Pentti Sammallahti

©  Pentti Sammallahti – Helsinki, Finlande, 2002
Courtesy galerie Camera Obscura

Exposition à la Maison de la Photographie Robert Doisneau de Gentilly – En collaboration avec la Galerie Camera Obscura – En partenariat avec l’Institut Finlandais à Paris.

Ouverte en 1996, la Maison de la Photographie Robert Doisneau y fait depuis plus de vingt ans un travail remarquable. Elle s’intéresse particulièrement à la photographie humaniste et donne lecture du lien qui se tisse entre le photographe et son sujet.

Elle présente en ce moment l’œuvre de Pentti Sammallahti, né à Helsinki en 1950 et qui se passionne très tôt pour la photographie. Sa grand-mère, Hildur Larsson, d’origine suédoise, était photographe, et, dès quatorze ans, Sammallahti fait partie du Camera Club d’Helsinki, s’intéresse à la prise de vue, au développement et au tirage. C’est à vingt et un ans qu’il réalise sa première exposition et compose son premier livre. Le photographe finlandais a le génie du noir profond et de la touche blanche qui attire le regard, obtenue par la chimie, ou l’alchimie du photographe. Il est aussi dans la déclinaison des blancs et des gris qui se perdent en fondus-enchaînés entre nuages bas, neiges et glaces. Il faut s’approcher de la photo petit format pour en voir toutes les nuances, trouver l’oiseau au loin ou la mouche dans un coin. Il travaille beaucoup sur les oiseaux. Pentti Sammallahti se poste de longues heures à l’affût de celui qu’il guette ou qu’il décide d’inscrire dans son paysage, comme une confidence. Il y a toujours quelque chose qui vit dans ses photographies au milieu des ambiances hivernales, il pose des appâts pour attirer vers lui les animaux. Le photographe a traversé le monde, sa chambre noire sous le bras à la recherche de la magie de la luminosité.

En parallèle au travail de prise de vue qui peut durer d’une minute à dix jours, Pentti Sammallahti est un excellent tireur qui met tout son talent au service du temps d’exposition et des tirages argentiques qu’il peaufine dans sa cave-laboratoire. Il aime à faire monter l’image pour donner l’émotion des matières que sont la neige et les brumes. De ses photographies se dégage un fort sentiment de la nature, certaines ressemblent à des estampes japonaises. Sammallahti travaille sur des virages au bleu, du sépia, joue sur la distorsion de l’espace et le panoramique, et garde sa liberté en ne limitant pas le nombre de tirages. A côté de ces paysages de solitude, une série est présentée, hommes en uniforme, avec une unité de lieu et un rythme s’intégrant au paysage. La scénographie emboite le pas au mouvement de la photographie, la Maison Robert Doisneau la présente sous forme de portée musicale, une belle idée.

Pentti Sammallahti a reçu plusieurs fois, à partir de 1975, le Prix National Finlandais de la Photographie. Parallèlement à son travail de photographe il se passionne pour les livres et les techniques de reproduction de la photographie et a conçu une quarantaine de livres auto-publiés et classés en Opus. Ainsi, The Nordic Night, partie I Opus 2, Helsinki, 1982 ; The Japanese Portfolio Opus 15, Helsinki, 1990 ; Archipielago Opus 41, Helsinki, 2004 ; Ici au loin Actes Sud, 2012. « Si le début de la pensée c’est l’étonnement (et sans doute sa fin aussi) alors on sait gré à Pentti Sammallahti de nous le montrer en images, dans le regard perdu d’un chien, ou dans sa surprise devant un homme qui passe ou un oiseau qui s’envole » écrit Gérard Macé dans son article Une pensée en images. L’œuvre de Pentti Sammallahti est d’une grande puissance philosophique et poétique qui prête à la méditation et au nocturne. Et il faut longuement regarder l’oeuvre pour s’imbiber de sa clarté contrastée, du noir au blanc.

Brigitte Rémer, le 9 décembre 2018

Du 19 octobre au 13 janvier 2019, Maison de la Photographie Robert Doisneau, 1 rue de la Division du Général Leclerc 94250 Gentilly – www.maisondoisneau.agglo-valdebievre.fr – Tél. : 01 55 01 04 85 –  et Galerie Camera Obscura – représentant en France de Pentti Sammallahti – du 26 octobre au 29 décembre 2018 – Publication d’un nouvel ouvrage, Les Oiseaux, aux éditions Xavier Barral.

Une forêt en bois… Construire

© Matthieu Rousseau

Conception, écriture et fabrication Fred Parison, mise en scène Estelle Charles, La Mâchoire 36 – Au Théâtre Dunois.

C’est un spectacle pour un acteur-manipulateur, dédié au jeune public. Un spectacle sensible et créatif à partir d’un matériau, le bois. Un joli bric-à-brac artisan est en place sur le plateau, scrupuleusement organisé. Dans sa cabane, l’élégant bûcheron, Sylvestre, costume gris, chemise écossaise, chaussettes et casquette rouge, est à l’écoute, environné de chants d’oiseaux. Il fait pénétrer son petit public haut comme trois pommes de pin au cœur de son paradis forestier. La petite maison est poétiquement extravagante et pleine de surprises. Il fait froid. C’est le 6 janvier. Le coucou chante pour se réchauffer.

Une palissade en bois, pleine de malices, nous fait face, ainsi qu’une toile couverte des objets dessinés de son quotidien, et ses outils. Comme dans un livre d’images Sylvestre détache sa maisonnette et la place sur la table, en miniature, à l’échelle du public. Et quand il pose l’oreille sur cette table, il entend les oiseaux pépier. Il observe la forêt, grimpant sur une chaise à trois branches et non pas à quatre pieds. Autour de lui des automates comme ce bûcheron qui casse du bois à la hache, son autoportrait, et un oiseau posé au-dessus d’une cheminée. L’atmosphère est ludique et poétique. Sylvestre le malicieux construit des mots avec des lettres de l’alphabet : de branche à planche, de planche à manche, puis à hache et à deux h. les lettres dansent. Il dessine son univers, branche son casque déraisonnablement et donne à entendre à tous ce qu’il y écoute, met un disque, rondelle de bois de belle épaisseur sur sa platine, cueille un de ses dessins accrochés à la toile posée sur chevalet, se met à peindre… une forêt.

Sylvestre, véritable homme-orchestre, continue pieds nus et en bras de chemise, souliers bien alignés, chaussettes militairement pliées. Il se glisse sous une tente astucieusement dépliée, plantée au cœur de la forêt projetée sur sa toile, comme si on y était. Pieds et tête dépassent, car la toile n’est pas à l’échelle, créant le sourire. Puis se déclenche un orage avec pluie diluvienne rendue par la bande son, et s’agitent les émotions. Sylvestre se met à peindre, d’abord le cadre, puis la forêt, à gros traits-belles couleurs puis tire devant lui un wagonnet de quatre électrophones aux 45 tours vinyle, écoute et dialogue avec sa forêt « la forêt, la forêt, la forêt… » « Découvrir la cabane en bois au milieu » des bribes de texte d’un conte déstructuré qui se fait entendre. L’homme porte sa cabane en bois comme un masque, apparait avec une guitare qu’il pose et éclaire d’une bougie, peint avec un bâton le long de la palissade, une fenêtre puis une porte, met la clenche sur la porte, puis ouvre la porte, et se cache. Il réapparaît mi-ours mi-oiseau, poilu grandeur nature, en manipulateur. En haut de la cheminée, l’oiseau tourne sur lui-même et danse.

« Une forêt en bois… construire » montre un univers éphémère et un pays des merveilles. La poétique naît du décalage dans l’échelle des objets, dans le calme et l’étonnement, dans la distorsion du sens par la traduction personnelle des choses du quotidien, réinterprétées. Sylvestre/Fred Parison a les mains magiques d’un talentueux inventeur qui suspend le temps et le réinvente à son image, comme est magique sa présence devant les enfants à l’écoute. Issu du domaine des Arts plastiques il travaille avec Estelle Charles, issue du théâtre, ensemble ils ont créé leur Compagnie, La Mâchoire 36. Ils construisent à quatre mains et entourés d’autres artistes, des bricolages plastiques où les petites mécaniques, le mouvement et la manipulation, participent de l’élaboration d’un langage théâtral très poétique.

Brigitte Rémer, le 27 novembre 2018

Conception, écriture et fabrication Fred Parison – mise en scène Estelle Charles – jeu et manipulation Fred Parison –  lumière, régie Phil Colin – Spectacle tout public à partir de 4 ans.

Du 21 au 25 novembre 2018 au Théâtre Dunois, 7 rue Louise Weiss, Paris. Métro : Chevaleret ou Bibliothèque François Mitterrand. Tél. : 01 45 84 72 00. www.theatredunois.org – En tournée : du 8 au 10 janvier 2019, Théâtre des Sablons, Neuilly sur Seine – du 15 au 18 janvier 2019, Théâtre de La Méridienne, Lunéville – les 5 et 6 mars 2019, La Passerelle, Rixheim – www.lamachoire36.com

Sensacje / Sensations

© Axel Saxe

Œuvres de Grazyna Bacewicz, Frédéric Chopin, Elżbieta Sikora, Piotr Ilyitch Tchaïkovski, interprétées par l’Orchestre Pasdeloup sous la direction de Marzena Diakun – Salle Gaveau. En partenariat avec l’Institut Polonais de Paris.

À l’occasion du centenaire du recouvrement de l’indépendance de l’État Polonais, l’Orchestre Pasdeloup met à l’honneur le pays. Le 11 novembre 1918 en effet, la Pologne, divisée entre trois puissances voisines depuis plus d’un siècle, retrouvait, avec le retour du Maréchal Józef Piłsudski à Varsovie, sa souveraineté. C’est la même année que les femmes obtenaient le droit de vote. Pour ce concert, intitulé Sensacje/Sensations, les femmes sont à l’honneur.

Marzena Diakun tout d’abord, jeune et brillante cheffe d’orchestre née à Koszalin, est à la baguette et dirige l’Orchestre, déclinant les œuvres les plus contemporaines jusqu’au répertoire classique. Deux grandes compositrices ensuite sont à l’affiche : Elżbieta Sikora, avec des extraits de ses Miniatures, musique instrumentale d’ensemble et Grażyna Bacewicz avec son Concerto pour violon n°5. Deux compositeurs du XIXème siècle, liés à la Pologne, complètent le programme : Frédéric Chopin en son Nocturne n° 20 dans une orchestration pour violoncelle solo et orchestre à cordes d’Antonin Rey, et Piotr Ilyitch Tchaïkovski dont la Symphonie n° 3 en ré majeur opus 29 s’intitule Polonaise.

Le concert débute avec la création française de deux des six Miniatures d’Elżbieta Sikora, n° 1 et n°4, commande de la Radio Polonaise en 2013. Pianiste de formation et ingénieur du son, la compositrice fut l’élève de Pierre Schaeffer et François Bayle avec qui elle s’est initiée à la musique électroacoustique, à travers le GRM et l’IRCAM, comme elle l’a fait ensuite au CCRMA (Center for Computer Research for Music and Acoustics) de l’Université de Stanford (États-Unis). Elle a suivi des études de composition au Conservatoire de Varsovie auprès de Tadeusz Baird et Zbigniew Rudzinski et composé plus de cinquante œuvres, dont Guernica, hommage à Pablo Picasso (1975), La tête d’Orphée II (1982), L’arrache-cœur (1992), Flashback (1996). Sa palette est variée, elle a à son actif trois opéras, trois ballets, des oeuvres symphoniques, des concertos, de la musique de chambre, des musiques électroacoustiques et mixtes. Plusieurs prix lui ont été décernés comme le Prix Magistère à Bourges, le Prix Nouveau Talent Musique SACD, le Prix du Printemps SACEM, et elle a reçu une mention spéciale de l’Académie du Disque Lyrique. Son opéra, Marie Curie, rencontre actuellement un succès international. Commande pour la commémoration du Centenaire de l’attribution du Prix Nobel de chimie à Marie Skłodowska-Curie, l’œuvre fut créée à l’Unesco en 2012 avant d’être reprise à l’Opéra baltique de Gdańsk puis dans de nombreux pays. Elzbieta Sikora est directrice artistique du Festival Musica Electronica Nova de Wroclaw, en Pologne. Son cycle, Miniatures, dont elle présente ici deux courtes pièces est d’une forte expressivité tout en gardant pour points d’appuis les principes formels de la composition. Elzbieta Sikora manie à la fois la narration et maîtrise l’orchestration, ses pièces sont d’un profond lyrisme. La suite des Miniatures sera donnée lors des prochains concerts de l’Orchestre Pasdeloup.

Seconde compositrice présentée par l’Orchestre, Grażyna Bacewicz avec son Concerto pour violon n°5, brillamment interprété par Geneviève Laurenceau. D’une famille de musiciens lituaniens, la compositrice apprend le violon et le piano auprès de son père et donne son premier concert à l’âge de sept ans. Elle perfectionne ses deux instruments au Conservatoire de Varsovie et approfondit leur apprentissage tout en faisant des études de philosophie. Elle apprend la composition avec Kazimierz Sikorski en Pologne, puis auprès de Nadia Boulanger, à Paris. Elle devient soliste principale au Wielka Orkiestra Symfoniczna Polskiego Radio/Orchestre Symphonique de la Radio Polonaise, sous la conduite de Grzegorz Fitelberg et commence à composer de manière clandestine pendant la guerre. Elle enseigne au Conservatoire de Łódź, avant de se dédier à la composition jusqu’à sa mort, en 1969. Elle laisse plus de deux cents œuvres, écrit de nombreuses partitions pour cordes en général, dont sept quatuors et la Symphonie, et pour le violon en particulier sept concerti, cinq sonates avec piano, trois sonates en solo, et sept concertos pour violon. Composé en 1954, le Concerto pour violon n°5 a été joué l’année suivante par l’Orchestre Philharmonique de Varsovie dirigé par Witold Rowicki, avec en soliste Wanda Wiłkomirska, Grażyna Bacewicz victime d’un grave accident n’ayant pu l’interpréter elle-même. C’est ici Geneviève Laurenceau qui joue avec virtuosité ses trois mouvements : Deciso, Andante et Vivace. Brillante représentante du violon français qu’elle apprend dès l’âge de trois ans, elle transmet avec fulgurance la rythmique de l’œuvre tant dans ses harmonies vives et dissonantes que dans sa douceur inquiète, et accompagne le chant introspectif de l’Andante en mettant en relief sa force et sa fragilité. L’instrument se déploie sous ses doigts d’une grande habileté qui passent de la structure néo-classique de l’oeuvre aux formes musicales populaires et colorées privilégiées par la compositrice.

Le Nocturne n° 20 en do dièse mineur de Chopin dans une orchestration commandée par l’Orchestre Pasdeloup et une interprétation du violoncelliste Éric Villeminey est la troisième œuvre de ce concert. Pas de Pologne sans Chopin qui composa une vingtaine de nocturnes à différents moments de sa vie. Il a vingt ans quand il compose celui-ci, en1830 et s’apprête à quitter la Pologne pour Vienne puis Paris. Ce Nocturne ne sera publié qu’après sa mort, en 1870. L’interprétation proposée par Éric Villeminey, violoncelle solo de l’Orchestre Pasdeloup depuis une vingtaine d’années, est magistrale. Elle restitue avec profondeur la mélancolie de la mélodie et les déclinaisons de la composition des plus nostalgiques et romantiques.

La quatrième œuvre interprétée par l’Orchestre est la Symphonie n° 3 en ré majeur opus 29 de Piotr Ilyitch Tchaïkovski, dite Polonaise. Écrite en 1875, elle a pour particularité d’être construite non pas en quatre mouvements comme habituellement, mais en cinq : Introduzione e Allegro, Alta tedesca, Andante elegiaco, Scherzo, Finale. L’Orchestre déploie ici avec une grande puissance un langage orchestral universel et traduit avec passion les reliefs rythmés et dansés donnés par le compositeur à son œuvre.

Par ce concert, percutant et enthousiaste, qui célèbre la Pologne, concert porté notamment par des femmes musiciennes, l’éblouissante cheffe d’orchestre, Marzena Diakun, encourage et contient l’Orchestre Pasdeloup avec une grande maîtrise et émouvante sensibilité, musiciens que nous félicitons tous.

Brigitte Rémer, le 25 novembre 2018

Samedi 17 novembre 2018, Salle Gaveau – Orchestre Pasdeloup, 1 boulevard Saint-Denis 75003. Tél. : 01.42.78.10.00 –  Site : www.concertspasdeloup.fr

 

« Les Mystiques », ou comment j’ai perdu mon ordinateur entre Niort et Poitiers

© Théâtre Irruptionnel

Texte et mise en scène Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre. Création du Théâtre Irruptionnel, aux Plateaux Sauvages.

 « L’impression étrange d’être submergé par un imaginaire collectif auquel s’ajoutait ma propre représentation du sujet… » commente Lui, l’auteur, dans sa quête de l’objet oublié dans le train – son ordinateur – portant dans le fruit de ses entrailles le scénario composite des Mystiques, son grand projet. Ce prologue, par images projetées sur les stores de sa chambrette au sol jaune type cellule monacale, parle des notes écrites et perdues de son travail engagé et du U-avec-un-accent-grave de son clavier absent, ù comme ùrgence d’écrire. Il est entouré de livres-capteurs de rêves, dans lesquels il pioche et tente de recréer dans sa mémoire, ce qui s’est perdu, convoquant en une galerie de portraits, une trentaine de personnages – interprétés par six acteurs – qui vont se succéder en un pétillant manège, du plus réel au plus abstrait.

Et l’écrivain solitaire replonge dans son sujet et s’illumine, jusqu’à la déréalisation. Son amie Élise l’exaspère assez vite, croquant des orangettes au chocolat qui le déconcentrent cruellement. Et les multiples voix qui l’assaillent sont chargées d’anecdotes sur l’expérience mystique de tout un chacun. Et chacun y va de son antienne.

La demi-sœur de Lui, qu’il a connue au décès de leur père et avec qui il s’attable une fois l’an, ici dans un restaurant japonais de La Tour-Maubourg, lui offre Le Dialogue, livre de Catherine de Sienne, mystique à laquelle elle s’identifie. La scène est drôle et déjantée. « Elle ne savait ni lire ni écrire. Elle dictait et ses disciples notaient. Il y a quelque chose de très répétitif, comme une pensée qui s’invente devant nous. » Et La demi-sœur de Lui voyage entre extase et ressassement. Le tableau suivant ouvre sur un débat autour de la reproduction de la peinture d’Il Sodoma, Extase de Catherine de Sienne, dans le bureau de production de Florence et Mathieu. Difficile à vendre, Catherine de Sienne ! La productrice ne sent pas vraiment le projet et joue de la litote : « C’est compliqué ! » Son assistant s’enflamme : « Catherine de Sienne c’est pas du tout ça : c’est une femme, en Italie, à Sienne, au XIVème siècle, qui prend la parole, avec force, contre la guerre, la peste, l’église qui est en partie corrompue… »

Vont et viennent différents personnage hétéroclites : l’Ancien Professeur de diction de Lui qui le taraude de questions sur le pourquoi du choix de ce sujet ; le Fantôme du Père de Lui, grand baraqué en uniforme qui apparaît et disparaît, qui se met à saigner du nez – comme Lui juste après – et qui donne à son fils des conseils d’écriture : « Mais je t’en supplie, tu t’en tiens à une structure claire et surtout, t’évites les listes… » ; Mme Madebeine la Prof de français option grec et latin au lycée, fana de Socrate, plantée devant trois colonnes de carton-pâte projetées dirige les acteurs en graine vêtus de toges romaines, qui déclament avec conviction : « Connais-toi toi-même et tu connaitras les dieux. » Et Sarah, la patiente collaboratrice travaillant avec Lui au Fort Foucault, en présence de La demi-sœur de Lui, essaie de rationaliser : « Tuer ses pensées, ses habitudes, sa famille, tuer ses désirs aussi, tout, tout ce qui vous empêche, tout ce que vous aimez, dans un premier temps en tout cas. C’est pour ça que c’est si dur, c’est pour ça que c’est si seul toujours. C’est un combat, terrible, parce que contre soi-même… » Plus tard, apparaitront Le Jeune Bûcheron retiré dans la forêt, Un Vieux Chanoine, l’Éditeur, La voisine de Lui dans le train Milan-Paris qui connaît par cœur son alphabet et la Voix de l’Oncle de Lui l’encourageant dans ses recherches sur les moustiques plutôt que sur les mystiques.

Entre temps le public voyage jusqu’à Sienne, dans la ville couleur brique où le héros-auteur, Lui, commence par s’engueuler avec L. (Élise), robe rouge légère, lunettes de soleil alors qu’ils mangent des glaces. Elle ne comprend pas ses humeurs, il pique sa crise, elle part. Alors il devise avec un scénariste français en vacances en Italie, est appelé par un Producteur avant de s’endormir devant la télé et de faire des cauchemars d’où s’échappent de la fumée… une jambe… et apparaît Cassandre… Il part et revient du Deserto di Accona, situé à vingt-cinq kilomètres de Sienne dont il parle, après son black-out avec L’Ophtalmologiste italien : « Quand on va là-bas, nous les Siennois, on dit qu’on va sur la lune… Les yeux si vous voulez sont les organes qui déforment le plus la réalité, ils mentent et pour revenir à une forme de vérité, le corps et l’esprit peuvent décider la mise en place d’un œil intérieur, qu’on appelle troisième œil… » Le thé déborde, l’atmosphère s’embrume et s’alourdit de phénomènes extravagants qui nous placent dans l’illusion, entre stigmates et miracles. Le désert apparaît derrière les fenêtres et Lui devient habité, mystique, entouré de visions, jusqu’à voir Catherine de Sienne élevée au firmament et qui ressemble aux personnages envolés des tableaux de Chagall.

Écrit en vingt et un tableaux, le texte oscille entre extravagances, hilarités et décalages. On est aux frontières de l’irrationnel et de la folie, dans la loufoquerie érudite et la réflexion sur la création car « Très tôt tu dois savoir ce que tu vas faire plus tard. Dès la troisième on te demande d’avoir un projet professionnel. Après c’est pire. Si t’as pas de projets, c’est suspect, tu vas forcément mal. Donc tu passes ton temps à en avoir, des projets. Tu t’en inventes même, ça rassure. Le projet mystique c’est l’inverse en fait : avant de faire des conneries j’essaye de savoir un peu qui je suis. » La chute est modeste et inattendue, quand Lui s’avoue avoir raté et l’accepte presque joyeusement.  « Les mystiques eux-mêmes doutent de leurs capacités à rendre compte de leur expérience de l’indicible. Alors moi… »

Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre – fondateur en 2003 du Théâtre Irruptionnel, avec Lisa Pajon, sa complice de toujours depuis le Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris – mêle à la représentation, en texte et en images en tant qu’auteur et comme metteur en scène, de nombreuses références, toujours avec précision et légèreté. Il parle entre autres des auteurs Joë Bousquet et Michel de Certeau, de l’icône mexicaine Frida Kahlo, montre Patti Smith photographiée par Robert Mapplethorpe ou les transes filmées par Jean Rouch. Dans leurs partitions respectives, les acteurs s’en donnent à cœur joie, avec virtuosité, nous emmenant avec eux – avec Lui – sur les chemins escarpés de ce vertigineux sujet qui prend à témoin le spectateur et le plonge dans l’expérience du mystère de la création, qui pourrait s’apparenter à celui du sentiment amoureux.

Brigitte Rémer, le 26 novembre 2018

Avec Mathieu Genet,
Bruno Gouery,
Mireille Herbstmeyer,
Flore Lefebvre des Noëttes,
Lisa Pajon en alternance avec Florence Fauquet, Makita Samba. Dramaturgie Sarah Oppenheim – costumes Olga Karpinsky – lumière Kelig Le Bars – son Nicolas Delbart – vidéo Christophe Walksmann – scénographie Alexandre de Dardel, avec la collaboration de Louise Scari – assistanat à la scénographie Rachel Testard – atelier de construction Le Préau/CDN de Normandie/Vire – régie générale Marie Bonnemaison – régie lumière Grégory Vanheulle – administration et production Mathieu Hillereau/Les Indépendances – diffusion Florence Bourgeon. Le texte est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs, avec la collaboration d’Éric Tillette de Clermont-Tonnerre.

Lundi 19 au vendredi 30 novembre 2018, à 20h (sauf samedi et dimanche) Les Plateaux Sauvages, 5 Rue des Plâtrières, 75020 Paris – En tournée à Versailles, Vire, Bar-le-Duc, Bressuire, Saintes et Châtellerault. Le Théâtre Irruptionnel est associé au Moulin-du-Roc, à Niort où il a créé le spectacle, le 6 novembre 2018

Mama

© Christophe Raynaud de Lage

Texte et mise en scène Ahmed El Attar – Spectacle en langue arabe, surtitré en français – Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris.

Mama raconte, par les quatorze acteurs présents sur scène, l’histoire d’une famille de la bourgeoisie égyptienne. Un grand canapé central type copie du XVIIIème résume l’affrontement de trois générations où les petits drames ont valeur de grands scénarios. Dans une scénographie de Hussein Baydoun, l’espace est cerné de barres métalliques, symbole de piège ou bien d’enfermement.

En scène, côté cour, la grand-mère, (Mehna El Batrawy) calée dans son fauteuil et qui n’en bouge guère, rivalisant d’hostilité avec sa belle-fille, (Nanda Mohamad, présente dans les précédents spectacles d’Ahmed El Attar). Côté jardin, le grand-père (Boutros Boutros-Ghali dit Piso) calé dans le sien, son fils et ses deux enfants en mouvement de yoyo entre les deux pôles, masculin et féminin. Les tensions familiales s’expriment sur la scène entre grand-mère et belle- fille, entre hommes et femmes, entre les deux enfants, entre la famille et les serviteurs.

Du canapé où s’expriment les conflits d’une société en crise, la famille s’embourbe dans les clichés d’un monde machiste et de conflits de génération. La question posée par Ahmed El Attar sur un ton de comédie sociale touche à l’obsession misogyne qui envahit, sournoisement ou non, les rapports masculin/féminin de la société égyptienne. Il cherche à en démonter le mécanisme en montrant que les femmes, premières victimes de cette oppression masculine, en seraient aussi la source : chargées de l’éducation des enfants, elles adulent leurs fils et les aident à acquérir très tôt ce sentiment de toute-puissance, de telle manière qu’elles sont elles-mêmes signataires de la reproduction du système. Le discours d’Ahmed El Attar pourtant n’est jamais frontal il suit les méandres de la vie familiale quotidienne, comme si de rien n’était. Les séquences se succèdent de manière enlevée par des acteurs bien dirigés, petits morceaux de vie teintés d’humour et de sarcasmes, au gré de la courbe des guerres intestines et comme un Jeu des sept familles. Je demande… la grand-mère… !

Auteur, metteur en scène et opérateur culturel parfaitement francophone, Ahmed El Attar travaille au Caire et dirige le Studio Emad Eddine où il s’investit aussi dans la formation des comédiens et des acteurs culturels. A travers le Théâtre El-Falaki qu’il dirige et le Festival de théâtre indépendant, Downtown Contemporary Arts Festival D’Caf qu’il programme chaque année dans la ville, il crée, par son franc-parler, une dynamique théâtrale et des synergies auprès des jeunes artistes, et partage avec eux l’espace artistique. Dans son pays, l’Égypte, où plus de 60% de la population a moins de vingt-cinq ans et où les rapports de classe et de pouvoir se sont figés, ces bouteilles jetées à la mer, chargées de dérision, sont salutaires.

Après avoir travaillé en 2014 dans The Last Supper sur la figure du père – celui qui, dans le Monde Arabe, a le pouvoir – El Attar poursuit sa saga familiale avec la figure de la mère, première actrice d’une normalité confisquée entre les hommes et les femmes. Il pose la question de la responsabilité.

Brigitte Rémer, le 10 novembre 2018

Avec Belal Mostafa, Boutros Boutros-Ghali, Dalia Ramzi, Hadeer Moustafa, Heba Rifaat, Menha El Batrawy, Menna El Touny, Mohamed Hatem, Mona Soliman, Nanda Mohammad, Noha El Kholy, Ramsi Lehner, Seif Safwat, Teymour El Attar – Musique et vidéo Hassan Khan – Décor et costumes Hussein Baydoun – Lumière Charlie Astrom – Production Henri Jules Julien et Production Orient productions, Temple independant Theater Company

Après sa création au Festival d’Avignon 2018, la pièce a poursuivi sa route au Théâtre de Choisy-le-Roi le 9 octobre, à la MC 93 du 11 au 14 octobre, au TNB de Rennes. Site : www.festival-automne.com

Ensemble Lyaman

© Théâtre d’Ivry Antoine Vitez

Mourchid Abdillah, Mohamed Ali Chadhouli, Mohamed Saïd, chanteurs soufis des Comores – Auditorim Antonin Artaud de la Médiathèque, Ivry-sur-Seine.

La présence de trois initiés soufis issus du collectif des Nurul’Barakat est programmée dans le cadre du spectacle Obsession(s) présenté par Soeuf Elbadawi au Théâtre d’Ivry Antoine Vitez, ils sont le lien entre les tableaux. Les représentations ont pourtant commencé sans eux, faute de visas les trois artistes manquaient à l’appel « à la suite d’une crise diplomatique entre la France et Les Comores » explique Christophe Andréani, directeur du Théâtre d’Ivry Antoine Vitez dans un article Médiapart : « Le savoir-faire et la geste de ces artistes-là sont uniques, car ils ont su préserver leur tradition authentique, en refusant tout reformatage en vue de commercialisation ou de tournée mondiale. Ils ne peuvent donc absolument pas être remplaçables… » Leur arrivée fut décalée.

Dirigé par Mourchid Abdillah, le collectif a mis les bouchées doubles et a rejoint le spectacle. Il a aussi donné un récital à la Médiathèque d’Ivry en partenariat avec le Théâtre et le Conservatoire municipal de la ville qui l’a inscrit dans sa Saison musicale. Les trois chanteurs ont pris place, assis sur des troncs d’arbres. On les trouve habituellement dans un grand collectif qui fait cercle. Le rythme est donné par le souffle, une technique très particulière des Comores, il n’y a pas d’instrument de musique. Les chanteurs portent une djellaba blanche bordée de liserés or, ils sont pieds nus et coiffés d’un tarbouche.

« Le soufisme repose sur deux idées essentielles : la conviction que le Coran possède un sens caché qui complète son message apparent et la nécessité d’en faire une lecture intériorisée pour favoriser l’élévation spirituelle des musulmans » écrit Thierry Zarcone dans un ouvrage qu’il lui a consacré, les plus grands poètes du monde musulman ont une appartenance soufie

Les chanteurs ici déclinent leurs mélodies en trio, duo, ou parfois en solo. Un son circulaire en enchaîne un autre, le chant choral se décale de quelques petites notes avec reliefs et demi-tons. Accélérations, décélérations, variations, superpositions. Les chanteurs se répondent et se fondent dans les notes qui arrivent, jusqu’à l’essoufflement. Ils racontent. Harmonies, psalmodies, expressivité, nostalgie, appel. Les corps s’inclinent et se balancent, les mains sur les genoux marquent le tempo, parfois se joignent ou sont en position d‘accueil. Imploration, supplication, adresse, injonction, chacun entre dans la gestuelle à son rythme. L’un commence et appelle les autres dans l’expression de leurs solitudes intérieures. Parfois un regard furtif glisse vers l’autre. Une belle puissance, comme un chœur, comme un cri, se dégage de cette psalmodie coranique, les voix sont invocations. Puis ils se lèvent et à la fin dansent comme en un seul corps. Les mouvements sont circulaires, codifiés, ils sont impulsions, contemplation, expérience mystique, émotion esthétique.

Brigitte Rémer, le 18 novembre 2018

Vu le 17 novembre à l’Auditorim Antonin Artaud de la Médiathèque, Ivry-sur-Seine – Le spectacle Obsession(s) sera présenté du 5 au 8 décembre 2018 avec l’Ensemble Lyaman au Théâtre Studio d’Alfortville – 16 Rue Marcelin Berthelot – 94140 Alfortville – Dans le cadre des Rencontres Charles Dullin. Tél. : 01 48 84 40 53 – www.lestheatrales.com

Obsession(s)

© Théâtre d’Ivry Antoine Vitez

Texte et mise en scène Soeuf Elbadawi, Compagnie O Mcezo* – Dans le cadre des Théâtrales Charles Dullin.

Soeuf Elbadawi est né à Moroni, dans l’archipel des Comores, l’une des quatre îles posées dans l’Océan Indien, il y travaille. Avec Obsession(s) il s’empare de l’Histoire. « Ce projet naît du besoin d’interroger la fabrique coloniale, loin des mémoires dites exclusives. Il y a la volonté de retrouver le chemin d’une histoire en partage, de s’affranchir du récit mutilé d’un peuple encore sous tutelle, le mien, et de contribuer à faire tomber quelques certitudes bien établies » déclare-t-il.

Par des techniques théâtrales diversifiées comme le théâtre d’objets, la musique soufie, le jeu dramatique et le conte, l’auteur-metteur en scène dénonce avec virulence la colonisation française aux Comores. Il convoque différents personnages comme le fou, le narrateur, l’artiste, dans des rencontres-tableaux mises bout à bout en un ressassement qui vise à faire émerger l’Histoire de sa part d’ombre.

Trois hommes vêtus de blanc ouvrent le spectacle, ils représentent le chœur soufi Lyaman qui n’a pu arriver à temps à Paris faute de visa, mais qui rejoindra les représentions suivantes. On débute par un rituel. Puis André Dédé Duguet, conteur martiniquais originaire de Sainte-Marie, haut lieu de la culture Bèlè, place le décor historique dans son rôle de professeur-conférencier. Son propos est mis en débat, depuis la salle, par Leïla Gaudin, comédienne et performeuse. Soeuf Elbadawi excelle dans le rôle du fou travestit en vieille femme et Francis Monty auteur, metteur en scène et manipulateur québécois, dans la traversée des océans par objets interposés. Le rendez-vous sous-marin qu’il imagine, avec un ancêtre aquatique, le coelacanthe, est une merveille.

Dans les écrits qu’il publie depuis 2003 comme dans Obsession(s), Soeuf Elbadawi questionne l’humanité. « J’essaie d’appartenir à un monde pluriel, où tous se disent d’accord pour une décolonisation des esprits et un décentrement du regard. » Son obsession de la question coloniale lui permet de construire cette aventure multiculturelle où la place du sacré reste présente. Acteur majeur de la scène artistique aux Comores et hyper actif de l’espace francophone entre les pays de l’Océan Indien, La Réunion la France, La Martinique, le Québec, la Belgique et la Suisse, Soeuf Elbadawi est à la fois auteur, metteur en scène, comédien et chanteur. Il est engagé dans plusieurs associations théâtrales et musicales et vit entre Moroni, la capitale des Comores et Paris. Ses recherches touchent à la complexité des relations Nord-Sud et la mémoire collective, elles mettent en jeu sur le plateau la pluridisciplinarité.

L’exigence du Théâtre Antoine Vitez l’accompagne, dans son ambitieuse programmation qui « fait hospitalité à toutes formes d’expressions sensibles, savantes et populaires, qui témoignent de la diversité culturelle à l’œuvre dans une société joyeusement cosmopolite ». Des débats autour de la situation aux Comores réunissent parallèlement journalistes et anthropologues. Les chanteurs soufis de l’Ensemble Lyaman, à bon port, donneront un concert vendredi 16 novembre à midi, à la Bibliothèque Antonin Artaud d’Ivry-sur-Seine, dans le cadre de la Saison Musicale du Conservatoire municipal de la ville.

La parole de Soeuf Elbadawi rare et forte, appelle l’attention sur son archipel, les Comores, dont il écrit sa part d’Histoire. La théâtralisation qu’il en fait porte sa voix d’une manière directe, documentaire, poétique, drôle et cinglante, en dialogue avec l’équipe artistique constituée autour de lui dans la diversité des disciplines.  Sa puissance est salutaire.

Brigitte Rémer, le 12 novembre 2018

Avec André Dédé Duguet, Leïla Gaudin, Francis Monty, Soeuf Elbadawi ; avec Mourchid Abdillah, Mohamed Saïd, Chadhouli Mohamed, du chœur Soufi Lyaman – conception théâtre d’objets et manipulation Francis Monty en complicité avec Julie Vallée-Léger et pour la fabrication Chann Delisle – scénographie Margot Clavières et Julie Vallée Léger – régie générale, lumières Matthieu Bassahon.

Théâtre d’Ivry Antoine Vitez les 8, 9, 12, 15 et 16 novembre à 20h, en coproduction avec Le Tarmac et le Théâtre Studio d’Alfortville, 1 rue Simon Dereure 94200 Ivry-Sur-Seine, métro : Mairie d’Ivry – Tél. : 01 46 70 21 55 theatredivryantoinevitez.ivry94.fr – En tournée : Théâtre Studio d’Alfortville du 5 au 8 décembre 2018, au Tarmac, du 3 au 5 avril 2019 –  D’autres dates sont à préciser.

 

Scala

© Géraldine Aresteanu

Conception, mise en scène et scénographie Yoann Bourgeois –  à La Scala / Paris.

L’ai-je bien descendu ? L’escalier central du dispositif imaginé par Yoann Bourgeois, pour sa troupe a marqué la réouverture de la salle parisienne, Scala, à la programmation ouverte et éclectique et qui a inspiré le metteur en scène pour le titre de son spectacle.

Célèbre café-concert au début du XXe siècle, cinéma reconstruit à l’italienne après sa destruction dans l’entre-deux guerres à la manière du modèle milanais, temple du porno dans les années soixante-dix, la Scala est aujourd’hui « théâtre d’art privé d’intérêt public » à l’initiative de Mélanie et Frédéric Biessy.

Acrobate, jongleur et danseur, Yoann Bourgeois a mis en scène et en espace depuis 2010 une douzaine de spectacles comme Cavale et Les Fugues, Celui qui tombe ou Les Passants. Il co-dirige avec Rachid Ouramdane le Centre chorégraphique national de Grenoble, une première pour un artiste de cirque. Il présente aujourd’hui Scala avec sept danseurs-acrobates et fait tourner son poétique manège sur le déséquilibre, la chute, la suspension, l’illusion et la disparition avec une grande vitalité et virtuosité. Le grand escalier s’inscrit dans une scénographie pleine de cachettes, de toboggans et trampolines. Une histoire envolée se construit. Cela commence par des trous dans lesquels les danseurs-acrobates disparaissent un à un, où les cadres tombent et les portes grincent, où se démultiplient les personnages comme autant de sosies – quatre hommes en jeans et chemises à carreaux, deux femmes en shorts et tee-shirts – où les chaises sont truquées, où les meubles s’écroulent et se redressent. Mirage, génie du mirage… Yoann Bourgeois dit s’être inspiré des wakouwas, ces petits animaux de bois qui, d’un petit coup de poussoir se désarticulent, gisent et se relèvent.

Il se joue mille et une aventures sur le plateau de la Scala où les corps roulent comme l’eau en cascades descendant l’escalier, où se désynchronisent et se désarticulent de singuliers duos et trios, où de subtils mouvements collectifs, nous conduisent petit à petit dans le monde des morts-vivants. Un environnement animal rampant, des mouvements incessants et lancinants qui font penser aux travailleurs d’une mine d’or repartant inlassablement à l’assaut de leur montagne, ou à l’univers de la cave musicale et solidaire du Roi et l’Oiseau. Les lits sont truqués, la bande son joue entre le grésillement des criquets et les bruits d’usine, elle nourrit l’imagination. Hommes et femmes s’abattent comme des aigles et sont catapultés jusqu’au ciel. Ils sont virtuoses dans leur art.

Le spectacle débute dans l’insouciance du burlesque et la légèreté, puis la tension monte et l’horizon se charge. La construction dramaturgique nous conduit au gris- bleu nuit du trouble profond. C’est talentueux et magnifique, c’est inscrit dans le lieu, c’est la gravité même, tête en bas.

 Brigitte Rémer, le 3 novembre 2018

Avec : Mehdi Baki, Valérie Doucet, Damien Droin, Nicolas Fayol, Emilien Janneteau, Florence Peyrard, Lucas Struna – lumières Jérémie Cusenier – costumes Sigolène Petey – son Antoine Garry – conception et réalisation de machineries Yves Bouche – conseil scénographique Bénédicte Jolys – collaboration artistique Yurie Tsugawa.

La Scala/Paris, 13 bd de Strasbourg, 75010. Paris. Métro : Strasbourg-Saint-Denis. Jusqu’au 24 octobre 2018, puis en tournée – Tél. : 01 40 03 44 30 – www.lascala-paris.com – www.ccn2.fr

« Les Mystiques », ou comment j’ai perdu mon ordinateur entre Niort et Poitiers

© Baptiste Muzard

Texte et mise en scène Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre – Création du Théâtre Irruptionnel au Moulin du Roc-Scène Nationale, à Niort, mardi 6 et mercredi 7 novembre, aux Plateaux Sauvages à Paris du 19 au 30 novembre 2018.

Dans un train, « Lui » perd son ordinateur dans lequel se trouvait l’ébauche et toutes les notes d’un projet à venir : « Les Mystiques ». Il nous raconte l’année qu’il vient de traverser, des prémices de ses recherches jusqu’à la perte, finalement libératrice, de son ordinateur. « Lui » entreprend alors un parcours initiatique sur l’entreprise d’écrire et plus largement sur celle de vivre.

D’après les Notes de l’auteur, Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, la pièce prend la forme d’une enquête sur les traces des mystiques, que « Lui » entreprend pour tenter de se rapprocher d’une demi-sœur qu’il connaît peu. Au fur et à mesure, « Lui » se libère de sa volonté de définitions claires et de réponses précises à ce qu’il croyait être sa question première : qu’est-ce qu’un mystique ?

Écrasé par la masse d’informations qui s’impose à lui dès lors qu’il commence ses recherches, confronté à la difficulté d’écrire de manière personnelle sur le sujet, « Lui » décide de s’isoler en quittant Paris.
Au cours de son voyage, « Lui » quitte la ville où il habite et s’éloigne par étapes de son quotidien jusqu’à une marche solitaire qui le mène au désert. Lors de son road-trip, il traverse les grandes stations qui jalonnent un cheminement mystique : Révélation, Dépouillement, Élévation.

C’est d’abord la Révélation des questions fondamentales liées à l’origine de toute mystique : Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? Questions qui le hantent au point de le pousser à s’engager dans une quête qui le mènera beaucoup plus loin qu’il ne l’aurait imaginé au départ.
C’est ensuite le Dépouillement au cours duquel « Lui » quitte son quotidien, sa famille, ses amis, pour entamer un face-à-face avec lui-même dans une errance assumée loin des réponses toutes faites. C’est enfin l’Élévation, quand « Lui » prend conscience que toute quête est vaine mais que l’échec intrinsèque à toute tentative est ce qui nous pousse à aller plus loin dans la recherche : c’est raté, on peut commencer !

Au-delà d’une pièce qui tenterait de définir ce que sont les mystiques, Les Mystiques porte sur l’entreprise d’écrire et plus largement sur l’entreprise de vivre. C’est le parcours d’un homme tentant d’aller au bout de lui-même et qui abandonne pour cela tout désir de projet, de réussite ou de reconnaissance, sentiments qui gouvernent tellement nos vies. Accepter que c’est raté, non comme un échec mais comme le début d’une possibilité créatrice, c’est finalement la leçon que « Lui » tire de son parcours initiatique.

A voir et à entendre ! Une écriture qui se joue des codes, une pièce qui s’écrit au présent, un sujet abordé avec légèreté et humour, une construction rythmée et cinématographique, un spectacle porté à la scène par le Théâtre Irruptionnel fondé en 2003 par Lisa Pajon et Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre à leur sortie du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris. 27 personnages, 6 comédiens, dans une esthétique mêlant prosaïque et sacré !

En avant-première, le 30 octobre 2018

Avec Mathieu Genet,
 Bruno Gouery,
 Mireille Herbstmeyer, Flore Lefebvre des Noëttes, 
Lisa Pajon en alternance avec Florence Fauquet, Makita Samba – Le texte est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs, avec la participation d’Éric Tillette de Clermont-Tonnerre, dramaturgie Sarah Oppenheim – Administration, production Mathieu Hilléreau, Les Indépendances, tél. : 01 43 38 23 71  E-mail : production@lesindependances.com – Site : lesindependances.com

Mardi 6 novembre à 20h30, mercredi 7 novembre à 19h, Moulin du Roc-Scène Nationale/Niort, 9 Boulevard Main, 79000 Niort – 13 novembre 2018, Le Préau, CDN de Normandie-Vire – Lundi 19 au vendredi 30 novembre 2018, à 20h (sauf samedi et dimanche) Les Plateaux Sauvages, 5 Rue des Plâtrières, 75020 Paris –  6 décembre 2018, ACB Scène Nationale de Bar-Le-Duc – 11 et 12 décembre 2018, Théâtre Montansier à Versailles – 20 décembre 2018, Scènes de Territoire de Bressuire – 29 janvier 2019, Le Gallia Théâtre Cinéma de Saintes – 31 janvier 2019 – 3T Scène conventionnée de Châtellerault – Le Théâtre Irruptionnel est associé au Moulin-du-Roc, à Niort.

 

Jaz

© Clara Pauthier

Texte Koffi Kwahulé – Adaptation et mise en scène Alexandre Zef, musique Mister Jazz Band, Compagnie La Camara Oscura – au Théâtre de la Cité Internationale.

La langue de Koffi Kwahulé s’écrit comme un poème, puissante et crue, douce et musicale. L’écrivain franco-ivoirien vit en France depuis longtemps : « Mon outil de travail c’est la langue française, et que je le veuille ou non, j’entretiens avec cette langue des relations conflictuelles, à cause de mon histoire. Un jour on m’a dit : Tu parles français. Comment, dans mon travail, dépasser ce conflit ? Pour ne pas subir cette langue, il faut que je la fasse sonner autrement. D’où la nécessité d’avoir avec elle une autre relation, une relation musicale. C’est une façon de me l’approprier. Je suis donc dans une situation de transcendance, de dépasser ce qui m’a été imposé» disait-il à Gilles Mouëllic, en 2000, dans Jazz Magazine.

Et avec Jaz, monologue écrit en 1998, la langue est rude. L’histoire d’une jeune femme nommée Jaz est le fil conducteur de ce Golgotha. Cela commence par une histoire de pauvreté dans un immeuble sans entretien et qui se délabre, où il n’y a plus même de toilettes, l’obligeant à descendre dans les sanisettes de la Place Bleu-de-Chine, « une sorte de no man’s land au milieu de la Cité étiquetage uniforme et lisible
de tous les noms sur les boîtes 
en utilisant les caractères le maire et la police et ceux qui tiennent les comptes du livre des morts chacun attend que tout pourrisse et s’écroule de lui-même » écrit l’auteur. Sur la Place Bleu-de-Chine un homme l’observe, la piste, la pousse à l’intérieur et s’enferme avec elle. « Il ne disait rien. Il ne faisait que regarder Jaz pendant qu’entre ses jambes ses doigts pétrissaient le désir… Assise sur la cuvette elle s’est bouché le nez, elle a fermé les yeux, elle a fait taire ses oreilles. » Jaz ne parle pratiquement pas, son amie parle pour elle : « Mon amie.
Je ne suis pas ici pour parler de moi mais de Jaz … Jaz ne possède rien, ne s’accroche à rien » dit-t-elle à plusieurs reprises.

Le spectacle débute d’une manière scintillante. Au centre de la scène, une cage que dessine la lumière et un sol noir, glacé et aseptisé donnent la précision clinique du récit (scénographie et création lumière de Benjamin Gabrié). Est-ce Jaz la diva qui chante et swingue avec ce côté chaloupé, accompagnée de quatre musiciens qui l’entourent, en fond de scène – guitare et basse côté jardin, saxophone et batterie côté cour – ? Est-ce Jaz, noire, belle et sensuelle, avec cette expression du jazz et du blues qui s’entrelace à la rythmique des mots et de la représentation ? La métamorphose du personnage, au second tableau où elle se présente crâne rasé, jetant sa perruque et le paraître, pour entrer dans la tragédie et sa vérité, est saisissante. Elle se glisse dans le costume de la narratrice et fait le récit de l’anéantissement de Jaz, de son naufrage car elle est aussi Jaz par instants, et elle est encore l’homme en play-back, son violeur, lnquisiteur au regard de Christ, telle qu’elle le décrit.

C’est une grande actrice qui porte le rôle, Ludmilla Dabo, aussi belle dans les strass quand elle chante, au début du spectacle – et elle chante blues et jazz magnifiquement – que dans la misère du clair-obscur de son récit. La force qu’elle dégage dans le dépouillement de soi est une belle leçon de théâtre et de vie. Formée au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris elle a joué dans de nombreuses pièces et côtoyé les textes de Koffi Kwahulé, notamment Misterioso-119 qu’elle a mis en scène. L’errance qu’elle conte ici, guidée par la mise en scène d’Alexandre Zeff parle de violence et de viol, de résilience et de reconstruction.

Diplômé du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, Alexandre Zeff a fondé sa compagnie, La Camara Oscura, en 2006 et connaît lui aussi l’univers de Koffi Kwahulé dont il a mis en scène Big Shoot. Il a réalisé des courts-métrages, et monté au théâtre entre autres Harold Pinter et Lars Noren. La dimension esthétique et onirique qu’il transmet ici donne toute sa dimension au texte, auquel répondent en écho les musiciens. Jaz est un monologue-solo rythmé par les instruments. Entre Jaz et jazz il n’y a qu’un z de différence.

« J’écris sur le frottement de tous ces mondes qui se côtoient. Je me considère comme un citoyen français mais comme un dramaturge ivoirien. Ce que j’écris ressemble beaucoup plus à ce qui se fait en Occident, mais lorsque je suis arrivé en France, j’étais déjà adulte. Mon imaginaire était déjà formé. Pour moi, c’est l’imaginaire ivoirien qui se déplace ailleurs » dit Koffi Kwahulé également essayiste, comédien et metteur en scène qui témoigne par la peau de la violence de l’histoire noire, avec radicalité et musicalité. L’auteur a reçu le Prix Edouard Glissant 2013 pour l’ensemble de son œuvre, riche d’une trentaine de pièces de théâtre qui enrichissent la dramaturgie africaine et de deux romans dont l’un, Babyface, a reçu en 2006 le Prix Ahmadou Kourouma. Son écriture polyphonique et métissée puise dans les origines du jazz : « Je me considère sincèrement comme un jazzman. C’est mon rêve absolu » dit-il. « Une note puis une autre note puis encore une autre note, la même comme on frappe à la porte une myriade de notes la même se frottant les unes contre les autres comme pour se tenir chaud… » écrit-il.

Dans la partition musicale du Mister Jazz Band présent sur scène, qui montre le danger, répète les motifs, menace et provoque le vertige, revient l’exergue inscrite au fronton de Jaz par les mots de Dizzy Gillespy : « Qu’on fasse beaucoup ou peu de notes n’a pas d’importance, il faut simplement que chacune de ces notes ait un sens. »

Brigitte Rémer, le 20 octobre 2018

Avec 
Ludmilla Dabo – Mister Jazz Band : Franck Perrolle (guitare), Gilles Normand (basse), Louis Jeffroy (batterie), Arthur Des Ligneris (saxophone). Scénographie, création lumière Benjamin Gabrié – création sonore 
Antoine Cadou, Gilles Normand 
- composition musicale Franck Perrolle, Gilles Normand – arrangements 
Le Mister Jazz Band – régisseur son Guillaune Callier – costumes Claudia Dimier, Laure Mahéo, Isabelle Beaudouin – maquillage, coiffure 
Sylvie Cailler.

Théâtre de la Cité internationale – 17, bd Jourdan 75014 Paris – Tél. : 01 43 13 50 50 – www.theatredelacite.com  – La Camara Oscura : contact.lacamaraoscura@yahoo.fr – Autour de la représentation, le Laboratoire SeFeA de l’Institut de Recherche en Études Théâtrales de L’Université Paris 3-Sorbonne Nouvelle (Sylvie Chalaye) a organisé un cycle de rencontres –  Jaz en tournée le 18 novembre 2018 aux Théâtrales Charles Dullin (Orly, Val-de-Marne) – les 3 et 4 avril 2019, au Théâtre national de Strasbourg, L’autre saison.

Le Jeu de l’amour et du hasard

© Vincent Arbelet

Texte de Marivaux, mise en scène de Benoît Lambert/Théâtre Dijon Bourgogne, au Théâtre de l’Aquarium-La Cartoucherie.

L’espace scénique révèle, face au spectateur, toute sa profondeur et présente, côté cour, une sorte de cabinet de curiosité avec animaux empaillés, tables anciennes et flacons, côté jardin une nature en relief des arbres en son sommet, une frondaison et des bosquets, raccord avec la nature du XVIIIème. Particulièrement réussi, ce bel espace porte le spectacle comme un personnage principal et permet à l’action de se dérouler à l’intérieur comme à l’extérieur (scénographie et lumière Antoine Franchet). Un long échange entre Silvia (Edith Mailaender) et sa servante Lisette (Rosalie Comby), ouvre la pièce, sur le thème du mariage arrangé : « Monsieur votre père me demande si vous êtes bien aise qu’il vous marie, si vous en avez quelque joie ; moi je lui réponds qu’oui ; cela va tout de suite ; et il n’y a peut-être que vous de fille au monde, pour qui ce oui-là ne soit pas vrai, le non n’est pas naturel » dit Lisette à sa maîtresse, Silvia. « Le non n’est pas naturel ; quelle sotte naïveté ! Le mariage aurait donc de grands charmes pour vous ? » répond Silvia.

Cette comédie en trois actes de Marivaux, écrite en 1730 et représentée une quinzaine de fois du vivant de l’auteur par des comédiens italiens, joue sur le travestissement et un chassé-croisé amoureux. Pour déjouer le plan d’Orgon son père (Robert Angebaud) qui complote habilement pour la marier, en compagnie de Mario son fils et frère de Silvia (Étienne Grebot), cette dernière se métamorphose en servante tandis que de servante, Lisette travestie devient la maîtresse. En jeu symétrique, le promis, Dorante (Antoine Vincenot), pour mieux observer sa future fiancée, prend la place d’Arlequin, son serviteur et Arlequin (Malo Martin) se transforme en Dorante. La pièce ne repose que sur les quiproquos qui s’ensuivent, dans ce double jeu de masques inversant les rapports maîtres-valets qui floutent la lisibilité des sentiments et leurs destinataires.

La pièce est légère et pétulante, sans grand problèmes métaphysiques ni profondeur. Le dénouement reste dans les codes classiques de la bienséance et le respect des castes sociales : le serviteur épousera la servante ; Silvia et Dorante – l’aristocrate dont elle est amoureuse – s’épouseront. Des scènes enlevées et ombrageuses, le passage du rire aux larmes, l’autorité paternelle indulgente et sur-jouée, la tentation de transgression, sont les ingrédients de ce plat d’été gentiment assaisonné.

Benoît Lambert, directeur du Théâtre Dijon Bourgogne-centre dramatique national, se plaît à explorer les classiques et met en scène la pièce. Dans le cadre du dispositif d’insertion professionnelle pour les jeunes acteurs issus des écoles supérieures d’art dramatique qu’il a mis en place en 2014, il a opté l’année dernière pour Marivaux et Le Jeu de l’amour et du hasard – scolairement bien connu – leur offrant un tremplin, en leur début de parcours professionnel et leurs premiers grands rôles. Défi relevé. Le thème du mariage arrangé dans la pièce n’est qu’un marivaudage et peu d’inquiétude accompagne le traitement du sujet où les jeux se font relativement à l’avance et mènent à un happy end.

Brigitte Rémer, le 14 octobre 2018

Avec : Robert Angebaud, Monsieur Orgon, père de Silvia – Rosalie Comby, Lisette, femme de chambre de Silvia, travestie en Silvia – Étienne Grebot, Mario, frère de Silvia – Edith Mailaender, Silvia, fille d’Orgon, travestie en Lisette – Malo Martin, Arlequin, valet de Dorante, travesti en Dorante – Antoine Vincenot, Dorante, maître d’Arlequin travesti en Bourguignon, valet. Assistant mise en scène Raphaël Patout – scénographie et lumière Antoine Franchet – son Jean-Marc Bezou – costumes Violaine L. Chartier –  coiffures et maquillage Marion Bidaud – régie générale, son et vidéo Jean-Marc Bezou – régie lumières Hugues Herbet – régie plateau Eric Den Hartog – habilleuse Anne Le Turcq – spectacle créé le 3 octobre au Théâtre Dijon Bourgogne-CDN.

Du 26 septembre au 21 octobre 2018, au Théâtre de l’Aquarium-La Cartoucherie. 75012 – Tél. : 01 43 74 99 61 site : www. theatredelaquarium.com – En tournée dans de nombreuses villes de France, voir : www. tdb-cdn.com

Atelier

© Jorn Heijdenrijk

Spectacle des collectifs tg STAN, de Koe et Maatschappij Discordia – de et avec Matthias De Koning, Damiaan De Schrijver, Peter Van den Eede – au Théâtre de la Bastille, en co-réalisation avec le Festival d’Automne à Paris.

Les spectateurs s’installent de chaque côté de l’espace scénique, espace bricolé de type entrepôt où sont entassées de hautes piles de caisses bleues en plastique. Un vieux tapis, un seau, traînent par-là, des étagères pleines de bimbeloterie semblent couvertes de poussière. Les trois acteurs vont et viennent dans ce no man’s land et attendent, une passerelle de bric et de broc suspendue au-dessus de leurs têtes.

Pendant le premier quart d’heure, ils s’attachent à faire disparaitre les caisses et construisent, planche après planche et sur plusieurs couches entrecroisées, un sol qui restera accidenté et étouffe la lumière des néons posés au sol. La soirée est muette et les acteurs se dépassent en inventivité appliquée, avec bonhommie, construisant l’absurde en une succession de gags et d’objets : du tuyau de poêle au rabot, du rouleau de nappe en papier au transistor-violon, des tréteaux aux sabots. Ils créent des espaces, dessinent une porte puis la découpent, repeignent un mur de plastique, passent des obstacles, se peinturlurent le crâne, enduisent de colle le papier peint, déballent leurs chemises, passent leurs chemises, salissent leurs chemises, s’installent dans des fauteuils et préparent le thé de cinq heures. L’air de pince-sans-rire chacun s’occupationne et se crée des accidents de parcours. Bricoleurs du dimanche ils détruisent autant qu’ils construisent, pastichent le théâtre shakespearien et la mise à mort au Golgotha, surprennent, avec l’image finale du retournement des morts. Il y a un humour corrosif, de l’arrogance et du burlesque, pourtant le propos flotte. On fait collection d’instants dont les premiers effacent les suivants, et les acteurs ne sont ni Groucho Marx ni Chaplin, ni Keaton ni Grock.

Trois collectifs se sont fédérés pour cette polyproduction : les compagnies tg STAN et de KOE venant d’Anvers, le collectif néerlandais Maatschappij Discordia, Le programme parle de fabrique de théâtre et origine du geste créateur. Le geste semble pourtant venir de la protohistoire et de l’ante-diluvien. Le collectif pose ses questions : « Les créateurs de théâtre disposent- ils d’un atelier – tout comme les sculpteurs et les peintres – et, si oui, à quoi ressemble-t-il ? Qu’y font-ils comme travail, où, comment, quand et pourquoi travaillent-ils ? Est-ce du travail ? » Du radeau dont ils parlent ne reste que la méduse des mangroves catégories scyphoméduses aux formes opaques et massives, assimilée dans la mythologie grecque aux monstres. Mais en croisant leur regard le spectateur n’est pas même changé en pierre. Et poussé par les vents, il repart.

Brigitte Rémer le 13 octobre 2018

De et avec Matthias de Koning, Damiaan De Schrijver et Peter Van den Eede – costumes Elisabeth Michiels – technique Pol Geussens Bram De Vreese Tim Wouters – www.stan.be www.discordia.nl – En tournée : 14 au 17 avril 2019, Comédie de Genève.

Du 1er au 12 octobre 2018 à 20h, dimanche à 17h, relâche le jeudi 4 et le mardi 9 octobre – Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette 75011- Métro Bastille – Tél :  01 43 57 42 14 –  Site www.theatre-bastille.com et www.stan.be/deroovers.bewww.dekoe.be

Le Cri du Caire

© Nabil Boutros

Concert : textes, chant, musique, Abdullah Miniawy composition musicale, saxophone, clarinette, Peter Corser – violoncelle, guitare électroacoustique, Karsten Hochapfel – avec Yom à la clarinette. Au Théâtre 71 de Malakoff et en tournée.

Après un vif succès remporté à Paris, au printemps, lors du festival La Voix est Libre – dont nous avons rendu compte dans Ubiquité-Cultures le 10 juin – puis au Festival d’Avignon l’été dernier, Abdullah Miniawy poursuit sa tournée en France, entouré de ses deux brillants musiciens : Peter Corser au saxophone et à la clarinette, Karsten Hochapfel au violoncelle et à la guitare. A leurs côtés, entré discrètement sur scène à mi-spectacle, l’extraordinaire Yom et sa clarinette engage un dialogue avec le trio, joue certains morceaux en solo puis reprend en écho sa conversation musicale, avec une grande virtuosité et profondeur.

Écrivain, chanteur et compositeur, Abdullah Miniawy est originaire du Fayoum, ville oasis de Moyenne Égypte à une centaine de kilomètres au sud du Caire. Il défend la liberté d’expression et la « slame » haut et fort. Il s’engage, par ses textes, contre l’injustice et l’oppression. Par son chant, puissant et habité, il remplit son rôle de passeur dans la circulation des idées. « Mes poésies sont le miroir de ce que je vis » dit-il. Abdullah Miniawy a chanté pour la première fois en public peu après les manifestations de janvier 2011, sur la scène montée par la librairie El-Shorouk, place Talaat Harb au Caire, à deux pas de la Place Tahrir. Il a ensuite créé un groupe et joué dans des lieux très divers. La solidarité d’autres musiciens égyptiens comme Mahmoud Refaat et sa maison de production 100Copies, comme Ahmed Saleh compositeur électro avec qui il s’est produit, lui a permis d’avancer et de lancer son message poétique.

Les chants sont en arabe littéraire, métaphoriques et denses, dits, chantés et psalmodiés, ils ne sont pas traduits lors du récital mais l’engagement d’Abdullah Miniawy et ses prises de position sont lus en français, en introduction à la soirée. Il évoque notamment Giulio Regeni, étudiant italien faisant des recherches sur les syndicats ouvriers indépendants au Caire, enlevé puis retrouvé mort et torturé, en 2016. Sa démarche s’inscrit comme acte de résistance et sa musique rock, jazz et électro-chaâbi, entre dans la rythmique soufie. Sa voix est claire et expressive, et dans la déclinaison de leurs instruments Peter Corser et Karsten Hochapfel lui répondent avec intensité. Le souffle de Yom et la virtuosité de ses doigts apportent au paysage musical d’autres teintes encore. Certains soir le clarinettiste cède la place au trompettiste Erik Truffaz dans cette même idée du dialogue instrumental.

« J’ai passé mes dix-huit premières années en Arabie Saoudite, scolarisé à domicile, sans beaucoup d’espaces de liberté. J’ai commencé très tôt à écrire de la poésie… La vision politique, la liberté d’amour, de pensée et de foi des grands philosophes soufis m’ont beaucoup inspiré » dit Abdullah Miniawy lors d’un entretien *. Une soirée dense, inspirée et inspirante.

Brigitte Rémer, le 8 octobre 2018

Vu le 5 octobre 2018, au Théâtre 71 de Malakoff, 3 Place du 11 novembre – Site : www.theatre 71.com

* Entretien avec Malika Baaziz, traduit par Nabil Boutros – musique Abdullah Miniawy, Peter Corser – son Anne Laurin – collaboration artistique Blaise Merlin. En tournée – 11 janvier 2019 : Bonlieu/scène nationale d’Annecy* – 31 janvier 2019 : Maison de la Culture de Bourges*
- 2 février 2019 : Maison de la Musique de Nanterre* – 16 mars 2019 : La Ferme du Buisson/scène nationale, Noisiel* – 5 avril 2019 : Jazz à Millau*
- 16 avril 2019 : Grenoble – les Détours de Babel
- Novembre 2019 : Le Grand T, Nantes*  (*avec Érik Truffaz).

The Idiot

© Abe Akihito

De et avec Saburo Teshigawara et Rihoko Sato, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris et de  Japonismes 2018, à Chaillot/Théâtre National de la Danse.

A la base de l’inspiration pour cette pièce dansée intitulée The Idiot, le roman de Dostoïevski, dans un lointain arrière-plan. Nous ne sommes pas dans la vision du tableau du peintre Hans Holbein le Jeune qui avait tant ému l’auteur russe, Saburo Teshigawara chorégraphe et danseur, créateur lumières et costumes, concepteur du montage musical, donne son interprétation du prince Mychkine. Il est accompagné de la danseuse Rihoko Sato dans le personnage de Nastassia Filippovna, sa fiancée. Seuls liens visibles au texte, les crises d’épilepsie du Prince ainsi que la mort de Nastassia, dans le roman, assassinée par Rogojine. « Je savais qu’il était impossible de créer une chorégraphie tirée d’un tel roman, mais cette impossibilité a été la clef pour approcher et créer quelque chose de complètement neuf. Une danse qui existe seulement dans l’instant présent » dit le chorégraphe.

Dans la vision très personnelle du chorégraphe, tout est danse, mouvement, grâce et maîtrise. Il crée le trouble dès le début du spectacle dans un travail plasticien, accrochant sur écran en fond de scène, un astre blafard mi-lune, mi-soleil au coucher. La lumière qu’il compose vacille pendant toute la pièce, comme l’esprit du Prince et les duos succèdent aux solos, créant l’ambigüité du double. Troublant cette belle harmonie à un moment donné et comme un cauchemar du Prince, une silhouette au masque de rat traverse subrepticement le plateau.

Le travail du corps et la gestuelle chez Saburo Teshigawara sont éblouissants, ses mains sont volubiles comme des papillons, il sculpte l’air et décline tous les registres, de la danse au butō, de l’esquisse au mimodrame. Rihoko Sato, sa complice depuis plus d’une vingtaine d’années, apparaît et disparaît dans un tourbillon de la vie, vêtue de robes noires de toute beauté, voile, satin et coton ajusté, qu’il a réalisées. Rihoko Sato dégage une grâce dans ses déplacements arabesques, ses bras ondulent et cisèlent l’espace. Tous deux forment une sorte de Janus, jouent des équilibres et dialoguent avec sensibilité. « Nous sommes comme deux miroirs qui se renvoient la lumière » dit-il en parlant de leur collaboration. Et « chaque mouvement a sa raison d’être » ajoute le chorégraphe.

Peintre et sculpteur, Saburo Teshigawara a fondé sa compagnie, Karas – qui signifie Corbeau –  en 1985 et s’inscrit dans le mouvement de la danse contemporaine de manière forte et singulière. Sa danse est incandescente et hypnotique même si l’assemblage des musiques enregistrées faisant alterner voix, musique classique et rythmes contemporains manque ici de couleur et sature, malgré la valse n°2 de Chostakovitch. Ses œuvres précédentes, Flexible Silence avec l’Ensemble Intercontemporain, Glass Tooth ou Miroku, témoignaient déjà de sa créativité. Le Festival d’Automne l’invite cette année et Chaillot-Théâtre National de la Danse l’accueille, dans le cadre de Japonismes 2018. Saburo Teshigawara a créé plusieurs pièces pour le Nederlands Dans Theater, le Ballet de l’Opéra de Paris, le Ballet de Frankfurt à l’invitation de William Forsythe et bien d’autres. Il nous introduit ici dans son Empire des signes, chargé de signifiants à décoder, notamment dans son rapport à Dostoievski.

Brigitte Rémer, le 6 octobre 2018

Avec Saburo Teshigawara et Rihoko Sato – direction, lumières, costumes, collage musical, Saburo Teshigawara – collaboration artistique Rihoko Sato – coordination technique, assistant lumières Sergio Pessanha – assistant lumières Hiroki Shimizu – habilleuse Mie Kawamura.

Du 27 septembre au 5 octobre 2018, à Chaillot/Théâtre National de la Danse, 1 place du Trocadéro. 75116 Paris – Tél. : 01 53 65 30 00 – www.theatre-chaillot.fr

 

Trois solos, aux « Plateaux »

Trois solos proposés le 28 septembre au Théâtre Jean Vilar de Vitry lors de la 26éme édition des Plateaux, plateforme internationale de danse programmée par La Briqueterie, Centre de développement chorégraphique national du Val-de-Marne : bang bang de Manuel Roque, Oh ! rage de Calixto Neto et NoirBlue d’Ana Pi.

A l’initiative de Daniel Favier, directeur de La Briqueterie, Les Plateaux proposent quatre jours d’échanges et de diffusion de la jeune création internationale en danse, cette année sous le concept de Visions élargies. Du solo aux pièces de groupe, danseurs et chorégraphes venant d’Australie, du Canada, du Brésil, d’Espagne et de France partagent leur perception du monde.

Dans le cadre des partenariats développés par La Briqueterie, le Théâtre Jean Vilar de Vitry son voisin, lui ouvre ses portes et son plateau, une belle surface carrée, dépouillée. Les danseurs y présentent leur solo, construisant leurs chemins singuliers loin des stéréotypes. Chacun, dans son espace et avec sa propre inventivité, propose un langage sonore construit, un environnement lumières élaboré, un style proche de la performance ou de l’installation si l’on fait référence aux arts visuels. Répétition et récurrence, concentration, accentuation et obstination, sont leurs points communs.

Manuel Roque, danseur et chorégraphe découvert par l’équipe de La Briqueterie en 2015 avec Matière Noire, pièce présentée dans le cadre du projet canadien/européen Migrant Bodies interprète son solo, bang bang. Formé aux arts du cirque et du théâtre à Montréal, avant d’aborder la danse et de travailler avec différents chorégraphes phares de la scène québécoise – dont Marie Chouinard, Sylvain Émard et Daniel Léveillé, il trace son propre parcours chorégraphique depuis plus d’une huitaine d’années. Bang bang fut créé au laboratoire Les Subsistances, à Lyon, en 2017. Manuel Roque a obtenu pour cette pièce comme meilleure œuvre chorégraphique de la saison (2016-2017) le Prix du Conseil des arts et des lettres du Québec ainsi que le Prix de la danse de Montréal, en catégorie Interprète (2017). La percussion ébranle le plateau de manière lancinante, avant même que le danseur apparaisse. Manuel Roque débute de manière mécanique, comme la presse d’une usine de construction automobile, répétant inlassablement le même geste, insistant, dérangeant. Il frappe le sol du pied dans toutes ses déclinaisons, avec détermination. Puis il s’anime, s’élève, dessine sur le sol par les pieds et les jambes en action, ses chemins de traverse, avec habileté, vélocité, virtuosité. Il disparait dans les brumes, dans la nuit, se métamorphose et devient animal, sorte d’iguane face à la lumière, son ombre projetée au mur. Le danseur s’est lancé des défis, posé des limites, donné des règles. Ancré au sol il change de parcours et transgresse les repères, va au-delà, jusqu’à l’absurde. Sa concentration et sa gravité, le dépassement de soi, obligent au respect. Avec obstination il travaille sur la répétition.

Le second solo, Oh ! rage, est chorégraphié et dansé par Calixto Neto. Le danseur a étudié le théâtre à l’université Fédérale de Pernambuco au Brésil, puis a commencé à danser à l’âge de vingt ans avec le Groupe Expérimental de Danse de Recife. De 2007 à 2013, il est avec la compagnie Lia Rodrigues et tourne au Brésil et en Europe. De 2013 à 2015 il crée le solo Petites explosions et le duo Pipoca, avec Bruno Freire dans le cadre de son Master d’études chorégraphiques/ formation Ex.e.r.ce. au CCN de Montpellier-Languedoc Roussillon. Il a depuis participé à la création de And we are not at the same place avec Aria Boumpaki, Noga Golan et Pauline Brun, pièce présentée au Festival d’Épidaure et à celle de la pièce Giovanni’s Club du chorégraphe Claudio Bernardo. Pour Oh ! rage, Calixto Neto a tracé au sol d’un trait rouge un parallélépipède et joue sur le dedans/dehors, passant les frontières avec un grand naturel. Il s’intéresse aux danses dites périphériques et travaille dans le discontinu. Il danse longtemps de dos. Pour lui qui construit sur et à partir de l’altérité, du croisement des cultures, des mouvements Afropunk, c’est un acte de résistance. Il joue de plusieurs styles à travers la célébration, la protestation, la révolte. L’œuvre de Gayatri Chakravorty Spivak, théoricienne de la littérature et critique littéraire indienne, l’inspire, notamment avec son ouvrage : les subalternes peuvent-elles parler, un des textes de la critique contemporaine et des études postcoloniales, très discuté, très polémique. Calixto Neto s’en empare et pose la question qu’il traduit par : Les subalternes peuvent-ils/elles enfin danser ?

Le troisième solo présenté, dans une chorégraphie et une interprétation d’Ana Pi, NoirBlue, décline la couleur bleue à la manière de Michel Pastoureau analyste des couleurs, quand il travaille sur le Bleu, histoire d’une couleur. Elle passe, sur un mode ludique, du bleu au noir, et du bleu émerge la danse noire. Diplômée de l’École de Danse de l’Université Fédérale de Bahia au Brésil, Ana Pi étudie la danse et l’image au Centre chorégraphique national de Montpellier sous la direction de Mathilde Monnier, dans le cadre de la formation Ex.e.r.ce. Performeuse, elle travaille sur les danses urbaines et présente une conférence dansée, Le Tour du Monde des Danses Urbaines en dix villes, avec Cecilia Bengolea et François Chaignaud. Elle est interprète dans les créations de ces deux chorégraphes : Twerk et Dub Love, ainsi que pour Malika Djardi, Yves-Noel Genod, Mark Tompkins et Eric Mihn Cuong Castaing. Ana Pi commence au sol par des rotations et ondulations de pieds, chaussures cerclées d’un bleu fluo qui écrivent dans le noir. Elle se meut ensuite dans des fonds sous-marins, sirène parmi les murènes avant d’égrener avec le public toutes les nuances de bleu qu’elle symbolise, bleu après bleu, par une pastille collée sur la peau, bras, jambes, buste : bleu de cobalt, marine, outremer, ciel, pétrole etc. Quand la lumière tombe on repère sa gestuelle par ces petites pastilles fluorescentes. Puis elle souffle sur une poudre de pigment bleu, joue d’une longue natte de cette même couleur, met un disque vinyle noir posé sur un coin de pick-up. Ana Pi joue entre apparition et disparition, présence et absence, clin d’œil et réflexion. Son écriture chorégraphique est un syncrétisme entre danse traditionnelle, populaire et danse contemporaine.

Entre le spectacle d’ouverture, Opus, de Christos Papadopoulos, première pièce de la sélection « Aerowaves », suivie de Wreck, Scarabeo et Forecasting et celui de clôture, Molar de Quim Bigas Bassart, Les Plateaux présentent, cette année encore, beaucoup de jeunes artistes qui rivalisent en discours chorégraphiques, parcours et créativité, dans une poétique invitation au voyage.

Brigitte Rémer, le 30 septembre 2018

. Bang bang – création 2017 – 50 min, Québec – chorégraphie et interprétation Manuel Roque – répétitrices et
 conseillères artistiques Sophie Corriveau, Lucie Vigneault – dramaturgie Peter James – costumes et scénographie Marilène Bastien – lumières Marc Parent – trame sonore Manuel Roque incluant des extraits de Debussy, Chopin, Merzbow, 2001 Space Odyssey et Tarkowky.

. Oh ! rage – création 2018 – 40 min, Brésil – chorégraphie et interprétation Calixto Neto – lumières Eduardo Abdala – création sonore 
Charlotte Boisselier – regards extérieurs 
Carolina Campos, Isabela Fernandes Santana, Marcelo Sena.

. NoirBlue – création 2017- 50 min, France – Corpo & Imagens – chorégraphie, dramaturgie, costumes, objets et interprétation 
Ana Pi – musique originale Jideh High Elements – lumières Jean-Marc Ségalen – conseillers
 Taata Mutá Imê, Samuel Mwamé, Besrekè Ahou, Ousmane Baba Sy.

Les Plateaux : du 26 au 29 septembre 2018 – La Briqueterie
CDCN du Val-de-Marne 17 rue Robert Degert, Les Malassis. 
94407 Vitry-sur-Seine – Site : www. alabriqueterie.com – Tél. : + 33 (0 )1 46 86 17 61.

 

Les Enivrés

© Hélène Bozzi

Texte d’Ivan Viripaev – Traduction Tania Moguilevskaia et Gilles Morel – Mise en scène Clément Poirée – au Théâtre de la Tempête.

Deux heures vingt du délirium tremens de quatorze personnages, en réflexion métaphysique sur l’amour et sur Dieu. Huit acteurs pour les interpréter, qui crient, vocifèrent, délirent, se déclarent, s’empoignent et s’écroulent. L’insobriété commence dans le bar du théâtre où le public s’entasse avant d’entrer et se poursuit dans la désagrégation de parcours approximatifs.

L’auteur, Ivan Viripaev, directeur artistique du Théâtre Praktika de Moscou, est né à Irkoutsk en Sibérie orientale, en 1974. Il y fait le Conservatoire, après un parcours personnel, de son propre aveu chaotique. Il crée sa compagnie en 1998 et écrit. Sa première pièce, Rêves, remporte un vif succès, ses textes sont joués à l’étranger, notamment en Allemagne et en Pologne. Ses traducteurs, Tania Moguilevskaia et Gilles Morel, connaissent bien son univers, ils sont les passeurs d’une grande partie de ses textes, en France.

Le théâtre de Viripaev joue avec les limites et on ne sait dans quel registre s’inscrit Les Enivrés, tragique ou comique, grotesque ou décadent, métaphorique ou hyper réaliste, lyrique ou pathétique. Est-on en enfer ou au paradis ? La scénographie structure cet Armaguédon : le plateau tourne, à l’endroit comme à l’envers, avec deux cercles indépendants qui se meuvent aussi à contre sens. Les acteurs travaillent le déséquilibre, jouent le chaos et déambulent vers nulle part. C’est pour eux incontestablement un exercice de style auquel ils prennent un certain plaisir. Selon la vitesse du plateau, le spectateur a lui aussi la sensation de tituber.

Ce bateau ivre pourtant nous saoule, même si le spectateur reçoit des sms d’avant-spectacle comme avis de Tempête, le mettant en condition, messages que décline le poème baudelairien du Spleen de Paris, « Enivrez-vous. » On est ici plus près des Fleurs du mal que de tout Spleen.

« Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

Sur le plateau la suite est tout autre et l’ivresse peu poétique ni spirituelle – juste spiritueuse – même si l’on brandit le nom de Dieu et joue avec le comme si de l’amour.  On est dans un tracé à gros traits, sans logique dramaturgique et le côté loufoco-baroque du début de la pièce s’évapore très vite. C’est un spectacle du vide sidéral – celui de notre époque, peut-être – et le metteur en scène, Clément Poirée, maître de cérémonie pour la soirée, remplit les verres dès qu’ils sont vides.

Brigitte Rémer, le 24 septembre 2018

Avec : John Arnold, Aurélia Arto, Camille Bernon, Bruno Blairet, Camille Cobbi, Thibault Lacroix, Matthieu Marie, Mélanie Menu – scénographie Erwan Creff – lumières Elsa Revol assistée de Sébastien Marc – costumes Hanna Sjödin assistée de Camille Lamy – musiques Stéphanie Gibert – maquillages Pauline Bry – peinture décor Caroline Aouin – collaboration artistique Margaux Eskenazi – régie générale Farid Laroussi – Le texte est publié aux Solitaires Intempestifs.

Théâtre de la Tempête – route du Champ-de-Manœuvre. 75012 Paris – métro Château de Vincennes puis navette Cartoucherie ou bus 112 – Site : www.la-tempete.fr – Tél. : 01 43 28 36 36

 

Infidèles

© théâtre de la Bastille

Spectacle de tg STAN et de Roovers, d’après le scénario Infidèles et l’autobiographie Laterna Magica d’Ingmar Bergman – Au Théâtre de la Bastille, en coréalisation avec le Festival d’Automne à Paris.

Depuis plusieurs années tg STAN travaille en contre-plongée sur l’œuvre d’Ingmar Bergman (né en 1918, mort en 2007 sur l’île de Fårö) et le Théâtre de la Bastille depuis 2001, accompagne ses créations. La première d’une série de trois présentée cette saison, Infidèles, place le réalisateur face à ses personnages, à sa vie, à son œuvre. Nous sommes aux frontières de la fiction et de la réalité où l’art et les sentiments se mêlent, où le geste artistique a rendez-vous avec l’intime.

Le spectacle part du scénario écrit par Ingmar Bergman en même temps qu’il fait référence au film réalisé par Liv Ullmann, Infidèle sans « s », tourné en 2000 et présenté à Cannes. Tg STAN y intègre des éléments de Laterna Magica, œuvre autobiographique de Bergman. Une femme se raconte et reconstruit son histoire amoureuse telle que perçue dans la fantasmatique du réalisateur. Il la nomme Marianne, elle met en scène ses vérités, sa vie. On entre dans le spectacle à petits pas, sur un ton ludique, sorte de jeu d’amour et de hasard. Petit à petit se dessine des portraits et s’élabore le récit, dans une puissante montée dramatique.

Autour de Marianne, son époux, Markus, chef d’orchestre, souvent sur les routes pour des tournées internationales, qui vibre à l’écoute du tumultueux et romantique andante du Quatuor pour piano et cordes opus 60 de Joannes Brahms évoquant l’amour secret du compositeur, pour Clara Schumann sa muse. David, ami de Markus et d’un couple qui semble heureux, met en scène Le Songe de Strindberg dans un climat houleux, quelques extraits très kitch seront montrés, soulignés de vert par des lumières flashy et des acteurs rococos. David rend souvent visite à ses amis et aime à raconter des histoires à leur fille, Isabelle, âgée de neuf ans, qui peuple sa chambre de trolls et de fantômes.

Mais la belle machinerie s’emballe quand le mensonge s’installe et qu’un soir en l’absence de Markus, la relation entre David et Marianne change de nature. Les petits arrangements n’ont qu’un temps et Markus, l’homme blessé, déclenche les hostilités.  « Tu pleures… C’est toujours un jeu ? » demande-t-il. « C’est une affaire d’âme » répond-elle. On assiste au naufrage du couple, à celui de Marianne, puis celui de Markus qui va jusqu’au suicide, tandis que David poursuit ses conquêtes. La découverte d’un mensonge réciproque en la personne d’une autre femme auprès de Markus, Margareta, laisse Marianne dans le vide et Isabelle, qui avait tant aimé ce pique-nique au lac avec son père, semble oubliée de tous.

Marianne se plie au jeu de l’auteur et le guide pour remonter le temps. Elle lui permet ainsi d’écrire un nouveau scénario à partir de son histoire d’amour passée. Au-delà de ce portrait de femme et du chaos intérieur des personnages, s’esquissent les étapes d’une œuvre torturée qui conduit dans le labyrinthe de la condition humaine, semblable à l’œuvre de Bergman. Metteur en scène pour le théâtre, réalisateur à partir de 1946 de nombreux films devenus cultes, du Septième Sceau en 1957 à Persona en 1966, de Cris et chuchotements en 1972 à Fanny et Alexandre en 1982, il fut aussi écrivain. Franck Vercruyssen, du collectif Tg STAN et de Roovers, se passionne pour son écriture.

Le collectif a travaillé sur deux de ses textes, Après la répétition et Scènes de la vie conjugale. Dans un réalisme troublant et une simplicité élaborée, quatre acteurs aux sensibilités éclatées, servent magnifiquement le propos : Ruth Becquart, Robby Cleiren, Jolente De Keersmaeker et Frank Vercruyssen. On ne trouve ici ni métaphysique ni onirisme à travers les textes rassemblés qui se fondent en un, seulement des vérités, à chacun la sienne. Infidèles invite à une plongée abyssale dans une analyse à cru des comportements du couple, jusqu’au vertige.

Brigitte Rémer, le 15 septembre 2018

De et avec Ruth Becquart, Robby Cleiren, Jolente De Keersmaeker et Frank Vercruyssen – costumes An D’Huys – lumières Stef Stessel – technique tg Stan et de Roovers – régisseur Bastille Mathieu Bouillon – traduction du suédois Une affaire d’âme d’Ingmar Bergman in Cahiers du cinéma, 2002, par Vincent Fournier.

10 au 28 Septembre 2018 – Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette 75011- Métro Bastille – Tél :  01 43 57 42 14 –  Site www.theatre-bastille.com et www.stan.be/deroovers.be – Le 22 septembre, à partir de 19h, projection de la nouvelle version du film de Bergman, Persona (1966) avec Bibi Anderson et Liv Ulmann, suivie d’un échange avec Frank Vercruyssen du collectif tg STAN et un spécialiste de l’œuvre du cinéaste. Tg STAN présente aussi au Théâtre de la Bastille, Atelier du 1er au 12 octobre et Après la répétition du 25 octobre au 14 novembre, dans le cadre du Festival d’Automne.

Un jour pour les femmes

© fifdaparis

Youm Lel Setat – Film égyptien réalisé par Kamla Abou Zekri, présenté dans le cadre du Festival international de films de la diaspora africaine – FIFDA Paris, au cinéma Saint-André des Arts.

Dans un quartier populaire du Vieux Caire qu’elle observe derrière la caméra, la réalisatrice, Kamla Abou Zekri dessine trois portraits de femmes égyptiennes. La réouverture de la piscine du centre sportif lui sert de point d’appui pour parler de la place de la femme dans la société égyptienne, de ses relations aux hommes, à la famille, de la pression sociale, des amours et du désir, de la frustration et de la sexualité.

Avec beaucoup de finesse, elle met tour à tour sur le devant de la scène chacune de ses actrices/personnages : la toute jeune Azza (Nahed el Sebai) dont les parents sont morts dans un accident de moto, prodigue à sa grand-mère des soins quotidiens. Insouciante et bagarreuse, excessive et rude en apparence, elle mord la vie à pleines dents. La perspective de la piscine la fait exploser de joie et le maillot de bains devient sa valeur sûre. La fragile Leyla au visage de Madone (Nelly Kareem), porteuse d’un drame, vend des parfums dans sa petite échoppe et ne se mêle à personne. Triste et résignée, elle est maltraitée par un frère intégriste et capricieux craint aussi par leur père, tous les trois vivent sous le même toit depuis la mort de son époux et de leur fils, noyés accidentellement. Leyla repousse la vie, la piscine est loin de ses pensées. Shamya son amie, lui rend visite chaque jour. Modèle pour les peintres et bonne vivante, elle a mauvaise réputation. Elle remplit l’espace des déceptions de sa vie, entre autres celle d’avoir vu l’homme dont elle était éprise partir et qu’elle n’a jamais remplacé. Son retour dans le quartier lui redonne un espoir fou, à juste titre. Ces femmes ont pour point commun leur solitude, leurs blessures, leurs espérances et leur quartier. Là, chacun vit sous le regard de l’autre, entre promiscuité, bienveillance ou indiscrétion des voisins, violence et harcèlement.

Quand la piscine du quartier ré-ouvre, c’est la fête. Les garçons accaparent le bassin et s’empoignent joyeusement, mais n’acceptent pas le règlement qui leur impose de libérer les lieux le dimanche, pour laisser la place aux femmes. Dimanche est « un jour pour les femmes ». Le maître-nageur a fort à faire pour gérer les lieux. Après les hommes, les femmes arrivent avec la même euphorie, toutes générations confondues et se jettent à l’eau dans leurs vêtements de ville ou d’eau. Elles investissent pleinement la piscine. Azza s’étend sur l’eau et regarde le ciel en buvant quelques tasses, elle apprend la liberté. Shamya apprivoise la piscine et cultive sa coquetterie et sa sociabilité tout en convainquant Leyla de se joindre à elle. Leyla se glisse dans l’eau comme un dauphin et nage à la rencontre de son fils. Elle pleure enfin. On assiste à son lent retour à la vie dans une eau amniotique où elle réapprend à s’aimer et à aimer.

Le film décrit la partition entre hommes et femmes, et parle du féminin. Pivots de la famille, les femmes savent se montrer fortes et lutter pour leur dignité. Elles se rebiffent après le vol de leurs vêtements, se serrent les coudes et développent des espaces de solidarités. Leyla résiste à son frère, l’intégriste, avant qu’on le chasse du quartier, Shamya cache son amertume amoureuse, Azza définit les limites de la relation à son soupirant, son élu. Les trois héroïnes vont renaitre, chacune à sa manière. Le quartier, puis la piscine, créent du lien social.

Dans le débat qui suivait la projection, Nevine Khaled, conseillère culturelle près l’ambassade d’Égypte en France a souligné la pertinence du film à partir de portraits de femmes authentiques, et telles qu’elles vivent en Égypte, de leurs parcours de vie, des empreintes qu’elles laissent dans la société égyptienne. Elle évoque le pays où sur cent millions d’habitants, 49% sont des femmes.

Formée à l’Institut Supérieur du Cinéma du Caire, Kamla Abou Zekri a débuté comme assistante réalisatrice avant de signer ses propres courts-métrages et films documentaires. Elle tourne son premier long métrage de fiction en 2002, Sara oula naceb, puis Un-zéro en 2009 et co-réalise le film 18 jours avec Yousry Nasrallah, Marwan Amhed, Mariam Abou Ouf, Mohamed Aly, Chérif Al-Bendari, Khaled Marei, Ahmad Abdalla, Ahmad Alaa, sur la révolte qui a soulevé le pays du 25 Janvier au 11 février 2011.

Réalisé en 2016, Un jour pour les femmes est projeté pour la première fois en France au Saint-André des Arts, dans le cadre du Festival International de Films de la Diaspora Africaine (FIFDA). Le film a obtenu le Grand Prix Ousmane Sembene de la 20ème édition du Festival africain de Khouribga, au Maroc. Kamla Abou Zekri montre un quartier populaire du Caire où quand il pleut tout le monde patauge et le met en vis-à-vis avec quelques plans larges du Vieux Caire patrimonial. Le traitement de l’image est très réussi, la transparence et le flou de l’eau nous entraînent dans une fable métaphorique où le rêve s’intercale, dans un monde qui change selon la perception qu’on a de soi.

Brigitte Rémer, le 16 septembre 2018

Cinéma Saint-André des Arts, 30 rue Saint-André des Arts. 75006. Paris – Dans le cadre du Festival International de Films de la Diaspora Africaine (FIFDA Paris 2018) – Tél. : 01 43 15 99 51 – Site www. FIFDA.org

 

Asphalt jungle

© Ludovic Giraudon

D’après le texte de Sylvain Levey, Pour rire pour passer le temps – mise en scène Laurent Maindon.

Dans le prolongement de Fuck America qu’il présente à la Manufacture des Abbesses, le Rictus Théâtre poursuit ses traversées de la violence. Après le spectre de la guerre et de l’exil, il conduit le spectateur dans les bas-fonds de l’âme humaine à travers un huis clos qui devrait le pousser vers la sortie de secours, dès les premières secondes.

Asphalt jungle est comme une partie de roulette russe où un quatuor d’hommes faisant figure de monsieur toutlemonde, s’exerce à des actes gratuits de barbarie. Sorte d’incorruptibles cyniques, ils se partagent les rôles entre donneurs d’ordre et victimes. Et le manège de la bêtise, de la manipulation et de la cruauté tourne. La montée dramatique de cette école des bourreaux rappelle les expériences de Stanley Milgram dans ses recherches sur la soumission à l’autorité : jusqu’où accepter la négation de l’autre, sa destruction ?

Brutalité, perversité, délation, veulerie, servitude et complicité, l’homme à l’état brut ordonne la torture. L’autre est contraint de l’accepter avant de devenir à son tour l’exécuteur. On est ici dans un carré d’as où deux donnent ordre et deux exécutent, où chacun devient l’agresseur de l’autre avant d’en devenir la victime. A ce jeu de colin-maillard on ne sait ni qui est qui, ni ce qui se passe dans sa tête, qui en jouit qui se rebelle. La loi du plus fort l’emporte et tout est flou à l’extrême jusqu’à l’exécution finale, d’une froideur clinique.

Le texte de Sylvain Levey entraine le spectateur dans le fait divers, signe de la dérive des sociétés, et dans le passage à l’acte. Laurent Maindon propose une mise en scène dépouillée, au plus vif du sujet et investit dans la direction d’acteurs – un remarquable quatuor : Ghyslain Del Pino, Christophe Gravouil, Yann Josso, Nicolas Sansier. Le spectateur s’accroche aux espaces musicaux, sas de décompression apportés par la musique comme bouffées d’air nécessaires, après l’apnée. Au final il ne lui est pas facile de sortir du labyrinthe, ni même d’applaudir.

   Brigitte Rémer, le 10 septembre 2018

Création lumières Jean-Marc Pinault – création son Guillaume Bariou Jérémie Morizeau  – création costumes  Anne-Emmanuelle Pradier – construction décor Thierry et Jean-Marc Pinault – adaptation du texte Loic Auffret, Claudine Bonhommeau, Christophe Gravouil, Laurent Maindon.

Du 29 août au 13 octobre 2018, Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, 75018 – métro : Abbesses, Pigalle – Du mercredi au samedi à 19h. site : www.theatredurictus.fr

 

Fuck America

© L. Giraudon

Texte d’Edgar Hilsenrath, mise en scène Laurent Maindon – Théâtre du Rictus, à la Manufacture des Abbesses.

Écrivain juif allemand né en 1926, Edgar Hilsenrath a connu l’errance, sa famille s’étant vu refuser un visa d’entrée aux États-Unis par le consul général des États-Unis d’Amérique à Berlin. Les appels au secours de la famille Hilsenrath, comme ceux de tant d’autres familles, ne furent pas entendus. 10 novembre 1938 : « Les choses vont encore empirer. Le temps presse… » 12 juillet 1939 : « La guerre est aux portes. Je vois venir des choses horribles. Ayez pitié ! » Réponse d’une grande violence du consul général, quelque temps plus tard : « Des bâtards juifs comme vous, nous en avons déjà suffisamment en Amérique. Ils encombrent nos universités et se ruent sur les plus hautes fonctions sans plus se gêner. Renvoyez-moi les formulaires de demande et veuillez attendre treize ans. Il est inutile de m’importuner avec d’autres lettres… »

Les Hilsenrath partent en Roumanie où ils ont de la famille, ils sont déportés quelque temps plus tard dans un ghetto ukrainien, puis libérés par l’Armée rouge. Edgar fait alors l’expérience des kibboutz, en Palestine, et erre de ville en ville pendant deux ans, multipliant les petits boulots. En 1947, après avoir rejoint ses parents à Lyon, la lecture d’Arc de triomphe d’Erich-Maria Remarque, un livre sombre aux accents humanistes, le transforme. Il commence à écrire son roman, en France, puis à New York où il suit son frère, en 1951 et où la famille s’installe. En 1958, il obtient la nationalité américaine et termine Nuit, roman d’un réalisme cru. Au printemps 1971, Le Nazi et le barbier, dans la même veine provocatrice et impertinente, est un succès. Le statut d’Edgar Hilsenrath reste pourtant précaire, les petits boulots continuent, il est entre autres serveur dans un delicatessen et travaille au noir. Il rentre en Allemagne en 1978 et publie, non sans mal, compte tenu de la crudité de ses récits. Depuis, de nombreux prix littéraires lui ont été décernés.

Récit autobiographique, Fuck America débute avec la lecture par Jacob Bronsky des lettres de son père, Nathan, implorant des visas. Le texte théâtral se calque sur la vie de la famille Hilsenrath : Jacob Bronsky accuse l’Amérique de les avoir abandonnés aux mains des nazis : Fuck America ! lance-t-il. Il raconte sa vie déstructurée, quand enfin il pose le pied outre atlantique, coincé entre les petits boulots pour la survie, la faim, la solitude, le désir, et le roman qu’il se presse d’écrire et qui pour lui, a valeur d’exorcisme.

Un narrateur assis au premier rang des spectateurs et qui porte la voix intérieure de Jacob, raconte les nuits d’écriture sans sommeil dans les petits hôtels minables, les boulots qui s’enchaînent plus ou moins comme serveur, portier de nuit ou promeneur de chiens, les subterfuges qu’il apprend des autres pour se nourrir, la cafétéria où se réunissent les émigrés de la communauté juive, la tentation des putes. Il écrit son roman, chapitre après chapitre, qu’il intitule Le Branleur, justifié dans tous les sens du mot. Son écriture s’affiche sur grand écran. La dernière scène est le pastiche d’une thérapie où la psychologue l’oblige à énoncer ce qu’il a toujours refoulé : « Je n’ai pas fait d’études, et je n’avais rien appris de sérieux me permettant de gagner mon pain. Alors, à New York, j’ai accepté n’importe quel job que je pouvais trouver. Un jour, j’ai commencé à écrire. Et brusquement, j’étais guéri » lui dit-il.

Publié en 1980, aux États-Unis d’abord, puis en Allemagne et en France, l’écriture d’Edgar Hilsenrath est crue. L’auteur épluche les mots un à un et les évide à coeur, précis et provocateur, truculent. Il ose s’attaquer au tabou absolu de la shoah et à celui du sexe comme désir animal. De l’ironie, de la légèreté, des anecdotes, des envies, de la gravité et du grotesque forment l’ensemble de ce cocktail éto/déto/(n)nant où se côtoient effroi, tendresse et extravagance.

Dans une scénographie des plus sobres et sur grand écran s’inscrit le roman en gestation de Jakob Bronsky. Le texte est magnifiquement porté par cinq acteurs qui jouent la même partition avec un petit air de rien du tout, donnant puissance, humour et diversité à la palette : Nicolas Sansier est Jakob Bronsky. Laurence Huby, Ghyslain Del Pino, Christophe Gravouil, Yann Josso interprètent chacun plusieurs personnages et font vivre ensemble ce terrible moment de vérité entre chaos mondial et Amérique des années 50, histoire individuelle et histoire collective.

« Je suis tombé sous le charme de Fuck America alors même que je cherchais à travailler à l’adaptation d’un roman » dit Laurent Maindon, metteur en scène, passionné des écritures contemporaines. « L’univers du New York des années 50, l’exil de cet écrivain en devenir, l’humour et la profondeur de ce personnage, Jakob Bronsky, la liberté de ton d’Hilsenrath ont résonné avec mes interrogations actuelles de metteur en scène. » Avec son équipe il pose ici un regard oblique, explosif et radical, sur l’univers irrévérencieux d’Edgar Hilsenrath. Pari théâtral fort réussi.

 Brigitte Rémer, le 30 août 2018
 

Avec : Laurence Huby, Yann Josso, Nicolas Sansier, Ghyslain Del Pino, Christophe Gravouil – Création lumières Jean-Marc Pinault – création son Guillaume Bariou Jérémie Morizeau –  création vidéo David Beautru Dorothée Lorang Marc Tsypkine – création costumes   Anne-Emmanuelle Pradier – construction décor Thierry et Jean-Marc Pinault  – adaptation du texte Loic Auffret, Claudine Bonhommeau, Christophe Gravouil, Laurent Maindon.

Du 23 août au 14 octobre 2018 – Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, 75018 – métro : Abbesses, Pigalle – Du jeudi au samedi à 21h, dimanche à 17h. site : www.theatredurictus.fr