croise l’absurde et le surréalisme, l’homme contemporain et les mythes ancestraux tels Minotaure et Thésée, Ariane, Dédale et autre. Dans un rapport singulier entre le danseur et l’objet, l’humour et la poésie, le geste est millimétré en même temps qu’il jaillit du plus profond de la mythologie, revue et corrigée par l’imaginaire du chorégraphe et les images.

Brigitte Rémer, le 15 septembre 2021

Avec : Damiano Ottavio Bigi, šuka Horn, Jan Möllmer, Breanna O’Mara, Tina Papanikolaou, Lukasz Przytarski, Christos Strinopoulos, Michalis Theophanous. Musique Antonio Vivaldi – décors Tina Tzoka, Loukas Bakas – design sonore Coti K. – costumes Aggelos Mendis – lumières  et conseil musical Stephanos Droussiotis – sculptures, constructions spéciales et accessoires Nectarios Dionysatos – inventions mécaniques Dimitris Korres.

Du 7 au 11 septembre 2021 – Théâtre de la Ville, au Théâtre du Châtelet. 75001. Paris – Métro : Châtelet. Site : www.theatredelaville-paris.com

D’un bleu très noir, Angélique Ionatos

© photo de sa page Facebook

Née à Athènes en 1954, Angélique Ionatos s’est éteinte le 5 juillet 2021 des suites d’une longue maladie. C’était une éblouissante auteure, compositrice, chanteuse et guitariste.

Elle avait quitté sa Grèce natale avec sa famille à l’âge de 15 ans, en 1969, fuyant la dictature des colonels. Son premier choc musical fut lié au concert donné par Mikis Theodorakis lors d’une tournée mondiale en Belgique, pays où elle avait d’abord résidé. Theodorakis si populaire en Grèce avait été censuré et interdit dans son pays, pendant la dictature militaire. « Quand il est monté sur scène et a ouvert ses bras pour diriger l’orchestre, on aurait dit un aigle immense qui allait s’envoler… » Ce fut pour elle une révélation. Des années plus tard, en 1994, en signe de remerciements elle adapte quinze courtes pièces qu’il avait composées à partir des poèmes de Dimitra Manda, sur le cycle de l’eau, Mia Thalassa/Une Mer, suivi en 1999 du Sanglot des Anges sur une autre de ses compositions et un poème de Dyonissis Karatzas : « As-tu entendu le sanglot des anges un lundi matin à l’aube, ils pleurent sous ta fenêtre close ? »

C’est avec son frère Photis qu’elle enregistre ses premiers albums dont il co-signe paroles et musique : Résurrection obtient le Grand Prix du disque de l’Académie Charles Cros en 1972, ainsi que Les oiseaux, en 1973. Avec I Palami Sou le même Prix lui est attribué, en 1978.

Tout son parcours se construit sous le signe des poètes grecs et de la Méditerranée, qu’elle chante en version originale. « Dans notre monde soumis à une nouvelle barbarie, il faut interroger les poètes pour retrouver la mémoire et l’utopie dit-elle. » Odysseus Elytis, prix Nobel de littérature en 1979 fut pour elle une source d’inspiration majeure. « Belle et étrange patrie comme celle que j’ai reçue jamais je n’ai vu », écrit-il dans Marie des Brumes. Cet hymne, composé en 1984, fut présenté dans une coproduction du Théâtre de la Ville et du Théâtre de Sartrouville où elle avait été artiste associée de nombreuses années, à partir de 1989. Elle y était accompagnée de quelques-uns de ses musiciens-complices, Katherina Fotinaki, voix, guitare, Cesar Stroscio, bandonéon, Idriss Agnel et Henri Agnel, percussions. Le poète répond à Marie, qui se révolte. Elle obtient pour cette composition et interprétation le Grand Prix Audiovisuel de l’Europe, qu’elle recevra à nouveau en 1987 pour Le Monogramme, sur un texte d’Elytis : « Je pleure le soleil et je pleure les années à venir sans nous et je chante les autres passées au travers… Au paradis, j’ai aperçu une île Semblable à toi et une maison au bord de la mer… »

De sa rencontre avec Katerina Fotinaki elle dit : « Je ne crois pas que les chemins se croisent par hasard. Je ne crois pas au hasard. Je crois à la chance. Et aux rencontres qui viennent à l’heure juste. Lorsque le temps y consent. » Elles présentent en duo vocal et guitare Comme un jardin la nuit, à partir de l’adaptation musicale du texte d’Elytis qu’elle retraduit et publie sous le titre Le soleil sait, une anthologie vagabonde : « J’ai quelque chose à dire de transparent, j’ai quelque chose à dire d’inconcevable, comme le chant d’un oiseau en plein champ de bataille. » Avec Katerina, elles retrouvent ensemble ce plaisir du chant en duo et de la guitare par le récital Anatoli – qui se traduit à la fois par l’Orient et le Lever du soleil – en 2009. « Nous élèverons nos enfants sans vous, malgré vous, contre vous… leur vice sera la tendresse. Nous élèverons des enfants éternels. Nous élèverons nos enfants dans les ruines, car c’en est fini des mille et un contes qui cousent leur sommeil. Nous leur lirons, au bord du lit, l’histoire d’un siècle mille et mille fois assassiné, pour que chacun de leurs rêves soit un combat, un combat contre la corne de la mort… »

Elle fait une autre belle rencontre avec Sappho de Mytilène, la première femme poète ayant composé des vers sur l’amour et le désir, au VIIe siècle avant JC. « J’ai servi la beauté. Était-il en effet pour moi quelque chose de plus grand ? » écrivait Sappho. Angélique Ionatos la chante à partir de 1991, accompagnée de Nena Venetsanou, à Sartrouville, puis au Théâtre des Bouffes du Nord. Elle remporte un immense succès et plusieurs années de tournée, ainsi que le Grand Prix de l’Académie Charles-Cros. O Erotas poème de Sappho adapté en grec moderne par Elytis, est présenté à l’Olympia en mars 1993.

À côté de productions plus importantes Angélique Ionatos garde toujours l’envie de jouer en solo : « La scène est le plus beau des navires. C’est parce que nos questions restent sans réponse que nous continuons de voyager » dit-elle. Elle continue à porter la poésie grecque, qu’elle met en musique : Dyonissis Karatzas, Attik, Nikos Papazoglou : « Ici personne ne chante personne ne danse, on écoute juste la musique et notre imagination voyage » ; Arletta : « Tu es le vent du sud et moi un oiseau perdu, tu m’amènes là où toi tu veux, tu es le vent du nord tu glaces mes ailes et puis avec un seul baiser tu me lances très haut » ; Yannis Ritsos, Dimitris Mortoyas : « Et si l’arbre brûle reste la cendre et la lumière, dans le désert les cactus prennent racine » ;  Kostas Karyotakis dans Amandier « Là dans mon jardin un amandier grandit, il est si délicat qu’il a juste un souffle de vie… »

D’un bleu très noir fut le titre de l’un de ses concerts, donné au Théâtre de la Ville en 2000, enregistré et diffusé par Naïve, comme presque tous ses CD. C’est un bouquet de poésies où se croisent Constantin Cavafy, Christos Christofis, Dimitris Mortoyas, Odysseus Elytis, Dyonissis Karatzas. Angélique Ionatos y signe les paroles et la composition du morceau intitulé Yeux noirs : « Arrête, mon cœur, de souffrir. Cesse d’attendre. Deviens comme une pierre pour ne plus battre en vain… » Elle chante aussi Frida Kahlo en espagnol « Pies para que los quiero si tengo alas para volar / Des pieds, pour quoi faire si j’ai des ailes pour voler… » interprète des chants traditionnels et ses Chansons Nomades, accompagnée de l’un de ses fidèles, le musicien Henri Agnel. Elle compose un Stabat Mater Furiosa d’après le texte du poète et dramaturge Jean Pierre Siméon, qu’elle présente dans une mise en scène de Michel Bruzat, en 2014.

Avec Eros y Muerte, elle compose sur des textes en français d’Anna de Noailles et sur les poèmes en espagnol de Pablo Neruda, Cien sonetos de amor / La Centaine d’amour, écrits pour sa bien-aimée, Matilde Urrutia. Suivra l’enregistrement de l’album, en 2005 : « Ces trois langues sont en réalité les trois strates de ma culture : le grec en tant que langue maternelle, le français en tant que langue d’adoption et quant à l’espagnol elle est la première langue qui a fasciné l’enfant que j’étais. Je la chantais sans la comprendre pour imiter les chanteuses que j’écoutais sur les 33T que mon père, marin, ramenait de ses voyages en Amérique du Sud. C’était la langue du rêve. »

L’œuvre est immense, le parcours éclectique, la voix tendre et rocailleuse, les doigts virtuoses sur les cordes de la guitare, la présence incandescente. Quarante ans de carrière, une vingtaine d’albums, de nombreux concerts dont en 2015 au Café de la Danse, Reste la lumière, accompagnée de Katerina Fotinaki et de musiciens virtuoses comme Gaspar Claus au violoncelle et Cesar Stroscio au bandonéon. Son dernier concert fut donné en 2018 aux Lilas où elle habitait, au Triton-scène de musiques présentes.

Angélique Ionatos a porté les mots des plus grands poètes grecs dans la révolte de l’exil, et pour dépasser le sien. « Ce qui m’a aidé à supporter l’exil lorsqu’il devenait trop lourd, ce fut la poésie » disait-elle. Son univers est de tendresse et de sensualité, de singularité. Son élégance, sa présence, ses mélopées, vont nous manquer. « Ma langue est devenue ma patrie. La seule qu’on ne pouvait pas m’enlever. Il m’était devenu vital de l’aimer, la cultiver et la défendre. Paradoxalement c’est en apprenant le français que j’ai pu redécouvrir la beauté de ma langue maternelle. La distance (géographique et culturelle) m’a permis de réentendre sa musique. Et quelle musique ! »

 Brigitte Rémer, le 15 août 2021

Label Accords Croisés 2009 : Comme un jardin la nuit (en duo avec Katerina Fotinaki) – Label Naïve – 2008 : Album anniversaire (2CD/10 ans de Naïve ( Sappho de Mytilème – Parole de Juillet) – 2007 : Eros y muerte – 2004 : Anthologie (Compilation ) – 2003 : Alas Pa’ volar (Des ailes pour volerAngélique Ionatos canta Frida Kahlo – 2000 : D’un Bleu très noir – 1997 : Chansons nomades (avec Henri Agnel) – 1996 : Parole de juillet (Iouliou logos) – 1995 : De la Source à la mer (3 CD) – 1994 : Mia Thalassa (musiques de Mikis Théodorakis) – 1992: O Erotas – 1991 : Sappho de Mytilène – 1989 : Archipel (Compilation) – 1988 : Le Monogramme (Sept chants d’amour d’Odysseus Elytis) – 1984 : Marie des Brumes (Maria Nefeli, Odysseus Elytis) – 1983 : O Hélios O Héliatoras – 1981 : La Forêt des hommes (To dassos ton anthropon) – 1979 : I Palami sou – 1972 : Résurrection (avec Photis Ionatos).

Senza fine

© Paris l’été

Création Maribeth Diggle, Lisi Estaras, Gaia Saitta, Yohan Vallée – mise en scène Gaia Saitta – au Lycée Jacques-Decour, dans le cadre de Paris l’été.

Des cartons éparpillés sur la scène d’où sortent au fil du spectacle costumes et accessoires. Un vrai faux miroir sorte de structure papier d’alu, des ventilateurs, un divan, quelques objets, un air de désordre. On entre dans cet univers par effraction. Deux personnages fragmentés, un homme, une femme, chemisier vaporeux pour lui, danseur, sous-vêtements masculins pour elle, comédienne, sorte de carte à jouer où s’inversent les figures (Gaia Saitta et Yohan Vallée). Une diva les rejoint, tirant un cabas plein de pierres et lançant sa voix sur un chemin labyrinthe (Maribeth Diggle, soprano). Nouvelle Sisyphe ou nouvelle arrière-grand-mère telle qu’évoquée plus tard dans le spectacle, jolie femme qui a rempli ses poches de pierres et s’est laissée couler au fond de l’eau ?

Le fil du temps se tisse au rythme des digressions-illuminations du trio offrant gestes et bribes, actions, répétitions et citations, avancées et reculs. Un monde se déconstruit dans des mots répétitifs et gestes compulsifs qui s’effacent et reviennent. Pas de fil conducteur, des fragilités, des incertitudes, les nôtres, une tentative de se rapprocher du public, par un verre de vin, une orange à éplucher, des pierres offertes, au final. Images floues. Une autre suicidée s’écroule au sol, verre d’eau et médicaments renversés, dans un geste répété. La même, ou une autre facette d’elle-même, décroche son mobile et projette dans le vide quelques mot banals en même temps qu’énigmatiques.

Des ressassements, un univers mental, du baroque, des brisures, des fractions, un monde mort, comme cette pendule sans aiguille face au spectateur, un banquet final, posé au sol, où les lustres scintillent, où la fête est défaite. Un scénario en morceaux, quelques éclats. Rêve ou cauchemar ? Éparpillement. Esquisse. Étude. Solitudes. Séquences. Sans fin / Senza fine, selon le titre. Crise convulsive de la cantatrice, naissance ou horrible souffrance d’une mort par asphyxie ?

Quelques moments hésitants où les deux femmes esquissent un pas de danse et répètent des gestes en écho (chorégraphie Lisi Estaras), où les trois personnages contemplent l’Avenir, derrière la porte du lycée, portant une inscription qui fait sourire : Sécurité, ne pas jouer à la balle. On voudrait y croire mais on regarde l’autre pendule, celle dont les aiguilles tournent et qui affiche la réalité du temps qui passe.

Brigitte Rémer, le 6 août 2021

Interprètes : Maribeth Diggle, Gaia Saitta, Yohan Vallée – chorégraphie Lisi Estaras – regard extérieur Charlie Cattrall – production IfHuman/coproduction Garage 29

Du 29 au 31 juillet 2021, à 20h – Lycée Jacques-Decour, 12 Avenue Trudaine. 75009 Paris – métro Anvers – Paris l’été / tél. : 01 44 94 98 00 – site : www.parislete.fr

Des gestes blancs

© MirabelWhite

Conception Sylvain Bouillet – Interprétation Charlie Bouillet et Sylvain Bouillet, Naïf production, au Lycée Jacques-Decour, dans le cadre de Paris l’été.

Né d’une recherche engagée lors d’ateliers où il a observé des pères dans leur relation à leurs fils, Sylvain Bouillet, danseur et acrobate, livre en gestes et en espace son approche, dans un dialogue sensitif avec son fils, Charlie, âgé de dix ans.

Ils cheminent ensemble depuis trois ans dans la construction d’un langage corporel commun alors que leur morphologie est si différente. Cet écart devient un point force, ils jouent sur le déséquilibre de l’un et le poids de l’autre dans un échange ludique, espiègle et spontané où ils deviennent à tour de rôle, meneur.

Dans la chapelle du Lycée Jacques-Decour le public les encercle et partage ce moment sensible d’un spectacle hors-norme où, dans une première partie, se toucher est la règle, être en contact peau à peau, glisser en spirale sur le dos, s’allier tête contre tête, puis se séparer, se provoquer, se transporter, se perdre et se retrouver, sorte de discours de la méthode et de recherche d’équilibres.

Pas de scénario, pas d’histoire si ce n’est la leur. Tour à tour ils s’enjambent, s’agrippent, se détachent, s’imitent, font la toupie, le poirier, la roue, s’inventent des jeux de mains, échangent des jeux de rôles. On passe du Livre de la jungle à la figure du Minotaure, de gestes en canon en tourbillons instables, ils sont aux aguets.

Se voir, ne plus se voir, se cacher sous un banc, se pousser sur le banc, seul accessoire avec un tabouret, tabouret-cage et tremplin convoité par les deux. Étirer les sweats, arracher les tee-shirt comme des tigres royaux du Bengale, les faire voltiger. Loin, près, fusionnels ou en affrontement, le père, protecteur, porte le fils comme on porte un petit. Ils sont en fécondation, en gravitation l’un vers l’autre dans la cosmologie de la filiation.

Interaction, action, une belle énergie s’exprime dans la dynamique des corps, blanche, comme un rite d’initiation ou comme le prisme arc-en-ciel d’une lumière fragmentée où se cache le fil invisible de la parentalité. Des voix d’enfants, des rires, des bruits de train, le tonnerre, accompagnent la danse (ambiance sonore et live électro Christophe Ruetsch). Au solo final d’un père en colère répond avec décontraction le solo de Charlie qui, du haut de ses dix ans, smartphone dans les mains, casque sur les oreilles, danse, au son des percussions et rit, renvoyant à son père comme un reflet déformé par le temps.

Avec Naïf production qu’il a fondé en compagnie de Mathieu Desseigne et Lucien Reynes, acrobates comme lui, Sylvain Bouillet développe une langue singulière et intime, pleine d’émotion et de tendresse. La complicité tissée avec son fils, qu’il a su porter à la scène, s’inscrit dans un alphabet nouveau de spectacles, qu’il sera bon d’observer.

Brigitte Rémer, le 6 août 2021

Avec : Charlie Bouillet et Sylvain Bouillet – conception Sylvain Bouillet – dramaturgie Lucien Reynès – conseil artistique Sara Vanderieck – création lumière Pauline Guyonnet – ambiance sonore et live électro Christophe Ruetsch.

Du 29 au 31 juillet 2021 à 18h30, Lycée Jacques Decour, 12 Avenue Trudaine. 75009 Paris. Métro Anvers – Paris l’été / tél. : 01 44 94 98 00 – site : www.parislete.fr et www.naif-production.fr

Société en chantier

© Jean-Louis Fernandez

Concept et mise en scène Stefan Kaegi – avec le Collectif Rimini Protokoll – au Grand-Palais Éphémère. Coréalisation Festival Paris L’Été, RMN-Grand Palais, La Villette.

Les spectateurs entrent dans cet immense espace du Grand-Palais Éphémère par groupes d’une quinzaine de spectateurs, après avoir mis un masque noir et enfilé une charlotte sur la tête. Ils sont dirigés dans un terrain délimité dit le chantier, où ils se répartissent selon différents thèmes : Main d’œuvre, Ressources humaines, Droit de la construction, Développement urbain, Investisseurs, Mumbai/Bombay, Transparency. Des éléments de travaux publics tels que grue, échafaudage, bâches, matériaux divers, algéco de chantier y forment l’environnement scénographique.

Mon groupe, les Entrepreneurs, est invité à mettre un casque de chantier qui fait fonction de casque audio, et à prendre place sur d’énormes sacs blancs contenant du sable, disposés en gradins. Le principe du casque vaut pour tous les spectateurs. Un expert est attaché à chaque groupe et le pilote, sorte de messager livrant sa réflexion et mettant le projecteur sur une facette de la problématique du BTP. Ce sont des témoins, experts en droit, maçonnerie, urbanisme, entreprenariat privé, finance qui parlent et décrivent la situation que le spectateur capte dans son casque. Les groupes tournent, au fil de la soirée et traversent tous les thèmes, toutes les étapes du chantier avant de se retrouver ensemble, au final. Un entomologiste compare la société des fourmis à celle des hommes et tel un professeur partage son observation sur leur remarquable organisation.

Quatre grands écrans placés en hauteur de cette nouvelle cathédrale témoignent du gâchis financier de la construction et donnent de multiples exemples de bâtiments publics, achevés ou non, et qui tournent en boucle. Sont annoncés : le projet, son coût total, son coût effectif – en général quatre ou cinq fois plus cher qu’au départ – le retard à la livraison, de 3 à 12 ans, parfois le nombre d’accidents ouvriers à la semaine. Ainsi défilent sous nos yeux les scandales financiers de nos sociétés d’aujourd’hui : Santiago de Compostela Ville de la Culture, West Kowloon District Culturel de Hong Kong, Philharmonie de Paris, Stades de football pour la Coupe du monde 2022 au Qatar, Stuttgard 21 projet ferroviaire et urbain d’envergure, Louvre Abu Dhabi etc.

Société en chantier raconte des histoires de corruption, comme celle du nouvel aéroport de Brandebourg, à Berlin, qui accuse dix ans de retard, et qui a licencié Alfredo di Maro chargé du système de désenfumage ainsi que le directeur technique. Accusé de ne pas avoir rempli son cahier des charges et d’avoir mis en péril la vie d’autrui, Di Maro avait été évincé du projet alors que les tests de contrôles de sécurité s’étaient avérés parfaitement corrects.

Que fait le spectateur ? Il est invité à déconstruire le sujet, à devenir témoin et à suivre son groupe. Ainsi dans l’espace Transparency, on se trouve à un poste d’observation surplombant le chantier, derrière un rideau. On nous montre la corruption, venant de Belgrade, de France – l’entreprise Lafarge opérant à Alep pendant la guerre en Syrie et versant des millions à l’État islamique pour continuer son business – ; d’Allemagne, avec les éclairages de Philippe Starck prévus pour une passerelle, devenus simples néons bon marché ; les pots de vin d’Alsthom pour le métro de Tunis ; la gabegie des pièces de la centrale de Flamanville fabriquées par Areva, récupérées par le groupe Bolloré puis revendues à Areva pour le double de leur prix, avec, derrière, le spectre des réseaux de type Opus Déi.

Que fait le spectateur ? Il devient parfois acteur, portant sa pierre à l’édifice (au sens physique et concret du terme), comme dans Main d’œuvre où il participe à la construction d’un mur ; dans le Droit de la construction il choisit son groupe, privé ou public et menace l’autre groupe esquissant des mouvements de karaté initiés par l’avocat-expert. Il se couche sur le sol où une travailleuse chinoise lui chuchote à l’oreille la beauté des paysages chinois devenus cauchemars de béton et l’invite à mimer les travaux : taper, visser etc. Dans la station Mumbai, mégapole de 20 millions d’habitants et ville de Bollywood il est invité à réfléchir à des propositions pour une vie meilleure, à les écrire et à les afficher. Dans la séquence Investisseurs qui se déroule à huis-clos à l’intérieur de l’algéco, autrement dit au Ritz Carlton de Genève, il entre dans un jeu de rôles pour la gestion des fonds. Entre monopoly et rendez-vous secret pour faire, si ce n’est tourner les tables, du moins tourner les têtes des hommes d’affaires, ou encore comme le jeu de la roulette au casino, il jongle entre investissements et fonds de pension menant à l’écroulement de la monnaie, et jusqu’au taux d’intérêt à 0% de la BCE.

Le Collectif Rimini Protokoll s’est constitué en 2000 scellant la rencontre entre Stefan Kaegi, Daniel Wetzel et Helgard Haug. Les trois artistes s’étaient rencontrés dix ans plus tôt au cours de leur formation à l’Institut des Sciences théâtrales appliquées de Giessen, en Allemagne. Cargo Sofia X sur le monde des camionneurs a fondé, en 2006, leurs principes de travail : témoigner du réel, en le décalant et faire porter leurs messages par un réseau d’experts qu’ils invitent à jouer leur propre rôle, mettant le spectateur au cœur du dispositif. Ils ont beaucoup produit, sur des sujets hétéroclites, beaucoup tourné. Par exemple, Breaking News en 2008 démontait la fabrication des journaux télévisés, et, la même année, Black Tie évoquait la problématique de l’adoption. Ou encore, un parcours audioguidé dans Berlin en 2011, 50 Aktenkilometer Berlin menait les spectateurs sur les traces de la Stasi et traitait du problème de la responsabilité collective.

Rimini Protokoll réalise des enquêtes approfondies et se transforme en journaliste d’investigation pour évoquer, sans filet, les tensions de nos sociétés. Il s’adresse au citoyen-spectateur et l’encercle d’abondantes informations touchant, sous un autre angle de vue, à une réalité en principe connue qu’on lui propose  d’approfondir. La préparation est un long temps de gestation. Ici, les différents scandales mis bout à bout, d’un côté de la planète à l’autre, interpellent et inquiètent. On est sur la ligne de crête de ce qu’on appelle spectacle, signé ici pour le concept et la mise en scène par Stefan Kaegi. Plutôt performance, voire agit-prop ; ni métaphore ni esthétique, le chantier est une copie de la réalité, à l’état brut, et toutes les technologies sont au service de l’entreprise, en termes de son, réseaux, images et dispositif.

Brigitte Rémer, le 29 juillet 2021

Avec – La conseillère en investissement : Mélanie Baxter-Jones (actrice) – L’avocat du droit de la construction : Geoffrey Dyson (acteur) – L’urbaniste : Matias Echanove (Urbz) – Le spécialiste des insectes bâtisseurs : Laurent Keller (UNIL) – La représentante de Transparency International : Viviane Pavillon (actrice) – L’ouvrier : Alvaro Rojas-Nieto – La travailleuse chinoise : Tianyu Gu – L’entrepreneur : Mathieu Ziegler (acteur) – Scénographie : Dominic Huber – Recherches : Viviane Pavillon – Création sonore : Stéphane Vecchione – Dramaturgie : Manuel Schipper – Assistanat à la mise en scène : Tomas Gonzalez – Régie générale : Stéphane Janvier – Régie lumière : Christophe Kehrli – Régie son : François Planson – Régie plateau : Mathieu Pegoraro et Sandra Schlatter – Régie vidéo : Marc Vaudroz.

Du vendredi 23 au lundi 26 juillet – Vendredi et lundi à 20h – Sam et dim à 16h et 21h, au Grand Palais Éphémère – Place Joffre/ Champ-de-Mars. 75007. Paris – Coréalisation La Réunion des musées nationaux – Grand Palais, le Festival Paris l’été et La Villette

United States of Africa

© Halle Tropisme

L’Afrique à 360° – Expositions et installations présentées à la Halle Tropisme de Montpellier, dans le cadre de la manifestation Africa 2020 – En partenariat avec la ville de Montpellier et la région Occitanie.

Au coeur d’une friche militaire réhabilitée de plus de 4000 m2, à Montpellier, la Halle Tropisme est un lieu culturel porté par la coopérative illusion & macadam, qui a ouvert en 2019. Inspiré des tiers-lieux, cet espace   fonctionne comme l’incubateur de projets articulés autour d’une cité créative en devenir. Elle est dédiée à l’art et à la culture, aux formations et aux résidences artistiques.

Pendant 9 jours, du 3 au 12 juillet 2021, la Halle est devenue territoire africain oeuvrant pour la promotion des 54 pays du continent. United States of Africa est comme un festival et montre la dynamique de la création africaine. Tous les créateurs invités – musiciens, plasticiens, penseurs, cuisiniers, entrepreneurs, danseurs, cinéastes – ont en commun d’incarner l’Afrique d’aujourd’hui, multiple, complexe et créative. Ils réinventent au quotidien la façon de créer, d’entreprendre et de construire des futurs possibles.

Ainsi l’exposition Wake up Africa/Afrique réveille-toi, présente les travaux de quatre artistes dont chacun est à la tête d’un centre d’art, dans son pays : Barthélémy Toguo, du Cameroun, a créé la Bandjoun station, un centre d’art situé sur les hauts plateaux du pays où un projet agricole côtoie le projet culturel, créant des liens entre les artistes et la population locale. Il présente une cafétéria mobile inspirée des cafés de rue africains. Mansour Ciss Kanakassy, du Sénégal, est responsable d’un centre de formation pour les arts numériques dédié aux jeunes et aux résidences d’artistes, la Villa Gottfried, située dans un village de pêcheurs, Ngaparou, à 70 kilomètres de Dakar. Mostapha Romli, du Maroc, artiste photographe, dirige le Centre d’art contemporain d’Essaouira, lieu d’échange et de transmission de la culture. Ensemble, ils ont construit une zone autonome cherchant à définir une identité panafricaine qu’ils représentent symboliquement par l’idée de passeports, le Global Pass et de monnaie unique africaine de la Banque Afro, s’interrogent sur la circulation des biens et des personnes. Ils posent les questions les plus simples et les plus pertinentes : « Comment se fait-il que le cacao ivoirien voyage plus facilement que l’ivoirien, qui le cueille ? Pourquoi les régions riches en ressources naturelles sont-elles les plus pauvres ? » Vitshois Mwilambwe Bondo de République Démocratique du Congo a créé à Kinshasa le Kin Art Studio s’intéressant aux arts visuels de manière hybride. Il travaille sur l’urbanité et les espaces publics de Kinshasa et présente The color of Kinshasa.

Formée en 2002 à la photographie argentique au Centre de Formation Audiovisuel Promo-Femmes de Bamako, la photographe malienne, Fatoumata Diabaté est l’une des rares femmes photographes à vivre de son art en Afrique. Elle travaille sur le thème de la métamorphose et des artéfacts. Elle présente ici une exposition autour de deux thèmes, l’un tristement d’actualité, Miroirvide20, une série inédite réalisée pendant la pandémie où elle détourne l’idée de masques – thème sur lequel elle a déjà travaillé – à partir des masques chirurgicaux. Elle s’éloigne du masque africain traditionnel pour s’orienter vers des objets-masques, des accessoires qu’elle demande à son modèle de penser et travaille sur l’idée de déchet. Fatoumata Diabaté utilise la photo pour aborder des questions sociale et sociétale. Elle s’est attaquée à un problème d’envergure en Afrique celui de la dépigmentation de la peau, le Khéssal (ou Xessal) qui fait des ravages sur la santé. Femme caméléon elle se met en scène, se travestit pour montrer la réelle nocivité de ces produits, vendus sur tous les marchés. Elle avait obtenu le Prix Visa pour la création, pour son œuvre « Touaregs, en gestes et en mouvements » lors de l’édition 2005 des Rencontres africaines de la photographie de Bamako.

Enfin, pour la jeune classe d’âge, la Halle Tropisme propose une exposition interactive de Marguerite Abouet et Mathieu Sapin, Akissi ambiance le monde. C’est l’une des séries de bandes dessinées des plus populaires en Afrique. Akissi est une petite fille qui, comme son auteure, grandit à Abidjan où elle fait bêtise sur bêtise. Pour fêter les 10 ans de la BD, l’association Ikowe a construit un bel environnement à l’échelle des enfants : un mini cinéma sous forme de tente où ils peuvent s’allonger pour regarder Akissi en dessins animés, et ils ont un espace ludique et de création qui leur est offert pour s’exprimer.

Deux autres photographes sont aussi exposés : Hassan Hajjaj, spécialiste des photographies très colorées et mises en scène, montre les exploits du Groupe Acrobatique de Tanger dans son spectacle Fiq !/ Réveille-toi, groupe invité à Montpellier lors du prochain festival Arabesques, en septembre 2021 ; la photographe française originaire du Mali, Hélène Jayet, présente un travail documentaire sur des salons de coiffure du 10ème arrondissement de Paris, Colored Only, Chin Up, travail réalisé dans son studio-photo itinérant. Elle s’intéresse aux coupes de cheveux frisés, rasés, tissés, nattés, twistés, relaxés et présente aussi, avec On (H)air, les coupes de cheveux les plus extravagantes dans le bel espace extérieur de la Halle.

Pendant cette dizaine de jours qui fête l’Afrique, United States of Africa propose aussi d’autres activités et notamment tous les soirs des concerts, performances, débats, projections, manifestations de design et de mode, d’art culinaire, à partir de focus sur différents pays : Cameroun, Congo Kinshasa, Égypte, Éthiopie, Maroc. Par cette riche proposition la Halle Tropisme témoigne de la dynamique artistique africaine contemporaine, dans un espace créatif multidisciplinaire de Montpellier, ville qui accueillera en octobre prochain, le sommet Afrique-France.

Brigitte Rémer, le 22 juillet 2021

Du 3 au 11 juillet 2021, Halle Tropisme, 121 rue Fontcouverte. Montpellier – site : www.tropisme.coop 

Masques et danses des Maîtres du fleuve

© Musée du Quai Branly – Jacques Chirac

Marionnettes bozo du Mali, au musée du quai Branly-Jacques Chirac/Théâtre de Verdure, en partenariat avec la maison des Cultures du Monde.

Au bord du fleuve Niger, près de Ségou, au Mali, Kirango est un village où vivent un peuple d’agriculteurs, les Bamanas et un peuple de pêcheurs, l’ethnie Bozo. Ils font partie des Mandingues et sont appelé « Maîtres du fleuve. » A certaines occasions les deux communautés célèbrent une fête rituelle, moment important de la vie sociale autour des masques, au rythme des tambours et de la danse.

L’association des jeunes du quartier Jaka organise de loin en loin la fête des pêcheurs, lors de la circoncision des garçons d’une même classe d’âge, ou lors d’un événement particulier. La fête se célèbre autour de la sortie de masques aux formes animales, fabriqués artisanalement et appelés marionnettes bozo. Elle est le reflet de leur identité culturelle. De grands masques représentant des animaux, mythiques ou réels, les sogow, relient le monde des esprits à celui des humains. Quand le secret sort, les esprits paraissent. Les pêcheurs Bozo, descendants de Faaro, esprit de l’eau et vivant sous l’eau, dieu créateur selon la légende, appellent cette manifestation do bò / la sortie du secret.

Dans les temps précoloniaux les Bozo furent les premiers à pratiquer des défilés de sogow/masques-marionnettes ils sont les précurseurs de cette tradition. La fête se passe sur les pirogues qui défilent sur le fleuve Niger, pendant le jour, plus de deux cents femmes y prennent place pour chanter, masques et castelets y sont déposés. Sur la première pirogue se trouvent le masque du méchant chimpanzé/ Gonfarinman ainsi que deux castelets couverts d’étoffe. L’un porte une tête d’oiseau/Kono, l’autre une tête de cheval/So et un cavalier sur le dos.  Chanteurs et joueurs de tambour se tiennent sur la deuxième pirogue. La troisième pirogue porte un castelet d’étoffe et de paille, sur lequel se dresse une tête d’antilope/Koon. Le soir, la fête se poursuit sur la place publique, les sogow de nuit, fabriqués en tissu, représentent des animaux aquatiques ou terrestres, comme les poissons/Wulujege et Saalen, les scorpions/Bunteninw figure de jumeaux, le crocodile/Bama, le serpent/Sa. Autour d’eux nage un poisson, ou un crocodile.

Dans le charmant Théâtre de Verdure du musée du quai Branly où l’on est si bien un dimanche d’été, sont réunis huit danseurs et musiciens, une chanteuse-danseuse, pour ce spectacle inédit, Masques et Danses des Maîtres du Fleuve. Nous ne sommes pas sur les rives du fleuve Niger, les danseurs présentent les sogow du côté jardin au côté cour, sur un plateau peu profond mais de belle ouverture permettant une circulation fluide et un geste ample de la marionnette. On y retrouve les figures animales et mythiques énoncées ci-dessus, masques de jour : méchant chimpanzé fabriqué dans des sacs de jute récupérés (100 kilos), cheval qui danse, antilope au castelet de paille, oiseau aux plumes de couleurs, esprit de l’eau femme-sirène aux ongles de magicienne, et masques de nuit : poisson-capitaine, scorpions de couleur orange et qui dansent, crocodile à la longue queue, serpent rebelle et brave hippopotame. Certains animaux rampent, le danseur enfermé dans le tissu carapace n’a souvent qu’une faible visibilité, il est guidé par l’un d’entre eux, à l’aide d’une cloche.

Ce défilé de sogow est porté, tout au long de la représentation, par les tambours qui battent le rythme et par le chant en langue bamanan de Fatoumata Famanta. Ce chant accompagne le thème animal, comparant les poissons à un miroir d’or, ou parle des prouesses de chasse des Bozo, ou encore évoque la jalousie. La danse Sogolon, collective, qui ouvre et ferme le spectacle, et la danse Tèrè qui se danse en duo, s’ancrent dans le sol. Les danseurs et la chanteuse portant un vêtement écru magnifiquement couvert de signes noirs – lettres et symboles – tiennent à la main des foulards noirs et déposent, au début du spectacle, des calebasses. Tous sont à féliciter chaleureusement.

Inscrites depuis 2014 sur la liste Unesco du patrimoine culturel immatériel, les Marionnettes bozo du Mali, sont un événement rare où se côtoient le réel et l’imaginaire. Le partager est un privilège. L’anthropologue néerlandaise, Elisabeth den Otter, spécialiste des marionnettes non-européennes, est venue initier le public en introduction au spectacle. Ce bel événement du musée du quai Branly a provoqué l’enthousiasme des petits et des grands.

Brigitte Rémer, le 21 juillet 2021

Distribution – Manipulateur, danseur et chef de la troupe : Amadou Famanta – Manipulateurs et danseurs : Adama Dembele, Madou Kone, Soumana Karabenta, Oumar Konta – Tambours bongolo et nganga : Bougadary Fanafo, Ibrahima Famanta, Yaou Karabenta, Moulaye Niono – Chant soliste : Fatoumata Famanta.

Les samedi 10 et dimanche 11 juillet à 16h, musée du quai Branly-Jacques Chirac / Théâtre de Verdure, 37 quai Branly 75007 Paris. M° Alma-Marceau (ligne 9), RER C Pont de l’Alma, Bus ligne 92 Bosquet-Rapp. Accès gratuit sur présentation d’une contremarque (retrait 1h avant le spectacle, à l’accueil dédié dans le jardin) – Vu le 11 juillet 2021.

 

D’un rêve

© Laurent Philippe

Conception et chorégraphie de Salia Sanou, avec la Compagnie Mouvements Perpétuels et le soutien du Centre de développement chorégraphique La Termitière à Ouagadougou – dans le cadre du Festival Montpellier Danse – à l’Opéra Berlioz/Corum de Montpellier.

Le parcours artistique de Salia Sanou s’est construit entre le Burkina Faso et la France, le danseur-chorégraphe a l’art de la rencontre. Initié aux rites et traditions bobo à partir de 1992, il s’est formé à la danse africaine avec Drissa Sanon, du ballet Koulédrafrou de Bobo Dioulasso ; Alasane Congo, de la MJC de Ouagadougou ; Irène Tassembedo, de la compagnie Ebène ; Germaine Acogny, du Ballet du Troisième Monde. Il rencontre Seydou Boro à l’Union Nationale des Ensembles Dramatiques de Ouagadougou et développe avec lui un projet chorégraphique autour de la danse contemporaine, loin des stéréotypes exotiques. Leur rencontre avec Mathilde Monnier en 1993, directrice du Centre Chorégraphique National de Montpellier, est fondamentale, elle leur donne carte blanche. Ils créent notamment Pour Antigone – Nuit – Arrêtez, arrêtons, arrête – Les lieux de là, puis fondent la compagnie Salia nï Seydou en 1995 et créent Le Siècle des fous. 

De nombreuses créations dessinent le parcours de Salia Sanou : L’Héritage, reçoit le premier prix en Art du spectacle lors de la Semaine Nationale de la Culture, au Burkina Faso ; Fignito l’oeil troué, obtient le Prix Découverte de RFI Danse, en 1998 ; Weeleni/L’Appel, pièce intimiste interprétée par des danseurs et musiciens originaires du Maroc et du Burkina Faso fait date, en 2002. De 2001 à 2006 Salia Sanou est directeur artistique des Rencontres Chorégraphiques de l’Afrique et de l’Océan indien, avec le soutien du Centre national de la Danse de Pantin. En 2006, il fonde et dirige avec Seydou Boro le Centre de Développement Chorégraphique La Termitière de Ouagadougou, avec l’aide de l’Ambassade de France. « Je suis très attaché à la circulation des cultures, ouvrant des espaces de sens et d’altérité, donnant à voir, à entendre et à comprendre la force de la création comme vecteur de tolérance » déclare-t-il.

En 2011 les chemins artistiques de Salia Sanou et Seydou Boro se séparent, chacun souhaitant développer son projet personnel. Ensemble ils gardent la direction artistique de La Termitière. Depuis 2010, date de la fondation de sa Compagnie, Mouvements Perpétuels, Salia Sanou oriente son travail de manière plus engagée, sur l’observation de l’état du monde et du réel. Il présente en 2016 Du désir d’horizons au Théâtre National de Chaillot à partir de son expérience dans des camps de réfugiés, au Burkina Faso et au Burundi où il avait animé des ateliers. En 2018/19 avec Multiple-s, il s’intéresse à la question de la représentation et du frottement des disciplines (danse, littérature et musique) par trois face-à-face qu’il présente : avec Germaine Acogny, fondatrice de l’École des Sables au Sénégal, dans De beaucoup de vous ; avec l’auteure Nancy Huston par sa poésie Limbes Limbo hommage à Samuel Beckett ; avec le compositeur-interprète Babx dans Et vous serez là.

Le Festival Montpellier Danse que dirige Jean-Paul Montanari suit depuis des années les créations de Salia Sanou et établit un véritable compagnonnage : en 2000, le chorégraphe a présenté Taagalà/ Le Voyageur ; en 2008, Poussières de sang ; en 2012, Au-delà des frontières ; en 2014, Clameurs des arènes. Aujourd’hui, en cette 41ème édition, il donne à voir sa pièce D’un rêve, qui cherche autour de la relation entre la danse, le chant et la musique.

Nous sommes dans un champ de coton qui recouvre le plateau, au cœur de la ségrégation et de la colonisation (scénographie Mathieu Lorry-Dupuy, lumière Marie-Christine Soma). Salia Sanou nous fait voyager dans le temps au son de gospels magnifiquement interprétés par quatre chanteuses qui reprennent entre autres la chanson de Billie Holiday, Strange fruits et s’inscrivent avec fluidité dans la chorégraphie. Des images montrent sur grand écran des manifestations qui rappellent les pires moments du peuple Afro-Américain (vidéo Gaël Bonnefon) jusqu’à ce que Martin Luther King exprime ce rêve collectif de justice et de liberté : « I have a dream… » Le coton est porté dans de grands paniers, le sol blanc s’efface, poussé par de grands balais, on entre comme dans une seconde partie du spectacle, en contraste avec la gravité et l’austérité de la première. « Seul l’espoir demeure » dit le texte, élaboré par le poète-slameur camerounais Marc Alexandre dit Capitaine Alexandre et l’auteur-compositeur-rappeur franco-rwandais Gaël Faye, un hymne à la vie, plein de couleurs et de rythmes. La création musicale est signée de Lokua Kanza, Congolais de RDC, chanteur et guitariste, multi-instrumentiste et compositeur. Chanteuses et danseurs dessinent des figures, sorte de quadrilles : une chanteuse/un danseur, deux chanteuses/deux danseurs.

Salia Sanou nous mène ensuite dans un contexte de music-hall aux néons colorés et aux costumes vifs où la joie de vivre éclate (costumes Mathilde Possoz). Tout devient ludique et flamboyant.  « Everybody want to dance like Joséphine Baker… » Des couples métissés commencent à se former, la chanson funk de James Brown, Sex machine permet un solo vigoureux. Deux groupes de percussions se forment et se mêlent aux musiques enregistrées et aux rythmes africains. Danseuses et danseurs se glissent dans des langages multiples avec beaucoup d’aisance. La dernière image les montre main levée en un acte de foi.

Avec D’un rêve, Salia Sanou propose une chorégraphie-spectacle chargé de sens et de poésie créant des passerelles avec d’autres artistes tout aussi talentueux que lui et dans une interprétation magistrale tant dans le chant que dans la danse. Artiste associé au Grand R Scène nationale de La Roche-sur-Yon – où il a présenté cette année Papa Tambour, poème de Capitaine Alexandre spectacle pour une interprète présenté dans les classes pour les enfants des écoles primaires – il poursuit sa route dans l’altérité et l’interculturel avec conviction et finesse.

Brigitte Rémer – Vu le 9 juillet 2021

Avec Lydie Alberto, Milane Cathala-Difabrizio, Ousséni Dabaré, Ange Fandoh, Mia Givens, Virgine Hombel, Kevin Charlemagne Kabore, Dominique Magloire, Lilou Niang, Elithia Rabenjamina, Marius Sawadogo, Akeem Washko. Musique Lokua Kanza – Texte Capitaine Alexandre et Gaël Faye – vidéo Gaël Bonnefon – scénographie Mathieu Lorry-Dupuy – lumière Marie-Christine Soma costumes Mathilde Possoz.

Du 8 au 10 juillet 2021 à l’Opéra Berlioz / Corum de Montpellier – Esplanade Charles De Gaulle – 34000 Montpellier – tél. : +33 0(4) 67 61 67 61 – site : montpellierdanse.com – tél. Montpellier Danse : 04 67 60 83 60.

En tournée, en 2021 : 24 septembre, Marrakech, biennale de la danse en Afrique – 21 octobre, Mâcon, Le Théâtre Scène nationale – 28 et 29 octobre, Bruxelles, Charleroi danse – 23 et 24 novembre, Alès, Le Cratère Scène nationale – 15 et 16 décembre, Annecy, Bonlieu Scène nationale – 19 décembre, Foix, L’Estive, Scène nationale. En 2022 : 11 janvier, La Roche-sur-Yon, Le Grand R Scène nationale – 10, 11, 12 février, Paris, Théâtre du Châtelet – 1er et 2 mars, Brive, L’Empreinte Scène nationale – 24 mars, Amiens, Maison de la Culture.

Poésies d’Afriquia

© MC93

Conception et mise en espace Ahmed El Attar, avec Teymour El Attar, à la MC93 Bobigny Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, dans le cadre du Quartier général Ouagadougou/Le Caire/Bobigny et de la saison Africa2020.

Au cœur des interactions artistiques qui se tissent dans le cadre de la MC93 Bobigny,  Ahmed El Attar met en forme et en espace les écritures de onze poètes africains issus de sept pays différents. Singulière, sa démarche s’inscrit dans un dialogue avec son fils, Teymour El Attar, ce qui lui donne une profondeur et une émotion particulières. Entre performance théâtrale et paysage poétique aux contours souvent politiques, les textes sont ponctués d’une musique électronique, création originale de Ramsi Lehner, assis au pupitre côté cour.

Construit en trois parties le spectacle devient arabesque par le geste fluide de mise en scène. Teymour El Attar porte la poésie avec évidence et subtilité, s’empare magnifiquement des textes issus d’univers variés et habite le plateau de sa présence, fragile et forte comme la poésie. « Conserver cette cohésion dramaturgique et permettre la structure d’une expression précise, sans cimenter la sensibilité des textes ou de l’interprète, est pour éviter ainsi un fonctionnement descriptif ou démonstratif. Pour l’interprète, Teymour El-Attar, j’ai préféré trouver une forme d’expertise naïve dépendant davantage de la puissance des textes beaucoup plus que de la technique. Et donc de laisser les textes s’exprimer sans en forcer le sens » affirme Ahmed El-Attar interviewé par Névine Lameï dans Al-Ahram Hebdo, le 21 avril 2021.

Ainsi des différents points d’Afrique, on entend : J’ai de la mémoire, du poète guinéen Camara Sikhe qui fut aussi un homme politique dans son pays et écrivit une poésie engagée. Il évoque la mémoire longue par ces mots, simples et vibrants, « Je n’ai pas oublié… » La Traversée, écrite par le poète, essayiste et professeur d’université Robert Hayden (1913/1980) premier Afro-Américain à être honoré du titre de poète lauré, évoque les voyages d’exilés à certains moments  « fous de soif » et Couleurs, de Malcolm de Chazal, mauricien, (1902/1981) transmet une vision prophétique autant que poétique du monde.

Trois poèmes égyptiens, dont le célèbre Ne te réconcilie pas… de Amal Donkol (1940/1983) devenu comme un cri à travers le monde arabe : une première fois au moment des accords de Camp David, comme appel au Président Sadate pour ne pas traiter avec Israël, puis revu à la lumière des révoltes de 2011 pour ne rien lâcher face aux dirigeants totalitaires. Teymour El Attar prononce ce texte avec clarté et intensité, devant un micro,  comme on le ferait d’un discours politique. La Chaussure, du poète engagé, Naguib Serrour (1932/1978) dont certains écrits ont été interdits, évoque les drames de l’humanité : « Je suis le fils de la misère… » et l’acteur quitte tout naturellement ses souliers en énonçant ces tragédies. Orient de Biram El Tounsi (1893/1961), poète et compositeur égyptien originaire de Tunisie qui, avant d’écrire de nombreuses chansons pour Oum Kalthoum eut du mal à trouver sa place. Il utilise différentes formes poétiques dont la satire y compris contre le pouvoir. Le philosophe Abbas Mahmoud Al-Akkad disait de lui qu’il était « un génie, une source intarissable des arts populaires, en composition, en chant et en interprétation. »

La poésie camerounaise occupe une place de choix dans les lettres africaines, Teymour El Attar en fait entendre deux : La couleur n’a pas d’yeux de Jean-Paul Nyunai et un poème bamiléké transmis par Lagrave et Fouda, Un père bénit son fils qui part, qui prend ici une signification forte dans le dialogue Ahmed/Teymour. La fierté du père transmise par le fils, assis en tailleur tel un conteur : « Va bien ton chemin, mon fils… Tu seras l’eau qui traverse les rochers. Écoute plus souvent, entends la voix de l’eau » Et le fils de s’inquiéter : « Est-ce bien là mon père ? »

Le Sénégal est aussi représenté par deux poètes : Birago Diop, avec Souffles. « Écoute plus souvent Les Choses que les Êtres La Voix du Feu s’entend, Entends la Voix de l’Eau. Écoute dans le Vent Le Buisson en sanglots, C’est le Souffle des Ancêtres morts, Qui ne sont pas partis, Qui ne sont pas sous la Terre, Qui ne sont pas morts. Ceux qui sont morts ne sont jamais partis… » Et David Diop, (1927/1961) qui se reconnaît dans le mouvement culturel de la négritude, livre un superbe poème, Afrique, mon Afrique, clôturant le spectacle : « Afrique des fiers guerriers dans les savanes ancestrales, Afrique que chante ma grand-mère au bord de son fleuve lointain, je ne t’ai jamais connue mais mon regard est plein de ton sang. »

Figure majeure du théâtre égyptien, on connaît Ahmed El Attar en tant que fondateur en 2012 et directeur du Festival D-Caf (Downtown Contemporary Arts Festival) au Caire, puis, en 2014 de The Arab Art Focus, un lieu de formation et de résidence pour les arts du spectacle. En tant que metteur en scène on a vu ses spectacles en France dans les grands festivals et lieux de diffusion comme autant de chroniques de la vie sociale égyptienne, société devant laquelle il tend un miroir. On se souvient notamment de On The Importance of Being an Arab en 2014, à partir de ses conversations téléphoniques enregistrées, menant à une réflexion sur sa ville, Le Caire et sur le théâtre ; The Last Supper présenté en 2015 au Festival d’Automne, une famille bourgeoise cairote rassemblée autour d’un dîner familial et derrière leurs conversations évoque la vacuité de l’élite économique ; Avant la Révolution, créé en 2017, repris cette année à Bobigny dans ce même cadre du « QG Ouagadougou/Le Caire/Bobigny », duo d’acteurs dans un dialogue ininterrompu sur les vingt années précédant le soulèvement de 2011 ; Mama, en 2018, rapports de force entre les femmes de la maison dans une famille aisée égyptienne autour de l’éducation des fils, et qui parle de la condition de la femme en Égypte et dans le monde arabe.

Les Poésies d’Afriquia sont comme un nouvel alphabet dans le parcours du metteur en scène et l’acteur en solo, Teymour El Attar, dessine l’espace de ces identités fêlées avec beaucoup de justesse et de profondeur. Il porte ces mots de vertige et d’absurde parfois, de vie et de poésie, avec une grande densité et beaucoup d’élégance.

Brigitte Rémer, le 13 juillet 2021

Avec Teymour El Attar – musique Ramsi Lehner – lumière Saber El Sayed. Production Orient productions, MC93/Maison de la culture de Bobigny – avec le soutien de Studio Emad Eddin Foundation et Association Arab Arts Focus – Les poèmes égyptiens sont traduits de l’arabe par Stéphanie Dujols.

Du 1er au 3 juillet 2021 à la MC93 Bobigny Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, 9 boulevard Lénine. 93000. Bobigny – tél. : 01 41 60 72 72 – site : mc93.com

Le Cirque invisible

© Giovanni Cittadini Cesi

Un spectacle de et avec Victoria Chaplin et Jean-Baptiste Thierrée, au Théâtre du Rond-Point.

C’est une mine d’inventivité, de malice et de poésie. Le couple Victoria Chaplin-Jean-Baptiste Thierrée, de retour au Théâtre du Rond-Point – invités de Jean-Michel Ribes depuis une quinzaine d’années – présente toutes les ficelles mises au point dans son cabinet de curiosité.

Dès l’entrée, Jean-Baptiste Thierrée s’amuse comme un merlin l’enchanteur, et nous prend par surprise. Collectionneur de valises qu’il coordonne à ses costumes, prestidigitateur, vrai faux jongleur, il passe de pantalon jaune veste multicolore à costume zèbre, ou encore se fond dans la tapisserie de sa valise. Il fait des bulles qu’il transforme en balles, compose une marionnette cafetière émaillée rouge à l’ancienne, s’envole au volant de sa berline dernier cri, dialogue avec son Jean-Louis, se mire dans des miroirs où l’image renvoyée est tout autre que lui. James Thierrée a travaillé avec les plus grands notamment Jean-Marie Serreau, Roger Planchon et Peter Brook avant de créer sa troupe.

Victoria Chaplin a l’art de la métamorphose en complexifiant à loisir ses costumes qu’elle retourne, contourne et détourne pour créer un bestiaire imaginaire. De marquise elle devient cheval, autruche ou crocodile en un clic baguette magique. Elle a de qui tenir, Charlie Chaplin est son père, elle a suivi le mouvement familial des États-Unis à la Suisse où elle a grandi, a appris la danse et la musique classique.

Victoria Chaplin et James Thierrée se sont rencontrés en 1969. « En trente ans nous n’avons produit que trois spectacles : celui du Cirque bonjour ; Le Cirque imaginaire pendant quinze ans et Le Cirque invisible depuis 1990. En fait, j’aurais aimé n’en faire qu’un seul, et le peaufiner sans cesse… » dit Jean-Baptiste Thierrée dans les Carnets du Rond-Point n° 11 et 12. C’est dire le soin apporté aux spectacles, en permanente évolution.

Leur univers est purement ludique, fantaisiste et généreux. Tantôt prince ou bonne fée, tantôt animal et végétal ou machine de pure invention, ils enchantent petits et grands. Les images qu’ils créent et nous font voyager dans leur décalage poétique – comme cette rangée de croquenots qui le suit, le saxo d’où sort non pas des notes mais de la fumée, le vélo au squelette et la dérision des tours de piste cycles à la main, ou encore comme cette installation où Victoria Chaplin porte en guise d’ailes des roues de vélo – se gravent dans nos mémoires.

Brigitte Rémer, le 8 juillet 2021

Lumières Nasser Hammadi – son Christian Leemans – habillage et régie plateau Roxane Gralien, Judith Seither – régie plateau Alban Bertogliati – machiniste Bernard Fléchier – régie lumière Lionel Massador – tour manager Damien Bricoteaux.

Du 29 juin au 11 juillet 2021. Relâche Jeudi 1er, Lundi 5 et jeudi 8 juillet 2021 – Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin Roosevelt. 75008. Paris – tél. : 01 44 95 98 21 – site : theatredurondpoint.fr

Le Cercle

© Antonin Pons Braley

Chorégraphie, conception, son et lumière Nacera Belaza – le 29 juin 2021, à l’Institut du Monde Arabe, dans le cadre du Printemps de la Danse Arabe.

 L’édition 2021 du Printemps de la Danse Arabe s’est terminée avec la programmation de deux chorégraphies : Iskio, de Johanna Faye et Saïdo Lehlouh, et Le Cercle de Nacera Belaza.

Après avoir présenté L’Onde, à la MC93 Bobigny en mai dernier (cf. notre article du 22 mai 2021), Nacera Belaza creuse son sillon avec une nouvelle création, Le Cercle. Dans son travail, on entre comme par effraction, le corps s’efface et devient sculpture. Ici les danseurs se fondent dans les profondeurs de l’obscurité, porteurs d’un récit ouvrant sur le vide. « Un vide inattendu qui comble toutes nos attentes » dit la chorégraphe. De loin en loin l’un d’eux apparaît, telle une luciole.

Une première version du Cercle avait vu le jour en 2012, chorégraphie pour deux danseurs. Ils sont aujourd’hui cinq. « J’avais besoin de reprendre cette matière et de voir comment je pouvais l’amener encore plus loin » poursuit Nacera Belaza. Le geste se répète en un lent ressassement, au son des percussions, des cris d’oiseaux, des gouttes d’eau qui s’égrènent. Il monte jusqu’à la transe et les tremblements, jusqu’à l’envoûtement. Avec lenteur et précision, énergie et frénésie, les danseurs tels des revenants habitent de manière hypnotique le plateau. Le recommencement et la répétition derviche, inlassablement, conduisent au vertige. Même austérité, même rituel.

Danseuse et chorégraphe autodidacte, Nacera Belaza puise son inspiration et ses esthétiques dans ses deux pays de référence, l’Algérie où elle est née et la France où elle a grandi. Elle développe son processus singulier de création de manière chorale, oeuvrant dans la transmission et cultive l’épure et l’abstraction de manière puissante et sensible. « Il faut un temps d’immersion pour rentrer dans cette matière. Ce n’est pas de l’imitation ou la simulation d’une simple forme. J’ai dû inviter les interprètes à opérer un travail d’introspection… Ce travail d’introspection fait naître quelque chose d’invisible. »

Le Cercle, comme l’était L’Onde sa précédente chorégraphie, cherche vers l’infini, là où se perdent les références.

Brigitte Rémer, le 6 juillet 2021

Interprétation : Aurélie Berland, Meriem Bouajaja, Mohammed Ech Charquaouy, Magdalena Hylak, Tycho Hupperets – création son et lumière Nacera Belaza – régie son et lumière Christophe Renaud.

La Mouette

© Simon Gosselin

D’après Anton Tchekhov – traduction Olivier Cadiot – mise en scène Cyril Teste – collectif MxM – à la MC93, maison de la culture de Seine-Saint-Denis/Bobigny.

Sur un grand écran partagé et au cœur du sujet, l’image d’un lac qui trouble et qui inquiète, tout près de la maison de Sorine. Le maître des lieux, ancien haut fonctionnaire dont la santé se dégrade, est accompagné du docteur Dorn pour veiller sur lui. C’est là que se déroule l’action et que la famille se regroupe. La tonalité est donnée par ces images sombres et romantiques comme le Lac de Lamartine dont les derniers mots pourraient convenir à Tchekhov : « Ils ont aimé. » Car derrière les rideaux d’images s’expriment les passions, et se jouent drames et psychodrames. Konstantin Tréplev, dit Kostia, jeune écrivain, est amoureux de Nina qui se destine à être actrice et qui s’amourache du célèbre écrivain Trigorine. Arkadina son amante, actrice très en vogue, est la mère de Kostia. D’un autre côté, l’instituteur, Medvédenko, amoureux de Macha fille de l’intendant de la propriété éprise du jeune Kostia, se fait éconduire.

Les méditations poétiques de Cyril Teste passent par la traduction d’Olivier Cadiot et la performance filmique, dans une libre adaptation de La Mouette, pièce la plus autobiographique de Tchekhov, écrite en 1896. Olivier Cadiot décale la syntaxe, classique et précieuse, en un langage du présent et du quotidien. La langue est fluide. Quelques extraits de la correspondance et des nouvelles d’Anton Tchekhov complètent le texte. Désenchantement et mélancolie sont au rendez-vous, même si la pièce est classée comme Comédie par son auteur. On entre dans l’intériorité émotionnelle et les tourments de personnages qui se cherchent et sont en quête d’amour. Mais la pièce parle aussi d’art, par l’écriture et le théâtre autour de deux écrivains, Trigorine plutôt blasé et Kostia, en devenir, et de deux actrices, Arkadina sûre de son talent et Nina, aspirante comédienne.

La pièce débute avec la présentation au cercle familial de la première pièce écrite par le jeune Kostia. C’est pour Nina, jeune femme dont il est follement épris, qu’il l’a écrite, et pour sa mère, Arkadina, actrice reconnue, qu’il la présente avec fierté. « On ne peut pas se passer de théâtre… » dit-elle. Mais le rendez-vous tourne court devant les remarques désobligeantes et plaisanteries déplacées qu’elle lance, jetant son fils dans une colère noire et dans la détresse. Nina revient, danse, lui, passe, un fusil à la main et lui fait un étrange cadeau « J’ai tué une mouette ! » dit-il en la lui offrant. À la recherche d’inspiration, Trigorine pense en faire le sujet d’une nouvelle histoire à écrire. Nina l’admire et le questionne sur son métier. « Si j’étais une actrice… » soupire-elle… Son attirance pour lui se précise. Dans ce climat tendu, Arkadina décide d’écourter leur séjour dans la propriété de son frère et de partir à Moscou sur le champ : « Partons ensemble, et maintenant… » dit-elle à Trigorine, avant de se rétracter. Les personnages consolident leurs relations secrètes. Nina envoie des messages codés à l’écrivain et lui fait savoir qu’elle part, elle aussi, à Moscou, apprendre le théâtre. On retrouve Kostia, malheureux d’être mal aimé par sa mère qui ne semble pas croire en son talent aveuglée qu’elle est par le sien, et malheureux de son amour fou pour Nina, sans réciprocité. Il porte un bandage à la tête, suite à une probable tentative de suicide. Une scène d’une grande violence entre Arkadina et son fils achève de détériorer leurs relations.

Deux ans plus tard, à l’acte IV, on apprend que Macha a finalement épousé Medvédenko et qu’un enfant est né de leur union, mais que Macha, restée la même, ne l’aime pas. Les personnages échangent sur ce qui s’est passé au cours des deux années écoulées : Nina et Trigorine ont vécu un temps ensemble, à Moscou. Ils ont eu un enfant, mort en bas âge, puis Trigorine l’a lâchée, il est retourné auprès d’Arkadina. « Tu m’appartiens » lui avait-elle dit. Nina comme actrice n’a jamais connu de véritable succès. Kostia a publié plusieurs nouvelles et commence à être connu mais déprime toujours. Sorine ne se déplace qu’en fauteuil roulant, sa santé décline et il est en fin de vie, Arkadina est venue l’assister dans ses derniers jours. Nina apparaît et parle à Kostia de sa vie au cours des deux dernières années. Il l’implore de rester mais elle n’entend pas, prête à poursuivre sa vie qu’elle juge désormais maudite, et repart. Au fond du gouffre, Kostia déchire son manuscrit et quitte la pièce. Alors qu’une partie de loto est en cours dans la maison, un coup de feu retentit. Le suicide est accompli.

Dans la lecture de mise en scène que présente Cyril Teste et le collectif MxM, quatre cameramen sont en action sur le plateau et transforment l’acte théâtral en vision cinématographique, fiction, images démultipliées, gros plans. Le passage de l’un à l’autre se fait avec subtilité, les langages deviennent complémentaires et le plateau/atelier de travail mêle le réel, le théâtre et le cinéma. Écrans et panneaux blancs, faisant fonction d’écran, se démultiplient comme autant de tiroirs secrets manipulés par les acteurs. Derrière ces écrans se déroule l’action, rapportée par l’œil des caméras. Ici, les très gros plans sont significatifs.

L’écriture théâtrale qui s’invente sous nos yeux, appuyée sur un dispositif ciné-matographique est soumise à une charte précise qu’énonce le collectif en une sorte de manifeste : « La performance filmique est une forme théâtrale, performative et cinématographique. Elle doit être tournée, montée et réalisée en temps réel sous les yeux du public. Elle peut se tourner en décors naturels ou sur un plateau de théâtre, de tournage. Elle doit être issue d’un texte théâtral, ou d’une adaptation libre d’un texte théâtral. La musique et le son doivent être mixés en temps réel. La performance filmique Les images préenregistrées ne doivent pas dépasser 5 minutes et sont uniquement utilisées pour des raisons pratiques à la performance filmique. Le temps du film correspond au temps du tournage. »

Depuis 20 ans, le Collectif MxM, impulsé par Cyril Teste – qui, avant de se consacrer au théâtre s’est intéressé aux arts plastiques – le compositeur Nihil Bordures et le créateur lumière Julien Boizard, développe ces recherches. Depuis 2011, ils travaillent sur ce concept de performance filmique : tournage, montage, étalonnage et mixage en temps réel sous le regard du public. Ils en ont présenté trois : Patio, d’après On n’est pas là pour disparaître de Olivia Rosenthal en 2011 ; Nobody, partition pour performance filmique d’après l’œuvre de l’auteur allemand Falk Richter en 2012 ; Festen, plongée virtuose dans le film de Thomas Vinterberg, en 2017.

Ici le transdisciplinaire sert magnifiquement le spectacle. Acteurs et équipes techniques sont à féliciter.

Brigitte Rémer le 30 juin 2021

Avec : Vincent Berger (Trigorine), Olivia Corsini (Arkadina), Katia Ferreira (Macha), Mathias Labelle (Kostia), Liza Lapert (Nina), Xavier Maly (Sorine), Pierre Timaitre (Medwenko), Gérald Weingand (Dorn).

Collaboration artistique Christophe Gaultier et Marion Pellissier – assistanat à la mise en scène Céline Gaudier – dramaturgie Leila Adham – scénographie Valérie Grall – création lumière Julien Boizard – création vidéo Mehdi Toutain-Lopez – images originales Nicolas Doremus et Christophe Gaultier – création vidéos en images de synthèse Hugo Arcier – musique originale Nihil Bordures – ingénieur du son Thibault Lamy – costumes Katia Ferreira assistée de Coline Dervieux – direction technique Julien Boizard – régie générale Simon André – régie plateau Guillaume Allory, Simon André, Frédéric Plou ou Flora Villalard – régie lumière Julien Boizard ou Nicolas Joubert – régie son Nihil Bordures, Thibault Lamy ou Mathieu Plantevin – régie vidéo Baptiste Klein, Claire Roygnan, ou Mehdi Toutain-Lopez – cadreurs opérateurs Nicolas Doremus, Christophe Gaultier, Marine Cerles ou Paul Poncet – décors Artum Atelier – Les images sont assemblées et diffusées avec le media server Smode. Cetaines images sont extraites de De rerum Natura. Création prévue en novembre 2020, reportée en juin 2021 – Avec la Fondation d’entreprise Hermès, dans le cadre de son programme New Settings.

Du 25 au 30 juin à la MC93, maison de la culture de Seine-Saint-Denis/Bobigny, 9 boulevard Lénine. 93000 Bobigny. Métro ligne 5, station Bobigny Pablo-Picasso – tél. : 01 41 60 72 72 – site : www.mc93.com – Une longue tournée en France est prévue en 2021/2022.

Urgence

© Romain Tissot

Sur une idée de Antoine Colnot, metteur en scène et Anne Rehbinder, auteure, de la Compagnie HKC, ainsi que du chorégraphe Amala Dianor – à Chaillot Théâtre national de la Danse.

Cinq hommes jeunes, acteurs-danseurs venus de Lyon et issus du hip-hop, racontent leur histoire de vie dans un tourbillon plein d’énergie : récits de vie individuels et collectifs par le mouvement et par les mots, lutte contre les discriminations et le déterminisme social et culturel par la scène, recherche d’identité et de visibilité, de reconnaissance.

Au cœur du sujet, l’Urgence de dire et d’exister, la bataille du quotidien, du choix du métier et l’envie d’être reconnus pour ce qu’ils sont dans leur contexte familial, culturel et religieux.  Je suis…. est suivi de la litanie si négative de celui qui n’ose se regarder dans un miroir, de la souffrance d’être dévalué. Ma mère…  et tous parlent à la fois, il y a tant à dire. Un chant soudain surgit et apaise.

La bande son aux tonalités électroniques métissées, passerelles entre orient et occident (Olivier Slabiak), les lumières et la scénographie (Laïs Foulc) les portent et nous font parvenir leurs voix singulières. La parole est sans détour, radicale, la dynamique des corps, brûlante, à fleur de peau, l’élan est vital.

Antoine Colnot, metteur en scène, et Anne Rehbinder, auteure, avec le concours du chorégraphe Amala Dianor, ont croisé leurs disciplines, à l’écoute des interprètes. Anne Rehbinder a collecté, au cours d’actions artistiques menées, la parole des participants, et l’a organisée. Antoine Colnot, metteur en scène ouvert aux autres disciplines – et qui s’est formé auprès de Claire Lasne, Gildas Milin, Sylvain Maurice, Olivier Py – a pensé la colonne vertébrale du spectacle en fonction des personnalités des interprètes. Né au Sénégal, imprégné de culture hip-hop et de street danse, Amala Dianor, formé aussi à la danse contemporaine au CNDC d’Angers – et qui a travaillé entre autres avec Régis Bouvier, Emanuel Gat, Georges Momboye et Abou Lagraa – a creusé le syncrétisme des styles. On le lit dans le spectacle.

Urgence, spectacle de théâtre et de danse né de la collaboration entre trois artistes de disciplines différentes, fédéré par la parole à l’état brut des danseurs, et par le geste et le cri organiques qu’ils lancent, mène à une écriture chorégraphique singulière et puissante qui déborde du cadre de la scène et nous renvoie à l’altérité, à la tolérance et à la vie.

Brigitte Rémer, le 28 juin 2021

Avec : Marwan Kadded, Freddy Madodé, Mohamed Makhlouf, Elliot Oke, Karym Zoubert – création musicale Olivier Slabiak – scénographie et lumières Laïs Foulc – régie générale Daniel Ferreira – assistant chorégraphe Alexandre Galopin – costumes Sonia Bosc – administration Anne Jeanvoine – production et diffusion La Magnanerie.

Du 24 au 26 juin 202, à Chaillot Théâtre national de la Danse, Place du Trocadéro. 75016. Paris – Tél. : 01 53 65 30 00 – site : www.theatre-chaillot.fr

Déplacement

© Laura Giesdorf

Chorégraphie et interprétation Mithkal Alzghair, dans le cadre du Printemps de la danse arabe 2021 – à l’Institut du Monde Arabe.

Déplacement a été créé en deux versions et deux formats différents : un solo, en 2015 et un trio, un an plus tard. C’est ici le solo, chorégraphié et dansé par Mithkal Alzghair qui nous est présenté  et qui avait reçu le Premier Prix du Concours Danse  élargie 2016, organisé  par le Théâtre de la Ville de Paris et le Musée de la danse/Centre Chorégraphique National de Rennes et de Bretagne. Mithkal Alzghair accompagne la chorégraphie de nombreux silences, trouve son style et son espace entre rituel et danse traditionnelle. C’est une danse d’écorché vif.

Né en Syrie, Mithkal Alzghair a appris la danse classique et moderne à l’Institut supérieur d’art dramatique de Damas. En 2010 il avait choisi de venir en France et a été contraint d’y rester. Il a suivi de 2011 à 2013, le master d’études chorégraphiques « ex.er.ce » de l’Université Paul Valéry, en lien avec le Centre chorégraphique national de Montpellier. Il a dansé pour différents chorégraphes comme Marie Brolin-Tani en Suède, May Svalholm au Danemark, Xavier Le Roy et Christophe Wavelet en France. Il a collaboré avec la compagnie de théâtre italienne, In-Occula, pour le projet eu­ropéen CRACK et participé aux 20 danseurs du XXème siècle de Boris Charmatz qui invitaient les spectateurs à une promenade dans les espaces publics du Palais Garnier. Ses pièces ont été montrées en Syrie, au Théâtre National de Damas ; au Liban, sur la Plateforme internationale de danse contemporaine de Beyrouth ; au Danemark, au Centre Culturel Godsbanen d’Aarhus ; en France, au Théâtre de la Cité Internationale, au Centre chorégraphique national de Montpellier Languedoc-Roussillon ; au Centre national de la Danse ; au Regard du Cygne ; en Italie, à Bologne. Mithkal Alzghair a été invité au Festival « L’art difficile de filmer la danse » pour son film Out of there, à Contredanses, à Bruxelles et a créé la compagnie HEK-MA à l’automne 2016.

Sur le plateau de la grande salle de l’IMA, à lui seul il habite l’espace dans la concentration et dans l’histoire de vie qu’il construit de ses différentes références. On les reçoit dans leur cruauté, leur humanité, leur poétique. Quand il entre sur le plateau, le danseur porte un tissu blanc plié, comme une offrande. La fin de la pièce dira que c’était peut-être un linceul. Il enfile ses bottes et se met à danser sur place comme au centre d’un cercle qui le protège, et monte petit à petit en puissance jusqu’à une sorte de transe. Les signes se construisent et se déconstruisent : on voit le prisonnier et le militaire, celui qui implore et celui qui tombe, celui qu’on humilie et celui qui ordonne, on voit les tremblements et la marche, la marche obstinée jusqu’à l’épuisement. Bouger pour ne pas mourir. On pense au soldat  Woyzeck qui en perd la raison.

Le déplacement, le glissement, la traversée, la migration, le voyage, sont implicitement dans la construction chorégraphique de Mithkal Alzghair. Son interprétation est d’une grande force évocatrice par sa présence même. « J’ai éprouvé physiquement l’urgence du déplacement contraint, l’évasion, l’attente avant le départ, l’exil… Quitter un territoire construit par l’ensemble d’une communauté dont je faisais partie, a aussi supposé de quitter des habitudes, des relations, des engagements. »

Il rythme lui-même ses déplacements, dans un puissant travail tant des jambes et des pieds qui font fonction de percussions, que des bras et des mains qui apportent la grâce malgré la douleur. Quand la musique monte, les bras implorent, appellent au secours et le danseur se désintègre dans les sursauts de la mort. On pense aussi au tableau d’Edvard Munch, Le Cri, car Mithkal Alzghair va au paroxysme de la solitude et du néant. Il devient L’Albatros de Baudelaire et le Christ recrucifié. On ne sort pas indemne de son Déplacement.

 Brigitte Rémer, le 24 juin 2021

Conseils dramaturgiques Thibaut Kaiser – création lumière Séverine Rième – coproductions Godsbanen, Aarhus (Danemark), Musée de la Danse-CCN de Rennes et de Bretagne, Fondation AFAC, Les Treize Arches-Scène conventionnée de Brive – Avec le soutien du Centre national de la Danse à Pantin, dans le cadre des résidences augmentées et du Studio Le Regard du Cygne.

Vu le 22 juin à l’Institut du Monde Arabe, 1 rue des Fossés-Saint-Bernard. Place Mohammed V. 75005. Paris – tél. : 01 40 51 38 38 – site www.imarabe.org.

Les Zébrures d’automne

Le Festival des Francophonies, Zébrures d’automne que dirige Hassane Kassi Kouyaté se tiendra à Limoges du 22 septembre au 2 octobre 2021.

La conférence de presse du Festival s’est tenue par visio conférence. Hassane Kassi Kouyaté chemise zébrée de rouge sur fond d’affiche jaune tournesol en a dévoilé le programme 2021 : plus de 55 propositions, avec 13 créations dont 6 émanent du Moyen-Orient et d’Asie, régions du monde mises à l’honneur cette année, après l’Afrique et avant les Outre-Mer et les villes.

Au cœur du Festival, la Caserne Marceau comme lieu emblématique et siège des activités et les lieux partenaires, affichent tous présent. La programmation couvre toutes les disciplines des arts du spectacle : musiques, théâtre, danse, contes, théâtre de rue, spectacles jeune public. Le coup d’envoi sera donné avec Malek, un concert de Kamilya Jubran (chant et oud) et Sarah Murcia (contrebasse et composition) à l’Opéra de Limoges, avec les musiciens de l’Orchestre Régional de Normandie ; l’entrée en sera libre. Dans ce même Opéra, Claude Brumachon reprendra Folie, chorégraphie créée en 1989 avec 15 danseurs, une commande de la biennale du Val-de-Marne pour le bicentenaire de la Révolution Française qui garde toute sa force.

Au Théâtre de l’Union, deux événements : Ce Silence entre nous de Mihaela Michailov mis en scène par Matthieu Roy sera le point d’arrivée d’une commande d’écriture faite dans le cadre du projet « Visages de notre jeunesse en Europe » lors de la saison croisée franco-roumaine ; et Flying chariot(s) mis en scène de Koumarane Valavane, coproduit par le Théâtre du Soleil pour la France et par le Théâtre Indianostrum pour l’Inde : Ajay, un jeune pilote de l’armée indienne envoyé en mission de maintien de la paix au Sri Lanka, ose dénoncer les exactions de l’armée indienne.

Dans les Centres culturels municipaux. Le Centre Jean Gagnant propose : Et que mon règne arrive, une création Cameroun/Burkina Faso mise en scène par Odile Sankara ; Une Pierre de patience, de Atiq Rahimi, œuvre pour laquelle il avait obtenu le Prix Goncourt en 2008 (coproduction Afghanistan, Argentine et Espagne) adaptation du roman dans une mise en scène de Clara Bauer ; Down tiger down une rêverie pour jeune public et petite jauge (20 spectateurs) vient de Belgique. Au Centre Jean Moulin, une création théâtrale togolaise est à l’affiche : Les enfants hiboux ou les petites ombres de la nuit ; et une chorégraphie de Mehdi Ouachek et Soria Rem, Anopas, hommage au parcours des artistes de la Compagnie.

 À l’Espace Noriac sont programmés : Les yeux dans le dos, venant du Canada/Québec mis en scène par Patric Saucier qui traite de la maladie d’Alzeimer sur un mode humoristique ; Il pleut des humains sur nos pavés, texte et mise en scène de Sèdjro Giovanni Houansou venant du Bénin, – il avait obtenu le Prix RFI en 2018 avec Les inamovibles – qui évoque l’exode des campagnes vers les villes et la violence des bidonvilles ; Loin de Damas, spectacle où se mêlent de manière indissociable le texte de Omar Soleimane, la musique et l’image. Au Sirque de Nexon, on entrera dans les secrets des outils et symboles des forgerons Mossis, avec Supiim, une installation performance du Burkina Faso, montrant que le contemporain et la tradition savent cohabiter ; et, venant du Liban, on parlera d’exil et de déracinement avec un certain humour à travers La mer est ma nation, création théâtrale de Hala Moughanie.

À l’Auditorium Sophie Dessus d’Uzerche, un spectacle France-Uruguay en sortie de résidence, (et qui sera aussi présenté à la Caserne Marceau) Macabre carnaval, retrace les années de dictature en Uruguay à partir des années 1950 jusqu’au retour de la démocratie, en mars 1985. À Feytiat, espace culturel Georges Brassens, Chaos, de Valentine Sergo, venant de Suisse, parle de l’émancipation des femmes et raconte l’histoire de Hayat, jeune femme fuyant un territoire dévasté d’Orient dans l’espoir de connaître une vie meilleure en Occident. Les contes fabuleux de Shéhérazade seront présentés par Jihad, Layla et Najoua Darwiche, en partenariat avec la Bibliothèque multimédia de Limoges.

Une très riche programmation musicale est à l’affiche à la Caserne Marceau, dans le cadre des Concerts du Zébrô, dont Liraz, d’origine iranienne ; le trio Brama et sa vielle à roue ; le groupe Talawine autour du oud syrien de Hassan Abd Alrahman ; la narration sonore de Cyril Cyril ; les Violons barbares, dialogue musical hybride entre un Mongol, un Bulgare et un Français ; Youmna Saba, rendant hommage à Jalila Bint Morra, poétesse de l’ère pré-islamique avec une pièce pour voix et oud, et beaucoup d’autres groupes encore. Dans la nuit du samedi 2 au dimanche 3 octobre, de 18h à 6 heures du matin, La Nuit francophone battra son plein. Cette fête partagée en entrée libre proposera des parcours dans la ville mêlant musiques, danse, théâtre et contes.

De nombreuses propositions complémentaires sont faites dans le cadre de Zébrures d’automne qui confirment la richesse et l’inventivité de la programmation : des rencontres avec trois grands artistes, Yoshi Oïda, Atiq Rahimi et Daniel Pennac, permettront de dialoguer dans le cadre des Conversations avec… Yoshi Oïda parlera par ailleurs de son parcours artistique au cours de trois journées de réflexion, les 25, 26 et 27 septembre (maximum 18 personnes). Le laboratoire du zèbre marquera la rencontre entre l’Université de Limoges et les Francophonies autour Des écritures de la scène. Une promenade joyeuse dans les Dictionnaires permettra de montrer la richesse et l’évolution de la langue française sur les cinq continents. Une table ronde et des ateliers sur le thème de l’accessibilité aux spectacles seront proposés, Dans tous les sens du zèbre, avec les Singuliers associés. Divers Prix seront remis : Prix RFI pour le théâtre, Prix de la dramaturgie francophone de la SACD, annonce des lauréats 2021 du programme Des mots à la scène ainsi que le Prix Sony Labou Tamsi des lycéens 2021 pour la lecture. Des Rencontres professionnelles se tiendront en partenariat avec différentes structures, dont l’une autour du « Décret Son ». Un stage national inter-académique destiné aux professionnels de l’enseignement et aux milieux culturel et socioculturel aura lieu les 30 septembre et 1er octobre au Lycée Léonard Limosin.

Toute la région se mobilise autour de l’accueil en résidences de création, et les spectacles tourneront dans de nombreuses villes du département, de la région et au-delà. Le menu est copieux, l’ouverture est grande tant géographique que des champs artistiques. Tous à Limoges !

Brigitte Rémer, le 25 juin 2021

Les Zébrures d’automne, Caserne Marceau, 64 Rue Armand Barbès, 87000 Limoges – Tél. (à partir du 1er septembre : 05 55 33 33 67 (billetterie générale) et 05 55 10 90 10 (billetterie groupes).

La billetterie en ligne est déjà ouverte sur le site du Festival : www.lesfrancophonies.fr

 

 

Baie des Anges

© Stéphane Trapier

Texte Serge Valletti, d’après une idée originale de Faramarz Khalaj – mise en scène Hovnatan Avédikian, au Théâtre du Rond-Point

Dans le confinement d’une chambre morte où les meubles sont, au départ, cachés sous des housses, Gérard, producteur, s’agite, avec un besoin fulgurant de se raconter et de mettre en théâtre. Il réunit deux comédiens pour parler non pas tant de lui que de sa relation à Dominique, l’absent, l’ami qui s’est suicidé. Quand Armand, acteur, plus jeune et plus calme, arrive, il lui parle de l’acquisition de cette maison qui surplombe la mer, de ce lieu appelé Baie des Anges, au demeurant titre d’un film de Jacques Demy. Armand, en écho, lui renvoie une image maitrisée, monologue contre monologue.

On entre petit à petit dans une mécanique du puzzle où le dialogue et les tergiversations entre les deux personnages, acteur et metteur en scène, nous mènent dans une répétition de théâtre, avec pour références les films du passé. Sunset Boulevard en l’occurrence, film noir américain de 1950 signé Billy Wilder, dont le titre évoque cette voie de Los Angeles bordée des villas des stars hollywoodiennes. Dans Baie des Anges il est question de mort, du massacre de soi-même, d’un type qui s’est pendu et du bruit de ses pieds battant contre le volet, gravé dans la mémoire.

Dans le plan suivant, La Fille, dix-neuf ans, quelque peu inexpérimentée, passe un casting au téléphone et convient d’un rendez-vous avec le metteur en scène. Elle arrive, Les Fleurs du mal sous le bras, et récite son poème, Élévation. Construction en fragments dit Gérard, le metteur en scène. S’amorce un dialogue entre La Fille, devenue Dina et Armand, scène de rupture d’une certaine violence et banalité. Le metteur en scène jubile mais développe aussitôt sa petite parano, suspectant une relation amoureuse entre les deux acteurs, il y reviendra avec insistance.

Dina, autrement dit Fernandina, culpabilise de n’avoir pas su garder son mari, au cours d’un long monologue, une honte chez les Paoli et deux enfants à élever seule, Annabelle et Dominique. Les répétitions se passent mal : pas de début, une construction en fragments etc… Armand pète les plombs puis raconte l’histoire de Dominique, le vendeur de guirlandes de Noël qui avait fait fortune. Gérard lui emboîte le pas et la complète. L’actrice poursuit, dans son trip poétique, avec Harmonie du soir, Baudelaire toujours. Quand Armand, perturbé, montre de la jalousie à l’égard de Gérard qui semble lui aussi convoiter la jeune femme, elle reprend le cours de son enfance et raconte. Elle connaissait Gérard par familles interposées, et avait connu Dominique à l’âge de cinq ans. On remonte le temps et le parcours de vie de l’absent. Gérard fait du gringue à La Fille qui décline ses propositions, avant de les accepter. Armand, travesti en belle américaine, en réalité la voisine de Dominique et qui l’a retrouvé pendu, en fait le récit. Un troisième poème de Baudelaire, La cloche fêlée, est énoncé par Gérard, suivi du récit de La Fille qui se souvient et raconte. Dominique avait décidé de se supprimer avant de dépasser l’âge de la mort de sa mère : « Quarante ans, sept mois et trois jours. Il ne voulait pas vivre une heure de plus que Dina. » A la date et à l’heure H, il s’est donc pendu.

« La vie, elle est faite d’une suite de scènes » dit Gérard qui défend le fragment comme démarche artistique. Le texte de Serge Valletti est effectivement construit comme tel et entremêle les lignes, narrative, poétique et filmique, les histoires de vie, le théâtre dans le théâtre, mais la mise en scène et le jeu semblent nous perdre un peu plus. Le metteur en scène, Hovnatan Avédikian, qui interprète ici le rôle de Gérard, le fait d’entrée de jeu façon western, caricaturale, brouillant les pistes. Nicola Rappo dans le rôle d’Armand à l’inverse s’en sort bien et garde son calme olympien et une certaine finesse d’approche ; Joséphine Garreau endosse plusieurs rôles : celui de la comédienne débutante, de Fernandina Paoli dite Dina l’épouse délaissée ayant à élever seule ses enfants dont l’un a mal tourné. Elle est aussi la fille facile qui a pour amant son partenaire de théâtre puis le metteur en scène, bref cela sans grand relief dans un parcours escarpé rendu peu lisible au spectateur. Les scénarios s’imbriquent les uns dans les autres et le fil conducteur échappe. S’agit-il de la perte et de la mort, d’un polar, de récits de vie, de la répétition théâtrale et de l’omnipotence du metteur en scène ? Tout cela à la fois peut-être.

Pour refaire le chemin, autant s’accrocher à la lecture du texte, paru comme premier volume d’une édition récemment créée par Serge Valletti, Chez Walter. L’auteur a fait un long parcours d’écriture depuis Les Brosses, en 1969, sa première pièce, jusqu’à la traduction et adaptation de l’œuvre complète d’Aristophane, Toutaristophane. Il a également participé à l’écriture de plusieurs scénarios de films.

Tel que présenté au Rond-Point, nous ne sommes pas Villa Malaparte non loin de Capri où fut tourné Le Mépris de Jean-Luc Godard, et on ne sent pas la mer. Le spectateur hésite dans la compréhension des choses, certains désertent en cours de route. Il fait aussi très chaud ce soir-là dans la salle Roland Topor du Rond-Point.

Brigitte Rémer, le 23 juin 2021

Avec : Hovnatan Avédikian (en alternance avec David Ayala), Joséphine Garreau, Nicola Rappo – scénographie Marion Gervais – design sonore Luc Martinez – création lumières Stéphane Garcin – Spectacle créé en coproduction avec le théâtre de Grasse et à l’issue d’une résidence de création au théâtre de Grasse. Le texte est publié aux éditions Chez Walter (Avignon).

Du 9 juin au 3 juillet 2021 à 20h30, dimanche à 15h30 – relâche les lundis et les 13 et 27 juin. Au Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008. Tél. : 0144 95 98 21. Site www.theatredurondpoint.fr – Le spectacle a été créé le 9 septembre 2016 au Théâtre de Grasse.

 

Maîtres anciens

© Jean-Louis Fernandez

Un projet de et avec Nicolas Bouchaud – texte Thomas Bernhard – adaptation Nicolas Bouchaud, Éric Didry, Véronique Timsit, dans une traduction de Gilberte Lambrichs – mise en scène Éric Didry – Théâtre de la Bastille.

Nous sommes au Kunsthistorisches Museum, le Musée d’art ancien de Vienne. Trois personnages forment la toile de fond du récit féroce de Thomas Bernhard autour du tableau L’Homme à la barbe blanche du Tintoret : le protagoniste, Reger, vieux critique musical qui se rend tous les deux jours sauf le lundi au musée depuis plus de trente ans, pour observer le tableau, tout en se déclarant être un détestateur de musée ; Irrsigler, le gardien de la salle Bordone où se trouve le tableau et qui lui réserve quotidiennement la banquette faisant face à l’œuvre ; Atzbacher, le narrateur, à qui Reger a donné rendez-vous sans qu’il en connaisse la raison et qui s’est glissé dans la salle bien à l’avance pour observer à la volée son ami, dans sa pétrification devant l’œuvre.

Le narrateur se souvient à voix haute des conversations et citations de Reger, homme radical s’il en est, rapporte ses ressassements et sa logorrhée pleine d’épines à l’égard de tout et de tous. Reger dénigre, vocifère, invective, tempête et met en pièces jusqu’à l’étourdissement le milieu artistique viennois, littéraire et musical, qu’il a côtoyé au cours de sa carrière, la société viennoise dont il remet en cause les fondations, et au final sa propre vie. Il y a quelque chose de vital dans sa démarche. Il cultive l’ironie et la provocation, le mépris et l’insulte dans le spectaculaire tourbillon de son mal-être distillé. L’État, les musiciens, les peintres qui ne font que de l’art d’État, les pédagogues, les maîtres anciens forcément corruptibles, tous, sont passés à la moulinette.

La langue de Thomas Bernhard (1931-1989) est d’une incroyable richesse, vélocité et intelligence. Maîtres anciens est son avant-dernière œuvre, écrite en 1985, elle porte pour sous-titre Comédie. C’est sur ce ton que Nicolas Bouchaud s’empare du texte et l’interprète. Les thèmes s’enchaînent entre contradictions et obsessions sans que le stylo ne quitte la page face au lecteur/spectateur pris dans les filets du chaos intérieur de son personnage. Et il repousse les limites jusqu’au burlesque. Reger, raconté par Atzbacher, devise sur l’art de rater chez tous les grands créateurs et remarque que chaque œuvre, chaque chef-d’œuvre, porte des défauts : les peintres ratent souvent les mains par exemple ; la perfection n’existe ni chez Goya ni chez Le Greco, ni chez Véronèse ni chez Klimt « Voyez Vélasquez, rien que de l’art d’État, et Lotto, et Giotto, uniquement de l’art d’État, toujours, comme ce terrible Dürer, précurseur et prédécesseur du nazisme… Les soi-disant maîtres anciens n’ont jamais fait que servir l’État ou servir l’église, ce qui revient au même… » Puis il accable les compositeurs : il n’y a pas de fugue parfaite, ni chez Bach ni chez Mozart ; Bruckner n’est que sentimental et kitsch ; parfaitement compromis, Beethoven massacre sa sonate n° 17, La Tempête, qui est médiocre, et dans ses œuvres « marche au pas cadencé ». Quant à Mahler malheur, il est affublé du terme de « compositeur le plus surfait du siècle. »

Les écrivains aussi en prennent pour leur grade : Adalbert Stifter, écrivain, peintre et pédagogue autrichien en tête : « Ce qui est le plus incompréhensible chez Stifter, c’est sa célébrité a dit Reger, car sa littérature, n’est rien moins qu’incompréhensible. » Les philosophes sont maltraités, Heidegger, « philosophe en pantoufles et bonnet de nuit des Allemands » au premier chef. Pascal, Montaigne, Voltaire, tous y passent. Sur un autre mode tout aussi virulent, quand Reger parle d’enfance il s’arrête sur la sienne qui lui fut un enfer, « Mes parents n’auraient pas demandé mieux que de me fourrer, dès ma naissance, dans leur coffre-fort, avec leurs bijoux et leurs valeurs, a-t-il dit » poursuit Atzbacher, avant de démolir les professeurs, ces « empêcheurs de vivre et d’exister » qui, au lieu d’éclairer les enfants sur l’art, leur en font passer le goût.  Et, comme dans toute son œuvre, Thomas Bernhard attaque l’hypocrisie de la Nation autrichienne, son pays.

Derrière ce mouvement de désintégration appliquée, pourtant la mort rode et l’auteur fait volte-face semblant tout à coup lâcher prise en évoquant la mort de son épouse. Il parle avec émotion de sa rencontre avec elle, au Musée, sur cette même banquette de la salle Bordone. On entre petit à petit dans l’intimité de Reger que sa femme avait la chère habitude d’accompagner au musée. « Ma femme m’a sauvé » reconnaît-il. « Assis côte à côte, nous sommes la désespérance. » Le thème du deuil se met en place, et il raconte son enterrement. « Je suis mort aussi… » Là, la Comédie annoncée rejoint la réalité. Quand Thomas Bernhard écrit Maîtres anciens, sa compagne en effet, Hedwig Stavianicek, de trente-cinq ans son aînée, vient de disparaitre. Ce thème occupe tout l’espace de la fin du récit. « Voilà que meurt le seul être que nous ayons. »

Le chemin emprunté par l’auteur, dans ce texte, surprend, partant des hauts sommets de la déglingue philosophique, musicale, poétique et plasticienne il mène à l’intime, aux relations de Reger et de sa femme. Seul en scène, Nicolas Bouchaud, qui est à la fois Atzbacher, Reger et Irrsigler le gardien, montre une grande fluidité dans cette déambulation métaphysique et désespérée, aux frontières d’un certain burlesque. Le texte est adressé, et par deux fois il va cueillir dans le public la première fois une femme, qu’il fait monter sur scène et s’assoir sur le banc, tenant le rôle de l’épouse ; la seconde fois le regard d’un/d’une spectateur/spectatrice pour un cadeau qu’il va lui offrir, à savoir une place de théâtre (en l’occurrence pour le Théâtre de la Bastille.) C’est un clin d’œil faisant référence à la dernière page de Maîtres anciens où l’on découvre que Reger avait convoqué son ami Atzbacher pour l’inviter au Burgtheater voir La cruche cassée, de Kleist. « Effectivement, je suis allé, le soir, avec Reger, au Burgtheater et à La cruche cassée, écrit Atzbacher. La représentation a été exécrable. » Fin de partie.

Pour décliner toute la détestation portée par l’auteur, Nicolas Bouchaud monte au combat, sans armure – le texte lui suffit – avec ironie, distance et véhémence, avec son habituelle simplicité et énergie. Il a l’art de la pirouette. Thomas Bernhard lui va bien. Le monologue qu’il a construit avec Éric Didry et Véronique Timsit, la mise en scène d’Éric Didry faite dans une économie de moyens, la scénographie, les lumières et costumes qui servent le propos, ont élaboré une dramaturgie qui n’existe pas dans un texte écrit d’un seul bloc, sans paragraphes ni passages à la ligne, autant dire sans respiration. L’acteur et le metteur en scène se connaissent bien, le premier ayant mis plusieurs fois en scène le second, notamment dans des solos.  Ce fut en 2015 dans Le Méridien, avec le discours prononcé par Paul Celan lors de la remise du prix Georg-Büchner, en 1960. En 2018, Un Métier idéal de John Berger l’histoire d’un médecin de campagne et de son humanisme et la même année La Loi du marcheur, à partir d’entretiens entre Serge Daney peu avant sa mort et Régis Debray, sur l’itinéraire du critique de cinéma. Au-delà de ces solos dans lesquels il est virtuose, Nicolas Bouchaud s’inscrit aussi dans différents  collectifs où il est tout aussi flamboyant, comme il le fut autour de Didier-Georges Gabily, Joël Pommerat, Jean-François Sivadier et Frédéric Fisbach.

Ici, l’acteur construit sa partition avec incandescence, de changements d’humeurs en fantaisies taciturnes. Deux pauses musicales marquent un temps et nous reposent des idées fixes de Bernhard, même quand un pavé s’abat sur le disque vinyle en train de tourner, commentaire hautement symbolique chez ce critique musical et très drôle dans le contexte. Largo allegro, adagio, scherzo, allegretto, de mouvement lent à mouvement rapide et nerveux, nous suivons le guide. Le musée est sommairement représenté, et l’œuvre en papier kraft s’écroule devenant un royal manteau. Autre représentation de L’Homme à la barbe blanche un cadre vide ripoliné. Seul le combat entre l’acteur et la langue existe, trace de la tentative de survie de Reger. « C’est seulement lorsque nous nous sommes rendus compte, à chaque fois, que le tout et la perfection n’existent pas, que nous avons la possibilité de continuer à vivre » reconnaît enfin l’anti-héros de Thomas Bernhard, avant de poser les armes.

Brigitte Rémer, le 15 juin 2021

Collaboration artistique Véronique Timsit – scénographie et costumes Élise Capdenat, Pia de Compiègne – lumière Philippe Berthomé en collaboration avec Jean-Jacques Beaudouin – son Manuel Coursin – voix Judith Henry – régie générale et régie son Ronan Cahoreau-Gallier et Jean-Louis Imbert – régisseuse Bastille Véronique Bosi – Le texte est publié aux Éditions Gallimard, dans la traduction française de Gilberte Lambrichs.

Du 9 au 30 juin 2021 à 20 h 30 – Relâche le dimanche et les 17, 18, 19 et 21 juin – Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, 75011 – métro : Bastille, Voltaire – tél. :  01 43 57 42 14 – www.theatre-bastille.com

Inch’Allah

© Théâtre de la Ville

D’après Tartuffe de Molière – adaptation et mise en scène Alioune Ifra N’Diaye – Compagnie malienne BlonBa – spectacle en bambara, surtitré français – au Théâtre de la Ville / Les Abbesses, dans le cadre de Africa 2020.

Il y a du plaisir sur scène comme dans la salle, même si, en filigrane, un vecteur de gravité se dessine. Par le ludique, passent les messages. Alioune Ifra Ndiaye, metteur en scène, attire notre attention sur les réalités de son pays, le Mali, sur les complexités du monde et, par les moyens scéniques du kotèba, prend les chemins de traverse.

On part du général – le nombre de pratiquants des huit religions les plus fréquentées dans le monde, affiché sur un grand écran en fond de scène – jusqu’au particulier, Tartuffe. Selon Molière, ce personnage doué pour le mensonge, donne l’illusion d’être un bon pratiquant et très pieux serviteur. Il déguise ses opinions, son caractère, ses pensées et ses sentiments. Au nom de Tartuffe se superposent les synonymes de bigoterie, cabotinage, affectation, dissimulation, duplicité, fausseté, fourberie et faux-semblant.

Avec BlonBa, on oublie Molière et ses personnages et on écoute cette fable qui commence sur un coin de tapis par la lecture des cauris de la chance, énoncée par le guérisseur des âmes. Sa patiente, ou son impatiente – qui, au demeurant, pourrait être Elmire, seconde femme d’Orgon tombé sous la coupe de Tartuffe – boit les paroles de l’oracle providentiel qui lui promet une rencontre avec l’âme sœur. Pas si jeune, pas très beau, il serait, contre quelques encens à faire brûler, l’homme qui l’aimerait. D’emblée, sur ce coin de tapis, on se sent non pas dans un théâtre à l’italienne mais sur une place des quartiers de Bamako ou de Ségou, aux couleurs lumineuses et aux senteurs d’épices. Suit une longue scène avec Clément, de nom chrétien remarque le texte, morceau de bravoure à la Dorine, malin et brut de décoffrage, vif et caustique, qui allume les clignotants et dénonce les abus, avec force pirouettes et virtuosité.

On a parlé de lui pendant les deux-tiers de la pièce, enfin il arrive ! Tartuffe, devenu ici Ladji – qui signifie le Pèlerin et il en porte l’habit, celui qui a fait le pèlerinage à La Mecque – misbaha (chapelet musulman) à la main. Et on le voit à l’œuvre sur la méridienne, unique mobilier sur scène, aux côtés non pas de l’épouse, mais de la fille d’Orgon, (Marianne chez Molière) essayant de la séduire en d’extravagantes entourloupes. Démasqué après avoir joué de séduction tant auprès de la mère que de la fille, il déchaîne les foudres de la mère. Pourtant tout se termine dans la joie et la bonne humeur, tout est bien qui finit bien.

Au-delà de cette trame, c’est la forme choisie du Kotèba, ce théâtre populaire de l’aire mandingue au Mali, qui parle dans la proposition du metteur en scène, et la langue bambara. Le Kotèba est un théâtre d’intervention sociale qui utilise la satire pour corriger les travers de la société. Il réunit la communauté et provoque le rire. C’est une forme de théâtre traditionnel particulièrement pratiquée chaque année après la saison des récoltes, quand les villageois se réunissent pour assister à des saynètes mises en place par les jeunes du village, dans un moment de divertissement. Il y a des similitudes avec la commedia dell’arte, sans les masques : même naïveté, ruse et ingéniosité, même burlesque. On est dans le domaine de la farce et de l’autodérision.

Travaillant en Guinée Conakry et en Côte d’Ivoire, Souleymane Koly et son Ensemble Kotèba, avait fait connaître cette forme théâtrale en France dans les années 80. Et comme le souligne Alioune Ifra Ndiaye : « Les nuits Kotèba présentent les différents aspects de ce mode d’expression typiquement africain mais, par bien des côtés, terriblement universel. »

Fondée en 1998, la compagnie BlonBa s’est développée au fil des ans et de diverses restructurations. Après avoir été contrainte de quitter le lieu qui abritait son travail de création, en 2012, c’est par le secteur audiovisuel et la création de la société Wokloni qu’elle a rebondi, avec l’ouverture à Bamako en 2017, du Complexe Culturel BlonBa, constitué de trois salles. Sous la direction d’Alioune Ifra Ndiaye, réalisateur et opérateur culturel très actif, c’est un des espaces culturels et artistiques les plus féconds du Mali et de l’Afrique francophone, qui propose une programmation de haut niveau et fonctionne comme un incubateur pour les jeunes acteurs maliens. Alioune Ifra Ndiaye s’est formé aux techniques de réalisation pour le cinéma à Montréal, et a participé en France en 2000/2001 à la 10ème session de la Formation Internationale Culture, programme du ministère français de la Culture créé par Jack Lang.

A la fin de la représentation, le metteur en scène s’adresse au public pour inscrire sa démarche dans l’actualité du Mali et les relations de son pays avec la France, en un moment difficile. C’est courageux, d’autant en la présence de l’Ambassadeur du Mali dans la salle, de celle des communautés maliennes présentes au spectacle, vêtues de leurs costumes locaux et exposant leur artisanat. La cour des Abbesses s’est emplie de couleurs et de rires, BlonBa a permis ce moment fédérateur entre les publics et les pays.

Brigitte Rémer, le 12 juin 2021

Avec : Ismael N’Diaye, Maimouna Doumbia, Maimouna Samaké, Tieblé Traoré, Ndji Yacouba Traoré, Nouhoum Cissé, Mariam Sissoko.

Les 12 et 13 juin 2021, au Théâtre de la Ville/Les Abbesses, 31 Rue des Abbesses, 75018 Paris – Tél. : 02 42 74 22 77 – www.theatredelaville-paris.com – Voir sur le site le programme L’Afrique au Théâtre de la Ville, du 3 juin au 28 septembre 2021.