Nkenguegi

© Samuel Rubio

© Samuel Rubio

Texte et mise en scène Dieudonné Niangouna – Spectacle présenté au TGP/CDN de Saint-Denis, avec la MC93 – en partenariat avec le Festival d’Automne.

On voudrait bien prendre le fleuve avec Dieudonné Niangouna comme on prend la mer et parfois sans retour. Le Radeau de la Méduse de Théodore Géricault – image emblématique née d’un réel naufrage en 1816 – est affichée côté jardin comme référence aux drames d’aujourd’hui en Méditerranée. Le spectacle s’ouvre sur une marche lente et chorégraphiée de deux groupes de personnes – hommes et femmes – errant sans but, l’exode comme moyen de survie malgré le danger car « mourir pour mourir dans son pays ou sur les routes, mieux vaut tenter quelque chose. » Un homme perdu en mer, figure emblématique longue et maigre, dérive sur un radeau et s’inscrit dans le cours de l’Histoire, un homme abandonné, exilé et sans identité, sorte de Christ recrucifié.

Le voyage est ponctué de séquences festives qui reviennent et s’intercalent aux séquences d’agonie et de mort, comme des brise-lames : dans un loft une bande de jeunes de différentes origines boit, danse, parle et visionne des images de naufrage. Dieudonné Niangouna y tient son propre rôle, celui du metteur en scène. Il surgit de la salle pour diriger les acteurs. Il est donc question aussi de théâtre dans le théâtre et l’on se trouve face à une troupe de comédiens interprétant une pièce intitulée Le Radeau de la Méduse.

Auteur, metteur en scène et comédien, Dieudonné Niangouna présente Nkenguegi comme la dernière partie d’une trilogie – les deux premières étant Le Socle des vertiges et Shéda –. Il travaille entre Brazzaville sa ville natale, la France et l’Europe et il est artiste associé au Künstlerhaus Mousonturm de Francfort. Pour appuyer sa proposition, des images vidéo donnent le contexte, sur écran, de géographies diverses et de drames dont l’actualité malheureusement démontre notre impuissance. Pourtant son message a du mal à nous parvenir car cette épopée contemporaine aride et longue (trois heures trente) avec ses digressions comme ligne de front et son tumulte poétique peine à donner de la clarté au propos théâtral.

Dix comédiens et trois musiciens servent cette métaphore de la survie, baroque et personnelle, ponctuée de sons venus d’Afrique qui veut témoigner du mouvement du monde. Chaque jour déjà ce tumulte du monde nous laisse en suspens face à la réalité abrupte du quotidien qui barre la route à tout lendemain. Chaos dedans, chaos dehors, on en sort vraiment KO.

Brigitte Rémer, le 27 novembre 2016

Avec Laetitia Ajanohun, Marie-Charlotte Biais, Clara Chabalier, Pierre-Jean Etienne, Kader Lassina Touré, Harvey Massamba, Daddy Kamono Moanda, Mathieu Montanier, Criss Niangouna et Dieudonné Niangouna – Création musicale et musiciens Chikadora, Pierre Lambla, Armel Malonga – scénographie Dieudonné Niangouna – collaboratrice artistique Laetitia Ajanohun – régie générale Nicolas Barrot – vidéastes Wolfgang Korwin et Jérémie Scheidler – lumière Thomas Costerg – son Félix Perdreau – régie plateau Papythio Matoudidi – costumes Vélica Panduru – création masques Ulrich N’toyo.

Du 9 au 26 novembre 2016, au Théâtre Gérard Philipe CDN de Saint-Denis, 59 boulevard Jules Guesde, Saint-Denis – Métro : Saint-Denis Basilique. En tournée : 1er et 2 décembre, au Mousonturm de Francfort – 26 au 28 avril 2017 au Grand T de Nantes. Les pièces de Dieudonné Niangouna sont éditées aux Éditions Les Solitaires Intempestifs.

 

 

 

 

Un Démocrate

© Philippe Rocher

© Philippe Rocher

Texte et mise en scène Julie Timmerman – Théâtre des Quartiers d’Ivry/CDN du Val-de-Marne – Dans le cadre des Théâtrales Charles Dullin édition 2016, en collaboration avec le Théâtre d’Ivry Antoine Vitez.

C’est un docu  fiction sur fond d’Amérique réalisé à partir de la biographie d’Edward Bernays, (1891-1995) neveu de Freud et père des Public Relations. Sa famille avait émigré d’Autriche aux Etats-Unis à la fin du XIXème alors qu’il était tout jeune et le destin que lui réservait son père était de reprendre l’entreprise familiale comme marchand de grains. Mais très tôt, fasciné par les mécanismes de la grande consommation et les techniques de manipulation de masse, Bernays échappe à son destin et travaille d’abord comme journaliste dans une revue médicale. Puis il se rend à Paris pour la Conférence de la Paix avec la délégation du Président Woodrow Wilson et au retour lance son cabinet de Conseil en Relations Publiques. Son succès et son enrichissement sont en marche, basés sur la propagande politique institutionnelle et l’industrie des relations publiques. « Moi, conseiller en relations publiques… » lance t-il… Un air de déjà entendu.

Bernays travaille pour différentes firmes, puis dans le domaine politique où il met en place des sondages d’électeurs sur le modèle des enquêtes d’opinion utilisées dans la grande consommation. Dans sa course à la propagande pour consommer à outrance il est engagé par le patron des cigarettes Lucky Strike et développe des stratégies pour convaincre les femmes – et notamment les suffragettes – de l’intérêt de fumer. Il va, pour les séduire, non pas changer la couleur verte des paquets qui ne saurait plaire mais jusqu’à plébisciter le changement de couleur de la mode. Et tous de s’habiller en vert, avec, pour manifeste, un slogan : changeons les rêves des gens. Et cela marche, toutes les ficelles du populisme sont utilisées et comme l’affirme Noam Chomsky : « La propagande est à la démocratie ce que la violence est aux régimes totalitaires. »

Autour de ce scénario bien réel et d’un pan de l’histoire du début du XXème – qui a tracé une autoroute à la montée du totalitarisme – l’adaptation faite par Julie Timmerman est documentée et son passage à la scène, pétillant. Le quatuor de comédiens – Anne Cantineau, Mathieu Desfemmes, Jean-Baptiste Verquin et Julie Timmerman – s’en donne à cœur joie et joue avec la narration, passant d’un personnage à l’autre et parlant de soi à la troisième personne. A tour de rôle chacun se glisse dans la peau d’Eddie Bernays, déterminé et invincible, vendeur de vent et de mensonges, à l’allure bien trumpeuse. Le personnage enfle et base sa stratégie sur la peur : « L’entreprise est plus forte que la loi » déclare t-il. Ce glissement d’un comédien à l’autre est fluide et apporte couleurs et légèreté au propos.

Freud reste omniprésent dans la vie de Bernays qui se réfère souvent à son oncle lointain et sait exploiter ses avancées scientifiques à des fins idéologiques et politiques, dans un contexte de montée du nazisme. Et quand Freud lui demande : « Et toi tu es un démocrate ? » Bernays répond : « Oui. Je dirige les gens, mais dans le bon sens… » Il reçoit de lui, en 1933, une lettre évoquant les autodafés et l’entrée de Hitler en Pologne. Les événements politiques et socio-économiques des Etats-Unis et de l’Europe : le krach de 1929 – qui n’atteint pas Bernays -, la construction de tours prétentieuses et les accidents de travail dissimulés qui en découlent, la collaboration et une Marlène Dietrich ambiguë ; le yoga, un soi-disant bien public qui endort les masses, sont autant de thèmes effleurés. En 1950 c’est au Guatemala que Bernays poursuit son travail de pervertissement des démocraties : il s’investit avec la United Fruit Company sur fond de révolte et d’interventions de la CIA, ouvrant sur une guerre civile.

Passé maître dans l’art de manipuler l’opinion à des fins politiques ou publicitaires, Bernays fait fumer les femmes américaines, démultiplie les ventes de pianos ou de savons, et sait faire basculer l’opinion publique américaine en jouant sur le doute. « Plus c’est gros plus ça passe » reconnaît-il. Et quand il se mêle d’émancipation des femmes, il envoie son épouse Doris aux avant-postes pour préciser qu’elle avait pu, sans problème, garder son nom de jeune fille en se mariant. Mais elle dit aussi que les articles écrits par des femmes doivent toujours être signés de leurs maris.

La fin du règne Bernays s’annonce avec la mort de Doris. Les événements énoncés et vécus depuis le début de la représentation sont affichés par les différents personnages sur un grand panneau noir en fond de scène, avec des tracts, affiches, portraits, photos, inscriptions de calculs et pourcentages. Devant, une longue table complète les éléments scénographiques de l’espace théâtral, simples et pertinents. Côté cour, un micro où défilent certaines figures en représentation. A la toute fin du spectacle, le peuple s’attaque aux murs avec violence, à coups de haches et le tableau s’écroule à grand fracas. Comme si un monde finissait.

Un Démocrate est un spectacle bien mené dans son écriture comme dans sa mise en scène. Sur un thème qui ne prête pas vraiment à sourire en ces temps de manipulations en tout genre, Julie Timmerman – qui, parallèlement à son parcours de comédienne met en scène depuis une dizaine d’années – a trouvé le bon dosage et mène l’entreprise avec fantaisie et dynamisme, ne gommant pas la gravité des sujets évoqués.

Brigitte Rémer, le 22 novembre 2016

Avec Anne Cantineau – Mathieu Desfemmes – Julie Timmerman – Jean-Baptiste Verquin. Dramaturgie Pauline Thimonnier – scénographie Charlotte Villermet – lumière Philippe Sazerat – musique Vincent Artaud – costumes Dominique Rocher – Production Idiomécanic Théâtre.

17 au 27 novembre 2016, au Théâtre d’Ivry Antoine Vitez. 1 rue Simon Dereure. Métro : Mairie d’Ivry – www.theatre-quartiers-ivry.com – Tél. : 01 43 90 11 11

 

Finir en beauté

© libre de droit

© libre de droit

Texte, conception et jeu Mohamed El Khatib – au Monfort Théâtre, dans le cadre du programme Temps Danse Théâtre – en partenariat avec le Théâtre de la Ville.

Petite musique de nuit pour récit, écran et au-delà. Une histoire de maladie et de fin de vie, celle d’une mère, racontée par son fils. «Les personnages et les situations de ce récit étant purement réels, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être fortuite. » Mohamed El Khatib livre dans l’intimité et par petites touches des bribes de son journal, effleurant les moments qui précèdent le départ de sa mère pour son dernier voyage, et l’instant de la mort. Il voulait écrire un texte à partir d’entretiens qu’il avait faits avec elle. « Au cours de ma recherche, à l’origine intitulée Conversation, je devais interroger le passage de la langue maternelle, l’arabe, à la langue théâtrale, à partir d’entretiens réalisés avec ma mère. » Mais la mort est venue interrompre le processus. L’auteur a donc rassemblé des matériaux tels que des échanges de sms et d’e-mail, des bribes de conversations téléphoniques, des transcriptions d’enregistrements, des extraits vidéo et entrecroise ces éléments autobiographiques avec l’espace de la scène, c’est-à-dire la mise en théâtre, la fiction.

Il ne théâtralise pas, ni l’événement, ni le plateau. Il partage, avec pudeur et sobriété, parfois avec humour, l’air de rien, ses émotions. Il partage jusqu’à prendre à témoin le spectateur et à lui remettre son propre acte de naissance, preuve de la maternité – grande œuvre de la vie d’une femme – et de son identité française « par effet de naturalisation de son père du 30 juin 1992. » Il remet aussi l’acte de décès de Yamna Iouaj, le 20 février 2012, peut-être pour se persuader que ce dernier acte n’a pas eu lieu ou pour lire encore une fois son nom avant qu’il ne s’efface. L’entrée dans la vie, sorte d’entrée en scène, la fin de la vie, garante d’égalité vers la même porte de sortie. Yamna Iouaj était jeune et belle, son portrait s’affiche à la fin du spectacle, elle nous regarde.

L’acteur, auteur et fils nous plonge dans le réel et l’intime de sa vie, inscrit des références chronologiques sur l’écran et sur la bande son, travaille sur les bribes de ces moments envolés. Présenté dans le cadre du Festival Avignon off en 2014, Finir en beauté est un objet théâtral qui ne ressemble à nul autre. Est-ce du théâtre documentaire ? Est-ce du théâtre ? Et peu importe. C’est un objet littéraire pour lequel son auteur a reçu le Grand Prix de Littérature dramatique 2016.

Mohamed El Khatib travaille depuis 2011 avec L’L de Bruxelles, Lieu de recherche et d’accompagnement sur les écritures de l’intime et leurs modes de présentation. Il développe des projets de fiction documentaire. Son prochain spectacle, Moi, Corinne Dadat met en scène une femme de ménage, démontrant « qu’une comédie, ça n’est qu’une tragédie avec un peu de recul. » Il est artiste associé au Théâtre de la Ville depuis le début de la saison. Son étoile est montante depuis que son héroïne s’en est allée. Il creuse le sillon de l’absence, s’éloigne de la narration classique et aborde aux rivages de la recherche avec intelligence et sensibilité. Avec Finir en beauté la juste distance dans la sobriété du récit et la retenue est une réalité qui touche les spectateurs à cœur, et permet de s’interroger sur le sens de la scène et les formes du théâtre.

Brigitte Rémer, 15 novembre 2016

Environnement visuel Fred Hocké – environnement sonore Nicolas Jorio – collectif Zirlib – Le texte est édité aux Solitaires Intempestifs.

Du 8 au 26 novembre 2016 à 19h30, Le Monfort Théâtre, 106 rue Brancion. 75015. www.lemonfort.fr. Tél. : 01 56 08 33 88 – En tournée : 25 au 27 septembre Princeton festival (USA) – 10 au 15 octobre – CDN de Normandie, Rouen – 18 et 19 octobre Théâtre Anne de Bretagne, Vannes – 02 au 5 novembre TAP, Poitiers – 07 au 26 novembre Le Monfort, Paris, en partenariat avec le Théâtre de la Ville – 5 au 9 décembre CDN de Normandie, Caen. Du même auteur, au Théâtre Le Monfort les 18, 19, 25 et 26 novembre, à 21h, Moi, Corinne Dadat.

 

 

 

 

Ningyo Lab

© Christian Petit

© Christian Petit

Work in progress, Danse et marionnette – Conception et interprétation Kaori Suzuki et Sébastien Vuillot, Compagnie Tsurukam.

La Compagnie Tsurukam a organisé une répétition publique du spectacle Ningyo Lab en sa dernière mouture, nouvelle étape dans la recherche des deux artistes concepteurs, réalisateurs et interprètes, Kaori Suzuki et Sébastien Vuillot. Le spectacle avait été présenté dans une précédente version cet été, en Croatie et en Finlande.

Formée à la danse classique à Singapour Goh danse Académie, puis au Japon à l’Ecole de Tokyo Ballet et de Saboro Yokose, Kaori Suzuki danse comme soliste du répertoire classique et collabore avec différents chorégraphes japonais. En France où elle est installée depuis une vingtaine d’années, elle danse dans plusieurs pièces lyriques présentées au Théâtre du Châtelet et à l’Opéra de Paris. Elle entreprend avec Ningyo Lab – laboratoire de poupées – un voyage où danse, érotisme et dialogue avec l’image sont un nouvel alphabet.

Manipulateur de marionnettes et figurines, Sébastien Vuillot conçoit avec elle les spectacles depuis la création de la compagnie, en 2004, voyage avec les objets, élabore des personnages et les fait vivre. Ningyo Lab débute par une danse rituelle où la femme s’enroule et se déroule avec grâce, tourne sur elle-même tel un derviche, un bol dans les mains, célébration de la vie et symbole de la tradition dans cet Empire des signes qu’est le Japon ; où l’homme est porteur de pouvoir et de magie, et l’exprime par le bâton qu’il déplace avec maitrise et majesté, référence au kendo – cet art martial venu du fond des temps – à la terre qu’on cultive, à la barque qu’on guide. Ce duo formé de deux univers juxtaposés éclate ensuite, et chacun se retire dans sa solitude : côté jardin l’espace du féminin, côté cour celui du masculin, territoires délimités par d’élégantes tôles plantées à la verticale.

A travers les séquences où elle apparaît dans un discontinu savamment agencé de fondus enchaînés, la femme est multiple et se métamorphose. Elle se présente dans une première séquence collant argent et torse nu, longs cheveux défaits et talons hauts, la sensualité et l’érotisme pour langage – jeu, caricature ou exotisme – ? Relayée par webcam jusque dans la coulisse, le réel de la danse se mélange aux gros plans de l’image dans une chorégraphie du dedans-dehors. Plus tard, blonde aux cheveux courts, la même femme devenue l’autre attrape les images projetées sur un écran sous le regard de Pablo Gignoli, joueur de bandonéon et collecte les mirages comme autant de nuages, jusqu’à devenir elle-même musique et instrument. Elle se fond alors dans les notes, et dans l’image, selon le tempo. Le plasticien Ricardo Mosner remplit ensuite l’écran, lisant, de son atelier de peintre, un poème de Cortázar en langue originale ; elle, dialogue avec le poète. Comme un flux et un reflux, le jeu obscur et subtil entre la danseuse solo et l’image se fait répétitif, jusqu’au dérèglement de son horloge personnelle ; lumières et contre-jours travaillés donnent l’idée de la surimpression qu’ils mettent en relief.

L’homme de son côté bricole une machine, sorte de chambre noire mobile qui lance des éclairs et construit une poupée – une femme – de rêve, décalée et onirique, fantasme du désir et référence au peintre, sculpteur, photographe et graveur Hans Bellmer, entre l’épure et la dématérialisation. Il la fait naître puis disparaître, poupée de son. Elle, la refuse, elle, se refuse. Une marionnette à gaine, figure neutre, robe blanche représentant l’aimée, glisse sur scène sous la main du manipulateur, reprise à l’écran par une séquence où le père, acrobate, joue avec son enfant, graine d’acrobate lancé vers le ciel pour son plus grand plaisir. La femme se roule dans les plumes blanches qui s’accrochent à son costume, évoquant l’univers du cinéaste Kusturica ou Anna Pavlova dans La Mort du cygne et sort, côté cour, retrouver la figure masculine.

Rares sont les points de rencontre entre les personnages, cela est intrinsèque au propos. Les séquences s’enchainent et s’entrecroisent, les musiques aussi. Seuls les bruits de la rue, au début et à la fin du spectacle raccordent à la réalité. Ce travail sur les disciplines que sont la danse, la marionnette et l’image, à la recherche d’un savant dosage et d’un équilibre, la richesse des matériaux proposés, le vocabulaire visuel et le style du spectacle déclinent la complexité de l’art et du monde. Un regard extérieur, celui du metteur en scène, danseur et créateur lumières Christian Rémer, nourrit leur travail et les accompagne, tendant ce miroir nécessaire aux artistes pour prendre de la distance et tracer leurs routes, toujours plus loin.

La Compagnie Tsurukam a beaucoup de ressources dans le dialogue interculturel engagé. A son initiative se tiendra à Paris la seconde édition du Festival Ningyo en février prochain invitant six troupes à se produire, artistes de France ou venant du Japon. « Si les bouquets, les objets, les arbres, les visages, les jardins et les textes, si les choses et les manières japonaises nous paraissent petites (notre mythologie exalte le grand, le vaste, la large, l’ouvert), ce n’est pas en raison de leur taille, c’est parce que tout objet, tout geste, même le plus libre, le plus mobile, paraît encadré. La miniature ne vient pas de la taille, mais d’une sorte de précision que la chose met à se délimiter, à s’arrêter, à finir » écrivait Roland Barthes, sémiologue et passionnant observateur de ce pays. Kaori Suzuki participe de cette précision-là.

Brigitte Rémer, 22 octobre 2016

Conception, écriture Kaori Suzuki – mise en scène, chorégraphie, interprètes Kaori Suzuki et Sébastien Vuillot – construction marionnette Sébastien Vuillot – création musicale Franck Berthoux – réalisation images vidéos Bruno Sarabia et Cristina Martin – images vidéos iphone gracieusement prêtées : Damien Fournier et Filippa Fournier.

Work in progress/Répétition publique, 7 octobre 2016, 19h – Salle Alors, 5 rue Paul Dukas, 75012, métro : Dugommier – E-mail : cie.tsurukam@aliceadsl.fr – Site : www.cietsurukam.com – Festival Ningyo, du 10 au 19 Février 2017, Espace culture franco japonais Bertin Poirée, 8-12 rue Bertin Poirée, 75001, métro Châtelet : présentation de Kagomé par la compagnie Tsurukam, les 10 et 11 Février – . Ningyo Lab les 16 et 17 Mars 2017, Maison de l’Argentine, Cité internationale universitaire de Paris, 21 Bd Jourdan. 75014 – Contact administration : Laurent Pousseur +33 (0)1 44 93 04 33 / +33 (0)6 60 06 50 52 – E-mail : laurent.pousseur@tangoprod.fr

 

 

 

L’Opéra de quat’ sous

© Barbara Braun Holtz Celia Peachum, seine Frau: Traute Hoess Polly Peachum, ihre Tochter: Johanna Griebel Macheath, Chef einer Platte von Strassenbanditen: Christopher Nell Brown, Polizeichef von London: Axel Werner Lucy, seine Tochter: Anna Graenzer Jenny: Angela Winkler Filch, einer von Peachums Bettlern: Marko Schmidt Macheaths Leute, Straßenbanditen: Trauerweidenwalter: Ulrich Brandhoff Muenzmatthias: Martin Schneider Hakenfingerjakob: Boris Jacoby Saegerobert: Winfried Goos Jimmy: Dejan Bucin Ede: Joerg Thieme Smith, Konstabler: Uli Plessmann Kimball, Pfarrer: Heinrich Buttchereit Huren: Vixer: Marina Senckel Alte Hure: Ruth Gloess Dolly: Ursula Hoepfner-Tabori Betty: Anke Engelsmann Molly: Gabriele Voelsch Der reitende Bote: Gerd Kunath Eine Stimme: Walter Schmidinger © MuTphoto/ Barbara Braun Tel.: +49(0)177/2944802 e-mail: bb@mutphoto.de

© Barbara Braun

Die Dreigroschenoper – Texte Bertold Brecht – musique Kurt Weil – mise en scène, décor, lumière Robert Wilson – avec le Berliner Ensemble, en allemand surtitré en français – Spectacle présenté par Le Théâtre de la Ville au Théâtre des Champs-Elysées.

Brecht s’inspire de la pièce du dramaturge anglais John Gay, The Beggar’s Opera, datant de 1728 – traduite par Elisabeth Hauptmann – et collabore avec le compositeur Kurt Weil pour créer L’Opéra de quat’ sous le 31 août 1928, au Theater am Schiffbauerdamm de Berlin. Lotte Lenya, épouse du compositeur, tient le rôle de Jenny. La collaboration entre Bertold Brecht et Kurt Weil, emblématique, se concentre sur quelques années. Il y aura Grandeur et décadence de la ville de Mahoganny en 1930 et Les Sept Péchés capitaux en 1933 avant que Brecht ne soit contraint à s’enfuir – ainsi d’ailleurs que Kurt Weil de son côté – inscrit sur la liste noire des nazis, En tant que réfugié il sillonne l’Europe de Paris à Londres, passe par Copenhague, Helsinki et d’autres capitales puis se fixe aux Etats-Unis, à partir de 1941. Après son retour en Allemagne il fonde en 1949 avec Hélène Weigel sa femme, le Berliner Ensemble et met en scène ses pièces : Mère Courage et Maître Puntila et son valet Matti en 1949, La Mère et Lucullus en 1951, Les Fusils de la Mère Carrar en 1952, Le Cercle de craie caucasien en1954.

Dans l’Opéra de quat’ sous, l’action se déroule à Soho, un quartier de Londres en proie à une guerre des gangs, dans les années 1920. Une lutte de pouvoir entre deux hommes « d’affaires » : Jonathan Jeremiah Peachum, roi des mendiants et pathétique usurier – Jürgen Holtz – et Macheath dit Mackie-le-Surineur Christopher Nell – dangereux criminel dont le personnage est inspiré à la fois par le Macheath de John Gay, l’histoire de Jack l’Eventreur et les poèmes de François Villon – poèmes qu’on retrouve dans la mise en scène de Robert Wilson -. L’œuvre, sociale et politique, contient des éléments satiriques et provocateurs.

Peachum se plaint des difficultés de son métier, engage un homme de peine qui n’est autre que Mackie-le-Surineur, travesti. Celui-ci séduit Polly, sa fille – Johanna Griebel – et l’épouse, accompagné de son cercle de malfrats. La fête est triste, Tiger Brown le chef de la police et ami de Mackie – Axel Werner – couvre l’événement. Peachum voulant se venger cherche des mobiles pour le dénoncer. Son épouse, Célia Peachum – Traute Hoess – fait une descente dans la maison des prostituées et cherche la faille. Elle se fait aider de Jenny, une fille de joie jalouse de Polly – Angela Winkler – pour témoigner à charge et aider à son arrestation quand il leur rendra visite ; elle accepte de le livrer à la police. Mackie est ainsi cueilli et emprisonné.

Une savoureuse altercation s’ensuit entre Polly et Lucy, la fille de Tiger Brown que Mackie a également épousée – Friederike Nőlting -. Mme Peachum intervient et emmène sa fille. Le prisonnier s’évade. Peachum menace Brown de perturber les fêtes officielles de la ville prévues le lendemain et prépare une manifestation de mendiants. Brown tente de l’arrêter mais Peachum reprend le dessus et Mackie, de nouveau arrêté, est condamné à mort. Son second séjour en prison le plonge dans le désarroi. Une série de rebondissements dignes des plus grandes comédies, s’ensuit : Brown le policier devenu grand Chambellan de la reine le fait gracier. Mackie est anobli et doté d’une rente à vie. Les problèmes étant résolus, la réconciliation est générale et le happy end digne d’une farce.

Il n’est pas simple de classifier L’Opéra de quat’sous : est-on dans le registre du théâtre, de l’opéra, de la comédie musicale, du music-hall ? Constitué d’une vingtaine de morceaux musicaux bien connus – dont la complainte de Mackie-le-Surineur – le chant et la musique y occupent une grande place. Robert Wilson en avait déjà présenté une version au Théâtre de la Ville en 2009, avec le Berliner Ensemble, dans une autre distribution. Sa griffe est identifiable parmi toutes. Après son remarquable Faust présenté récemment au Théâtre du Châtelet, L’Opéra de quat’sous développe un style purement expressionniste, créant l’illusion et la distanciation chère à Brecht : visages maquillés de blanc, gestuelle de pantomime comme au ralenti, costumes noirs contredits par quelques touches de blanc. La galerie de portraits qui défile sur scène mène des petits malfrats de-la-bande-à-Mackie aux prostituées de la maison close, de la jeune fille naïve au policier corrompu. Le ton général se réfère aux films muets. Macky aux cheveux blond platine se met dans les pas de Charlie Chaplin et Tiger Brown, véritable Nosferatu, sort des films de Murnau. Tous les acteurs-chanteurs sont excellents, particulièrement les rôles principaux. Placés à l’avant-scène devant un rideau noir tiré, ils interpellent parfois directement le public et jouent la proximité avec les spectateurs.

Lumières, scénographie et costumes dessinent l’Allemagne des années 20, insouciante encore et d’avant-garde avant la montée du nazisme. Les espaces se transforment au fil des tableaux, la lumière en est le personnage principal. Robert Wilson est un grand maître de l’espace qu’il éclaire avec une intelligence raffinée. Tout y est signe et sens. Contrejours, théâtre d’ombre, néons, ambiances de quartier, donnent vie à cette guerre des clans ; les cercles lumineux évoquent les engrenages des Temps modernes ; au final un rideau rouge tombe avec élégance, comme un grand jeté, clin d’œil à la convention théâtrale pour ce créateur radical et hors catégories.

Neuf instrumentistes solistes du Dreigroschenoper Orchester placés dans la fosse d’orchestre sous la direction musicale de Hans-Jörn Brandenburg et Stefan Rager commentent la pièce. La partition musicale de Kurt Weil est interprétée avec force et conviction. « Il fallait écrire une musique susceptible d’être chantée par des acteurs, donc des musiciens amateurs. Mais ce qui apparut d’abord comme une limitation s’avéra, au cours du travail, un enrichissement considérable » déclarait le compositeur en 1929. Les voix des solistes, très sonorisées, font parfois penser à Disney ou Tex Avery, sur fond de bruitages, l’expression de leurs variations est large, passant du rire aux larmes, du dramatique au comique et la galerie de portraits croqués – putes, mendiants, racailles et flics corrompus – est riche d’humanité. Même si l’aspect critique et politique de l’œuvre n’est pas aux avant-postes de la lecture wilsonienne, la beauté plastique de l’œuvre, l’intelligence et l’habileté du metteur en scène par le style expressionniste et le burlesque privilégiés, n’en effacent pas le réalisme ni le sens de la pièce de Brecht.

 Brigitte Rémer, 29 octobre 2016

Avec : Jürgen Holtz, Jonathan Jeremiah Peachum – Traute Hoess, Celia Peachum – Johanna Griebel, Polly Peachum – Christopher Nell, Macheath – Axel Werner, Tiger Brown – Friederike Nőlting, Lucy Brown – Angela Winkler, Jenny – Georgios Tsivanoglou, Filch – Luca Schaub, Ulrich Brandhoff, Walt – Martin Schneider, Matt – Boris Jacoby, Jack – Winfried Peter Goos, Bob – Raphael Dwinger, Dejan Bucin, Jimmy – Jörg Thieme, Ed – Uli Pleßmann, Smith – Michael Kinkel, Kimball – Anke Engelsmann, Betty – Ursula Höpfner Tabori, une vieille prostituée – Claudia Burckhardt, Dolly – Marina Senckel, Vixen – Gabriele Völsch, Molly – Gerd Kunath, un messager à cheval – Walter Schmidinger, une voix. Das Dreigroschenoper Orchester : Direction musicale Hans-Jörn Brandenburg, Stefan Rager avec Ulrich Bartel, banjo, violoncelle, guitare, guitare hawaïenne, mandoline – Hans-Jörn Brandenburg, Michael Wilhelmi, piano, harmonium, célesta – Valentin Butt, bandonéon – Martin Klingeberg, trompette – Stefan Rager, glockenspiel, timbales, batterie – Jonas Schoen, saxophones, basson – Benjamin Weidekamp, saxophones, clarinettes, flûtes – Otwin Zipp, trombone, contrebasse – Jo Bauer son, bruitage. Collaboration à la mise en scène Ann-Christin Rommen – costumes Jacques Reynaud – dramaturgie Jutta Ferbers, Anika Bárdos – lumières Andreas Fuchs, Ulrich Eh.

Du mardi 25 au lundi 31 octobre 2016, Théâtre des Champs-Elysées, 15 avenue Montaigne, 75008. Paris – Métro : Alma-Marceau – Théâtre de la Ville, site : www.theatredelaville-paris.com – Tél. : 01 42 74 22 77.

Canto General

© C.C.

© C.C.

Oratorio pour chœur, solistes et orchestre – Poèmes Pablo Neruda – Musique Mikis Theodorakis – Direction musicale Jean Golgevit – Avec les chœurs de Canto Sud et Canto Quimper.

Ce poème épique composé de quinze chants a pour origine la rencontre entre deux personnalités hors norme ayant subi les mêmes privations de liberté de penser, d’écrire et d’être, dans leurs pays respectifs : le Chili pour Pablo Neruda, la Grèce pour Mikis Theodorakis.

Neruda (1904–1973) s’engage contre le fascisme à partir de 1936 après l’exécution de son ami, le poète Federico Garcia Lorca et multiplie les prises de position publiques et les publications. Il écrit les premiers recueils du Canto General – plus de trois cents poèmes – vaste fresque sur l’histoire des peuples d’Amérique dont la première édition est publiée au Mexique, en 1950. La même année il reçoit le Prix Mondial de la Paix et s’engage auprès de Salvador Allende ; il est nommé candidat à l’élection présidentielle pour le Parti Communiste. Ses positions en faveur des Droits de l’Homme lui valent beaucoup de troubles – agressions, expulsions, intimidations, clandestinité – mais il témoigne inlassablement par son écriture, poétique et prophétique. En 1971 Neruda reçoit le Prix Nobel de Littérature et le Prix Lénine pour la Paix. En 1973 il lance un Appel auprès des intellectuels chiliens et à l’adresse du monde pour défendre le processus de démocratie, au Chili. Il meurt le 23 septembre 1973, dix jours après l’assassinat du Président Allende. « Aquí viene el àrbol, el àrbol de la tormenta, el àrbol del pueblo… Este es el àrbol de los libres. El àrbol tierra, el àrbol nube, el àrbol pan, el àrbol flecha, el àrbol puño, el àrbol fuego… Voici venir l’arbre, l’arbre de l’orage, l’arbre du peuple… C’est lui l’arbre des hommes libres. L’arbre terre, l’arbre nuage, l’arbre pain, l’arbre flèche, l’arbre poing, l’arbre feu… » écrit-il dans son chant Los Libertadores.

Né en 1925, Mikis Theodorakis a étudié la musique à Athènes et Paris, il écrit des œuvres très diverses – symphoniques, de chambre, pour la danse, le théâtre et l’opéra, pour le cinéma. Il signe des lieders, des cantates et des oratorios -. Les musiques des films Zorba le Grec de Michael Cacoyannis et Z de Costa Gavras connues dans le monde, sont devenues universelles. Comme Neruda, Theodorakis s’engage, à partir de 1961, dans la défense des libertés et de la démocratie, luttant contre le régime des colonels, dans son pays. Le putsch de 1967 le conduit en prison où il est torturé, puis en déportation. Libéré trois ans plus tard grâce à une forte mobilisation internationale, exilé en France, il répond à l’invitation de Salvador Allende et se rend au Chili en 1971. Il découvre à quel point le parcours et la poésie de Pablo Neruda recoupent son propre combat. De retour en France sa rencontre avec le poète alors ambassadeur à Paris, devient emblématique et il commence à composer autour de deux premiers poèmes : Amor America et Vegetaciones. Sept chants sont donnés en concert à Buenos-Aires l’été 1973, le public réserve au compositeur un accueil triomphal. L’oeuvre programmée dans la capitale chilienne en septembre de la même année ne sera pas donnée, le putsch militaire de Santiago et l’assassinat d’Allende en décident autrement. De retour en Grèce après la chute des colonels, Mikis Theodorakis dirige le Canto General au stade du Pirée, le 13 août 1975. L’émotion est à son comble et l’ovation immense. En 1980-81, il achève de mettre en musique les cinq derniers chants et compose un émouvant Requiem pour Neruda : « Isoun o sternos ilios. Tora kivernoun nani. Orfanepse i gi. Neruda Requiem Aeternam… Tu étais le dernier soleil. Maintenant règnent des nains. La terre est orpheline. Neruda Requiem Aeternam… »

C’est cette œuvre tragique et pleine d’espoir qu’interprètent les chœurs du Canto Quimper et du Canto Sud qui se rejoignent pour l’occasion à Montpellier. Dirigés par Jean Golgevit, ils ont la même foi et la même intensité pour porter l’œuvre. A l’origine violoniste, ce chef de chœur est aussi compositeur et formateur. Il a dirigé pendant de nombreuses années plusieurs chœurs, en Bretagne et en Languedoc et applique les pédagogies musicales qu’il a élaborées et mises en action au fil de son expérience. Il crée en 2010 un Ensemble choral dont les membres s’engagent individuellement dans une démarche de qualité vocale, le chœur du Canto de Quimper puis en 2013 – assisté de Monique Carton qui assure la formation vocale des choristes – le chœur Canto Sud de Montpellier. Pour lui, « le son du groupe est la résultante des richesses de chacun. » Très tôt, Jean Golgevit tombe amoureux du Canto General et se l’approprie, l’Oratorio devient l’œuvre de sa vie et il sait remettre sur le métier l’ouvrage. Donné récemment avec le chœur du Canto Sud dans l’église Notre-Dame-des-Sablons d’Aigues-Mortes – aux vitraux de lumière réalisés par Claude Viallat – Jean Golgevit a rassemblé à Montferrier-sur-Lez les chœurs Canto Quimper et Canto Sud. Plus de quatre-vingts choristes sur scène ont interprété cinq chants du Canto General en langue originale – Vegetaciones, Los Libertadores, Voy a vivir, La United Fruit Company, America insurrecta – ainsi que le pathétique Requiem pour Neruda en langue grecque, avec une grande force et des nuances subtilement déclinées.

Portés par les chœurs, deux magnifiques solistes dialoguaient avec eux : Gabriela Barrenechea, mezzo-soprano née au Chili, compositrice, chanteuse, guitariste et comédienne à la voix pure et s’engageant dans les mots de Neruda, et Jean-Christophe Grégoire, baryton à la voix puissante et au répertoire éclectique, ayant de nombreux rôles lyriques à son actif. Le vocal était accompagné par la virtuosité de plusieurs instrumentistes : la présence d’un pianiste aguerri, concertiste et improvisateur, compositeur et pédagogue, Pascal Keller ; d’un bouzoukiste virtuose, soliste connu dans le monde, chanteur et compositeur, Dimitris Mastrogioglou ; de percussionnistes, avec Catherine Saurat Nespoulous Médaillée d’or des percussions en 1985, ici accompagnée de deux de ses élèves, Thomas Espinosa et Jean-Charles Bouilhol. Un choriste du Canto Quimper, Jean-Luc Kerouanton, tenait aussi le rôle du récitant, faisant le lien entre les Chants à partir d’un texte écrit par Jean-Claude Marc, choriste et chef de pupitre à Canto Sud.

Un travail immense des choristes investis dans le Canto General mené de main de maître et l’implication de chacun, ont garanti l’excellence du concert. La force et la beauté des textes de Neruda et la complexité de la partition de Theodorakis, portés par une ferveur et une formidable intensité d’interprétation, appellent l’Histoire tragique et contemporaine de deux pays, le Chili et la Grèce. Cela oblige à porter haut le Nunca más ! Jamais plus ! qui résonne encore à travers le monde et dont chaque pays devrait se souvenir.

Brigitte Rémer, 2 novembre 2016

Avec Gabriela Barrenechea mezzo soprano – Jean-Christophe Grégoire baryton – Pascal Keller pianiste – Dimitri Mastrogloglou bouzoukiste – Catherine Saurat Nespoulous percussions assistée de Thomas Espinosa et Jean-Charles Bouilhol – Jean-Luc Kerouanton récitant.

Concert du 30 octobre 2016, Espace culturel Le Devézou, 34000. Montferrier-sur-Lez. Site : www.cantosud.org

 

 

 

 

 

Les Damnés

© Jan Verswevyeld

© Jan Verswevyeld

D’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco, Enrico Medioli – Mise en scène Ivo van Hove – avec la troupe de la Comédie Française.

Oscar du meilleur scénario en 1969 et premier film de la trilogie allemande de Visconti – avant Mort à Venise tourné en 1971 et Ludwig, en 1972 – les Damnés est un film emblématique. Pour ce travail avec la troupe de la Comédie Française, Ivo Van Hove part du scénario écrit par Visconti lui-même en collaboration avec Nicola Badalucco et Enrico Medioli. Familier de l’univers du cinéaste, il avait réalisé le même exercice d’adaptation et de mise en scène avec le scénario de Ludwig, en 2012. Le défi est ici majeur car le spectacle ouvrait le Festival d’Avignon, dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, sur un immense plateau, avant d’être repris salle Richelieu avec une ouverture de scène nettement plus réduite.

Et le metteur en scène pousse les murs, ouvrant le cadre de scène au maximum pour libérer le plateau en créant plusieurs niveaux de jeu et différents espaces où se déroulent les rituels infernaux et les jeux de massacre – l’espace du dedans et celui du dehors -. Les acteurs se préparent à vue côté jardin où les maquilleuses opèrent et où se déroule une partie de l’action. D’un praticable, ils peuvent suivre les autres acteurs et restent en état de veille. On est alors entre l’acteur et le personnage. Bien pensée, la scénographie – signée de Jan Versweyveld, également créateur lumières –  donne de la liberté. Le sol orange est évocateur du feu : le Reichstag, l’Allemagne, une famille, l’industrie sidérurgique, flambent.

Au début du spectacle, en une sorte de prologue, tous les personnages de la tragédie remontent du fond de la scène et s’immobilisent face aux spectateurs, la salle reste allumée. Ce mouvement est repris plusieurs fois au cours du spectacle, semblable au flux et au reflux, celui de l’Histoire. Il y a de moins en moins de personnages au fil des marées – éliminés les uns après les autres, systématiquement -. Sur l’échiquier du pouvoir, économique et politique, un fou – Friedich Bruckman (Guillaume Gallienne) – et une reine – Sophie von Essenbeck ( Elsa Lepoivre) – font alliance.

L’action se passe en Allemagne, en 1933, au moment où les nazis prennent le pouvoir. Le spectacle débute par une fête familiale pour l’anniversaire du Baron Joachim, patriarche de la famille Von Essenbeck, à la tête d’un empire sidérurgique (Didier Sandre). Tout est prêt pour que la fête soit belle, les femmes sont élégantes, les petites filles chantent. Côté jardin, le jeune Martin von Essenbeck, petit fils du Patriarche, se travestit (Christophe Montenez). Dans les mains d’une mère, ambiguë et vénéneuse, Baronne Sophie von Essenbeck, il développe paranoïa, perversité et crises de régression infantile. Quand le politique s’invite dans la discussion entre frères et beaux-frères, très vite le ton et la tension montent, et la fête familiale tourne court. A l’annonce de l’incendie du Reichstag, chacun se dévoile et la famille vole en éclats. Le Patriarche annonce vouloir faire alliance avec les nazis, son neveu, Herbert Thallman, directeur adjoint des usines et contre le national-socialisme (Loïc Corbery), l’affronte, il fait également face à Konstantin von Essenbeck, second fils du Baron et membre des SA (Denis Podalydès). Herbert conserve son intégrité et défend ses idées, seul contre tous. Il démissionne et quitte la maison, après avoir fait ses adieux à sa femme, Elisabeth (Adeline d’Hermy) et à ses filles. Quand il reviendra, elles auront été exécutées, comme tant d’autres de la lignée. Le rouleau compresseur du pouvoir, de l’argent, de la puissance, de l’arrogance et de la destruction, est en marche.

La chute de la famille et de l’empire industriel commence par le meurtre du Patriarche. Après lui de nombreuses exécutions intra familiales déciment les Eissenbeck. Les cercueils s’aligneront côté cour, repris en gros plan sur écran par une caméra qui commente l’action (vidéo  Tal Yarden). Celle qui tire les ficelles n’est autre que la Baronne Sophie von Essenbeck qui détourne les biens de son fils et impose son amant, Friedrich Bruckman, à la tête de l’empire sidérurgique. Le couple sera de tous les complots, aussi machiavélique que le couple Macbeth shakespearien. Quand Martin reprend ses droits dans l’entreprise et pousse sa mère dans ses derniers retranchements, il se convertit au nazisme, ainsi d’ailleurs que son cousin Gunther qui, au début du spectacle, joue de la clarinette basse (Clément Hervieu-Léger) et qui cherche à venger son père tué par Konstantin. De manipulé qu’il fut – par sa mère – Martin devient manipulateur, et la situation se retourne contre les comploteurs. Sophie von Essenbeck et Friedrich Bruckman sont à leur tour exécutés. Dans l’ombre, deux anges noirs, délateurs et collaborateurs avec les nazis, tirent aussi les ficelles, Konstantin von Essenbeck et le très trouble Wolf von Aschenbach (Éric Génovèse).

Puissance, pouvoir, trahison, érotisme, cynisme, totalitarisme, haine et solitude, telle est la substance d’un spectacle magnifiquement porté par chaque acteur de la troupe, à travers la théâtralité de la mise en scène. Ivo van Hove synthétise le propos sur les Damnés, reprenant ce que Visconti lui-même disait : « Pour moi, c’est la célébration du Mal. » La mort rôde en permanence derrière les conventions sociales et l’intime se superpose à la dérive collective. En cela, l’Histoire récente – les années trente – croise celle d’aujourd’hui, avec d’autres totalitarismes. Une caméra capte les acteurs et pose sur l’écran les gros plans de leur intimité, ou parfois les images viennent d’archives comme celles de l’incendie du Reichstag, des autodafés et de Dachau, le lieu où périt la femme d’Herbert. La musique est tantôt baroque, tantôt issue de compositeurs ambigus ou collabos, tantôt pur métal allemand, en référence à la sidérurgie (musique originale et concept sonore Eric Sleichim). Herbert, à son retour, tous les crimes achevés, sera le seul porteur de la mémoire, familiale et collective.

Visconti s’était inspiré de la réalité de la famille Krupp, propriétaire d’aciéries dans la Ruhr, dont l’enjeu résidait dans les armes et les intérêts économiques. Le scénario s’inspirait de Buddenbrook de Thomas Mann, des Possédés de Fiodor Dostoïevski et de L’Homme sans qualité de Robert Musil. Dirk Bogarde était Friedrich Bruckmann et Ingrid Thulin Baronne Sophie von Essenbeck, le couple diabolique. Helmut Berger interprétait le rôle de Martin von Essenbeck. Directeur artistique du Toneelgroep d’Amsterdam, Ivo van Hove  travaille les différentes disciplines des arts de la scène et du cinéma, son répertoire est vaste, de Sophocle à Shakespeare, Molière, Koltès, Cassavetes, Arthur Miller… Il conduit aujourd’hui la troupe de la Comédie Française sur des sentiers dont on ne sort pas indemne. Le public, inclut dans le spectacle et tétanisé par l’Histoire, non plus.

Brigitte Rémer, 25 octobre 2016

Scénographie et lumières Jan Versweyveld – costumes An D’Huys – vidéo Tal Yarden – musique originale et concept sonore Eric Sleichim – dramaturgie Bart Van den Eynde – assistanat à la mise en scène Laurent Delvert – assistanat à la scénographie Roel Van Berckelaer – assistanat aux lumières François Thouret – assistanat au son Lucas Lelièvre.

Avec la Troupe de la Comédie Française : Sylvia Bergé la Gouvernante et la mère de Lisa (jusqu’au 7 novembre) – Éric Génovèse Wolf von Aschenbach – Denis Podalydès Baron Konstantin von Essenbeck – Alexandre Pavloff le Commissaire et le Recteur – Guillaume Gallienne Friedrich Bruckmann – Elsa Lepoivre Baronne Sophie von Essenbeck – Loïc Corbery Herbert Thallman – Adeline d’Hermy Elisabeth Thallman – Clément Hervieu-Léger Günther von Essenbeck – Jennifer Decker Olga – Didier Sandre Baron Joachim von Essenbeck – Christophe Montenez Martin von Essenbeck – Sébastien Baulain Janeck. Avec les comédiens de l’Académie de la Comédie-Française : Marina Cappe, la Gouvernante (à partir du 11 novembre) – Amaranta Kun, la Mère de Lisa (à partir du 11 novembre) – Tristan Cottin, Pierre Ostoya Magnin, Axel Mandron et Basile Alaïmalaïs, Thomas Gendronneau, Tom Wozniczka six hommes en noir…

24 septembre 2016 au 13 janvier 2017, Comédie Française, salle Richelieu, Place Colette. 75001. Métro : Palais-Royal – Tél. : 01 44 58 15 15 – Site : www.comedie-francaise.fr

Rêve et Folie

© Pascal Victor

© Pascal Victor

Texte Georg Trakl, traduction de l’allemand Marc Petit et Jean-Claude Schneider, mise en scène Claude Régy, avec Yann Boudaud, au Théâtre Nanterre-Amandiers – Avec le Festival d’Automne à Paris.

Claude Régy est le spécialiste de l’épure, de la densité obscure, de la pensée exigeante, des chemins singuliers. Il croise aujourd’hui la route de Georg Trakl, poète austro-hongrois, expressionniste, mort d’une overdose à vingt-sept ans, en 1914, soleil noir de la poésie allemande, poète maudit. L’auteur de Métamorphose du mal, des Corbeaux, de Crépuscule et Déclin a vécu dans un univers de drogues et de transgression qui l’a mené aux portes de l’autodestruction et de la folie, sa sœur, mythique et incestueuse comme port d’attache.

Sur scène, dans une nuit profonde, l’acteur – Yann Boudaud – évoque par touches d’outre-noir à la Soulages et par bribes d’un phrasé légèrement heurté le mal, le viol, le sacrifice, la violence intérieure, la folie. Sa présence fantomatique et torturée glisse dans l’ombre et se fond dans une instabilité dense, l’ébauche d’un geste au ralenti, un déséquilibre en mouvement comme si la terre à chaque pas s’ouvrait devant lui pour l’avaler et comme s’il s’effrayait lui-même de ses propres pensées. L’innocence est détournée, perdue, le monde aux contours d’apocalypse n’est que souffrance et cauchemar. On reçoit la violence d’un tableau à la Francis Bacon, on est dans la tragédie, l’esquisse, l’énigme.

Claude Régy et Yann Boudaud ont travaillé ensemble de 1997 à 2001, puis se sont retrouvés en 2012 autour du texte de Tarjei Vesaas, La Barque le soir, proposition crépusculaire déjà, pleine de silence et de profondeur. Le metteur en scène avait auparavant monté Brume de Dieu, à partir des Oiseaux, de Vesaas et fait découvrir de nombreux auteurs – Gregory Motton, David Harrower, Jon Fosse, Sarah Kane, Arne Lygre, Walace Stevens etc – auprès desquels il a fait un bout de route. Il est devenu le spécialiste et virtuose du Norvégien Jon Fosse duquel il a présenté à Nanterre-Amandiers au début des années 2000, Quelqu’un va venir et Melancholia et, plus tard, à la Colline Variations sur la mort. Il a mis en scène en 2002 le dernier texte de Sarah Kane, 4.48 Psychose, au Théâtre des Bouffes du Nord, avec Isabelle Huppert.

Dans le parcours théâtral de maître Régy, puissant pédagogue au regard aigu, l’intime et l’absolu se côtoient, l’indicible est en clair obscur et l’absolu au rendez-vous. Le monde rimbaldien de Trakl lui permet, une fois encore, de travailler avec acuité sur l’interdit, de prendre place sur le seuil de la porte et de nous remplir de silence et de brumes, comme au petit matin.

Brigitte Rémer, 20 octobre 2016

Assistant, Alexandre Barry – scénographie, Sallahdyn Khatir – lumière Alexandre Barry – assistant lumière Pierre Grasset – son Philippe Cachia – administration de production Bertrand Krill – création Les Ateliers Contemporains – Le texte est publié dans le recueil Crépuscule et Déclin, suivi de Sébastien en rêve (nrf poésie Gallimard, 1990).

15 septembre au 21 octobre 2016, Théâtre Nanterre-Amandiers – Tél. : 01 46 14 70 00 – Site : www. nanterre-amandiers.com et www.festival-automne.com – Tél. : 01 53 45 17 17.

L’adieu à la scène

© Nathalie Mazéras

© Nathalie Mazéras

Texte Jacques Forgeas, mise en scène Sophie Gubri, compagnie Restons masqués, production Dominique Attal, au Théâtre du Ranelagh.

C’est une rencontre imaginée sur un mode assez loufoque entre deux grands Jean du XVIIème, Racine et La Fontaine, on ne peut plus opposés dans leurs genres littéraires. Le premier, costume classique gris anthracite est aussi taciturne que son vêtement, le second, bien dans sa peau bien dans la vie, blouson de daim couleur sable pantalon marron glacé, plutôt gai luron. Tous deux se présentent, par le vêtement, copie conforme à leurs univers respectifs, celui de la tragédie pour le premier, celui des fables et des élégies pour le second.

A la demande de La Fontaine, deux jeunes femmes servent d’appât pour provoquer une rencontre fortuite entre les deux écrivains, La Fontaine – ami de Racine malgré les remontrances de Port-Royal – voulant vérifier une information sur laquelle il bute : Racine aurait accepté de devenir l’historiographe du Roi, signant par là même son arrêt en écriture, il veut comprendre.

Les deux jeunes femmes acceptent de se prêter au jeu, même si l’une d’entre elle est au départ plus réservée que l’autre à l’idée de séquestrer Racine, ou tout au moins de le détourner de sa trajectoire. La première, Clarisse, actrice, est un chromo de l’élégance : bandeau dans les cheveux et ballerines rouges, robe noire au liseré de cuir et veste blanche imitation fourrure, elle adore le théâtre, a de l’expérience, elle relève le défi. La seconde, jeune fille d’aujourd’hui, pantalon marine et tennis blanc, haut seyant, à poids, est sur la réserve et finit par se laisser convaincre.

Le tandem vaille que vaille réalise le plan La Fontaine, détournant Racine dans une loge de l’Hôtel de Bourgogne où il avait obtenu de grands succès. Les souvenirs alors ressurgissent, autant de prétextes pour parler de la complexité du théâtre. D’abord sur la défensive, Racine se laisse aller aux confidences, parle de sa jeunesse orpheline – sa mère décède quand il a deux ans, son père quand il en a quatre – et de ses études strictes à Port-Royal-des-Champs, de ses amours déçus avec la Champmeslé pour qui il avait écrit les plus grands rôles féminins qu’elle interprétât – Atalide dans Bajazet, Monime dans Mithridate, Iphigénie dans la pièce du même nom, Phèdre dans Phèdre et Hippolyte -.

Appelé auprès du Roi comme historiographe, Racine confirme à son ami La Fontaine suspendre le temps de l’écriture et comme le dit l’Histoire, après le succès de Phèdre, en 1677, il garda le silence pendant de nombreuses années.

La pièce de Jacques Forgeas, ni tragédie ni fable est une fantaisie à la manière de… qui superpose les époques. L’exaltation et les passions de Racine se sont éloignées, La Fontaine sert de maître de cérémonie et les actrices, dans ce monde d’homme prennent toute leur dimension. Une soirée qui transforme l’Histoire en un sympathique roman photo où chacun – acteurs, scénographe, création costumes, musique et lumière – est à sa place.

Brigitte Rémer, 20 octobre 2016

Avec Baptiste Caillaud (Racine), Clovis Fouin (La Fontaine), Katia Miran (Clarisse), Perrine Dauger (Sylvia). Création musicale Nicolas Jorelle – scénographie Camille Dugas – lumière Marie-Hélène Pinon – costumes Laurence Forgue Lockhart.

A partir du 15 septembre 2016, soixante représentations, du mercredi au samedi à 19h, dimanche à 15h – Théâtre du Ranelagh, 5 rue des Vignes, 75016. Métro : La Muette – E-mail : www.theatre-ranelagh.com et www.cierestonsmasques.fr Tél. : 06 07 78 97 60.

Seuls

© Thibaut Baron

© Thibaut Baron

Texte, mise en scène et jeu Wajdi Mouawad, à La Colline-Théâtre national.

L’univers de Wajdi Mouawad mène aux confins du monde, de soi et de l’écriture. L’auteur, acteur et metteur en scène se présente au public du Théâtre de la Colline dont il est le nouveau directeur dans ce solo qu’il interprète. Il se dévoile. Seuls est un spectacle très personnel créé en 2008, qui travaille sur la narration et les arts visuels – audiovisuel et peinture – et se situe entre la fiction et l’autobiographie.

Après Littoral, Incendies, et Forêts, cherchant « une manière d’écrire différente », Wajdi Mouawad s’est lancé dans un cycle qu’il intitule Domestique. Seuls en ouvre la voie, parlant du Fils. Il sera suivi d’un autre solo – Sœurs – d’un duo – Frères – et plus tard, de Père et Mère. Sous couvert de relations interpersonnelles du fils au père, Mouawad tisse sa toile jusqu’à perdre le spectateur. Il superpose les géographies et les univers, le sien propre, celui de Robert Lepage, figure théâtrale sur la scène canadienne et internationale dont on connait les créations depuis les années quatre-vingts, révélateur pour lui de son envie de théâtre ; son pays d’enfance, le Liban ; ses utopies artistiques l’écriture, le théâtre et la peinture.

Le spectacle met en scène un étudiant montréalais d’une trentaine d’année sur le point de finir sa thèse de sociologie, sur le thème de L’espace identitaire dans les solos de Robert Lepage. Nous sommes dans sa chambre, il cherche sa conclusion, le fil du téléphone comme un cordon ombilical le relie au monde – à son directeur de thèse, à sa famille – et ses conversations nous renseignent. « Mesdames et messieurs, je tiens tout d’abord à vous remercier de me donner la parole. Cette soutenance est pour moi un moment important. » A partir de ce fil conducteur, simple en apparence, s’ouvrent des béances.

Wajdi Mouawad a passé son enfance au Liban, son adolescence en France et il a vécu au Québec : « Je m’appelle Harwan, mais ça n’a aucune importance et je pourrais bien m’appeler n’importe comment, comme n’importe qui. C’est comme ça. Ce n’est rien. » Il dessine les relations entre maître et élève, prétexte pour évoquer la complexité du lien père-fils : « A chaque fois, tu me rappelles que je n’ai pas vécu la guerre. Si je pose un geste, ce n’est pas le geste que tu aurais posé. Si je lève un bras j’aurais dû le garder baissé, si je pars, je dois rester, si je reste, je dois partir ! Je dis juste qu’il est difficile de poser un geste qui soit précisément à moi, tu vois ? Qu’est-ce qui est à moi ? »

Hanté par la toile de Rembrandt, Le Retour du fils prodigue, Mouawad passe de la narration à la performance, de l’espace théâtral à celui de la matière – de la peinture – et renvoie aux signes du tableau. L’exil est présent dans son écriture, la langue est précise et puissante sous couvert des mots du quotidien. Il mêle l’intime, le familial, la recherche, l’esthétique et l’artistique et sait inverser le cours des choses, emmenant le spectateur de surprises en interrogations quand tout vacille et bascule. La puissance dramatique de la seconde partie mène jusqu’à l’exil de soi et au travail de la mémoire, la parabole de Rembrandt pour toile de fond. Seuls est un spectacle qui invite à la réflexion et plonge au cœur des racines familiales et de la quête de soi, c’est simple et complexe à la fois, comme la vie.

Brigitte Rémer, 15 octobre 2016

Dramaturgie, écriture de thèse Charlotte Farcet – conseiller artistique François Ismert – assistante à la mise en scène Irène Afker – scénographie Emmanuel Clolus – éclairage Éric Champoux – costumes Isabelle Larivière – réalisation sonore Michel Maurer – musique originale Michael Jon Fink – réalisation vidéo Dominique Daviet. Les voix : Layla Nayla Mouawad – Professeur Rusenski Michel Maurer – La libraire Isabelle Larivière – Robert Lepage Robert Lepage – Le Père Abdo Mouawad – Le Médecin Éric Champoux. Musiques additionnelles Al Gondol Mohamed Abd-Em-Wahab Habaytak Fayrouz Una furtiva lacrima de Donizetti par Caruso – Texte additionnel Le Retour du fils prodigue, Luc 15-21 est tiré de la traduction de la Bible de Jérusalem. Seuls chemin, texte et peintures a été édité aux éditions Leméac/Actes Sud-Papiers en novembre 2008.

Du 23 septembre au 9 octobre 2016, La Colline Théâtre National, 15 rue Malte-Brun, 75020. Site : www.colline.fr Tél. : 01 44 62 52 52 – Tournée 2016/2017 : Festival théâtral du Val d’Oise Le Figuier Blanc, Argenteuil le 5 novembre – Théâtre des Salins Scène nationale, Martigues, les 9 et 10 novembre – The Wilma Theater, Philadelphie du 29 novembre au 11 décembre – Sortie Ouest, Béziers du 17 au 19 janvier 2017 – Le Manège, Mons les 28 et 29 mars – Le Maillon Scène nationale de Strasbourg du 27 au 29 avril – Théâtre national Populaire Centre dramatique national, Villeurbanne du 10 au 13 mai, puis les 20 et 21 mai 2017.

Secret (temps 2) et Architextures

© Philippe Cibille

© Philippe Cibille

Conception, mise en piste et interprétation Johann Le Guillerm – Cirque ici, à la Friche industrielle Babcock de La Courneuve

Dans une imposante halle de la Friche Babcock sont posées trois structures de bois, monumentales et légères à la fois – l’Amu, l’Indrique et Le Crisalide (prototype 1) réalisées par Johann Le Guillerm. Ce sont des sculptures autoportées sans clous ni vis qu’il nomme Architextures, par syncrétisme entre le mot architecture pour leur forme et le mot texture pour leur maillage. D’une grande élégance, elles introduisent au Secret, ce spectacle né de la recherche menée par l’artiste depuis plusieurs années, qu’il intitule Attraction et qu’il présente sous un chapiteau installé dans la même halle. «Je ne fais plus de nouveaux spectacles, je continue…» dit-il, présentant le temps 2 de ses réflexions en mouvement, dont le temps 1 avait vu le jour en 2003. Autant dire que Johann Le Guillerm est un coureur de fond et qu’il remet sur le métier l’ouvrage, expression de sa technicité de haute voltige, de sa philosophie et de son esthétique et que ses recherches s’inscrivent dans un véritable processus.

Son spectacle s’éloigne de l’univers classique des techniques du cirque auxquelles il est formé – il est issu de la première promotion du Centre National des Arts du Cirque, a travaillé avec Archaos, participé à la création de la Volière Dromesko et co-fondé le Cirque O avant de créer sa compagnie, Cirque ici, il y a vingt ans -. Il tient de la performance dans toute l’acception du mot : performance en termes de virtuosité, par l’organisation des planches et matériaux de bois que l’artiste déplace et organise, secondé par quatre assistants, et performance au sens des arts visuels. Johann Le Guillerm réalise sous les yeux des spectateurs des figures d’architextures, véritables miracles s’érigeant sous ses mains de magicien. Particulièrement concentré malgré la proximité du public, l’artiste élabore et construit son univers, physique et mental, et interroge l’équilibre, les formes et le mouvement. Au sommet des mâts qui soutiennent le chapiteau, la régie lumière et la régie son, pointues et attentives.

Johann Le Guillerm se fond dans le matériau noble qu’il utilise, le bois, s’enroule et se déroule avec, l’enjambe et glisse comme on marche sur l’eau, l’effleure, épouse ses formes. Il est aux aguets, construit ses plissés au sens où Deleuze parle des plis, les déconstruit, imagine de nouvelles structures, un autre monde, simple et sophistiqué, d’autres utopies élaborées à l’extrême de la mathématique, quand elle rejoint la philosophie. C’est de la matière, un équilibre, des flux et de la poésie à l’état brut qui tissent son univers et qu’il fait partager.

Brigitte Rémer, 5 octobre 2016

Interprétation musicale Alexandre Piques – création lumière Hervé Gary – création musicale Thomas Belhom – régie lumière Cyril Nesci – régie piste Franck Bonnot, Zoé Jimenez, Anaëlle Husein Sharif Khalil

24 septembre au 1er octobre Friche industrielle Babcock, La Courneuve, Secret (temps 2) et Architextures – 8 octobre, Cirque Jules Vernes, Amiens, La Transumante – 26 novembre, Tandem Hippodrome de Douai/Théâtre d’Arras, La Transumante et 29 novembre au 9 décembre, Attraction – 19 janvier au 19 février Biennale Internationnale des Arts du Cirque, Marseille, Attraction – 9, 10 et 11 mars, création au Cirque Théâtre d’Elbeuf et le 17 mars au CDN de Caen dans le cadre de Spring, Festival des nouvelles formes de cirque en Normandie, Le Pas Grand Chose – 21 mars au 1er avril, Le Monfort, Paris, Le Pas Grand Chose – 4, 5, 7 et 8 avril, Le Volcan, Scène nationale du Havre, Le Pas Grand Chose – 13 mars au 13 avril, Les Treize Arches, Scène conventionnée de Brive, Les Imperceptibles – 11 et 12 avril – Les Treize Arches Scène conventionnée de Brive, Le Pas Grand Chose – 3 et 4 mai Tandem Hippodrome de Douai-Théâtre d’Arras, Le Pas Grand Chose.

Dom Juan, de Molière

Mise en scène Jean-François Sivadier, à l’Odéon Théâtre de l’Europe.

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Il se glisse dans le public et dans la peau du personnage, papillonnant aux pieds des belles du premier rang. Dom Juan charme ce jour-là Nelly, Valentine et Sarah. Il offre à la première un bouquet, qu’il reprend aussi vite, lui abandonnant généreusement une rose ; à la seconde le même bouquet, avec le même empressement, et ainsi de suite. Fleurs et soupirs passent de mains en mains, au gré de ses conquêtes. Introduction au sujet, mélange des genres et des époques. Chez Molière, conquêtes, mensonges et abandons s’appellent Elvire, Charlotte et Mathurine, la pièce est provocante, pour l’époque.

La fabrication du mythe permet d’imaginer un jeune premier vif argent dans le rôle-titre. Jean-François Sivadier fait le choix d’un personnage à contre emploi, hâbleur et buriné, décalé et cynique – interprété par Nicolas Bouchaud qui tenait le rôle d’Alceste dans Le Misanthrope, monté par le metteur en scène, en 2013 -. Ce Dom Juan fait la politique de la terre brûlée et par son machiavélisme, gagne les batailles : « Quoi ? Tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ? » lance-t-il à Sganarelle avec qui il forme un étrange duo. Vincent Guédon dans son interprétation déborde d’énergie et trépigne de devoir assister un tel maître. Sa fougue et ses étonnements, vrais ou d’artifice, font parfois tanguer la chaloupe : « Vertu de ma vie, comme vous débitez ! Il semble que vous ayez appris cela par cœur, et vous parlez tout comme un livre. » C’est Molière qui interprétait Sganarelle lors des représentations données en 1665, – avant la publication de l’œuvre qui ne se fera que dix-sept ans plus tard, -. Comme Tartuffe et comme Le Misanthrope, la pièce traverse divers registres, du burlesque au grotesque, du comique au tragique.

La scène ressemble à un cosmos et nous plonge dans un monde interstellaire. Des globes semblables à des mappemondes ou à des instruments scientifiques de mesure tombent des cintres. On se croirait chez Galilée – le metteur en scène a d’ailleurs monté La Vie de Galilée de Brecht, en 2001 – et, par les lumières, proche de la voie lactée ou du septième ciel. Avec Sivadier, la gravité n’existe pas et tout est décentré dans une scénographie de guingois – signée Daniel Jeanneteau, Christian Tirole et Jean-François Sivadier – où les lignes droites ressemblent à des obliques. Elvire – Marie Vialle – fait une entrée remarquée, remontant de la salle, elle porte la coiffe à plumes des indiens navajos et, guerrière, semble déterrer la hache de guerre, attendant Dom Juan de pied ferme. « Me ferez-vous la grâce Dom Juan, de vouloir bien me reconnaître… » Charlotte est dans tous ses états à la vision de Dom Juan et Pierrot court derrière, le créancier Monsieur Dimanche a le look d’un rond de cuir tatillon et le Commandeur un air de robot dans un musée imaginaire habité de femmes de pierre, de statues.

Les rebondissements de la pièce entraînent de l’étrangeté dans la partition des acteurs et dans la mise en scène parfois proche de la bande dessinée. Un compteur tourne à rebours, des chiffres lumineux s’affichent à chaque fois que le mot ciel est prononcé, il s’allumera soixante-trois fois. Sur terre Dom Juan poursuit ses ravages, simulant son rachat et sa conversion auprès de son père et jouant de tous les subterfuges avant d’être précipité dans les flammes de l’enfer. A la question : « Vous n’avez pas peur de la vengeance divine ? » Il répond avec habileté : « C’est une affaire entre le Ciel et moi. »

Au-delà du texte de Molière Jean-François Sivadier ajoute quelques citations personnelles, notamment une séquence où Dom Juan se met à chanter Herbie Hancock, une autre extraite de La Philosophie dans le boudoir, du Marquis de Sade, ouvrage publié en 1795 avec cette même logique libertine et ce sens de la transgression, avec des thèmes similaires traitant de sexualité et de religion. Il avait approché le mythe de Dom Juan en 1996, reprenant la mise en scène de Dom Juan/Chimères laissée inachevée à la mort de Didier-Georges Gabily, auteur, metteur en scène et directeur du Groupe T’chang avec lequel il avait fait un bout de route. Il en a gardé l’esprit de troupe. Il est depuis une quinzaine d’années artiste associé au Théâtre National de Bretagne. Ses mises en scène sont attendues et remarquées.

Brigitte Rémer, 4 octobre 2016

Avec Marc Arnaud Gusman, Dom Carlos, Dom Louis – Nicolas Bouchaud Dom Juan Tenorio – Stephen Butel Pierrot, Dom Alonse, Monsieur Dimanche – Vincent Guédon Sganarelle – Lucie Valon Charlotte, Le Pauvre, La Violette – Marie Vialle Elvire, Mathurine. Collaboration artistique Nicolas Bouchaud Véronique Timsit – scénographie Daniel Jeanneteau, Christian Tirole Jean-François Sivadier – lumière Philippe Berthomé – costumes Virginie Gervaise – maquillages, perruques Cécile Kretschmar – son Eve-Anne Joalland – suspensions Alain Burkarth – assistant à la lumière Jean-Jacques Beaudouin – assistante aux costumes Morganne Legg – assistants à la mise en scène Véronique Timsit Maxime Contrepois (dans le cadre du dispositif de compagnonnage de la Drac Île-de France) – assistant de tournée Rachid Zanouda.

Du 14 septembre au 4 novembre 2016 à 20h, le dimanche à 15h, relâches les 18 septembre et 30 octobre – Théâtre de l’Odéon, Place de l’Odéon, 75006. Tél. : 01 44 85 40 40 – Site www.theatre-odeon.eu En tournée : Lausanne (Suisse), Théâtre Vidy du 23 novembre au 3 décembre – Nantes, le Grand T du 7 au 17 décembre – Strasbourg, TNS du 3 au 14 janvier 2017 – Grenoble, MC2 du 19 au 28 janvier 2017.

 

Faust I & II

© Lucie Jansch

© Lucie Jansch

Texte de Johann Wolfgang Von Goethe – Direction, mise en scène, lumières Robert Wilson – Adaptation Jutta Ferbers – Musique et chansons Herbert Grönemeyer – avec le Berliner Ensemble, en allemand surtitré en français.

Poète à l’esprit encyclopédique, passionné de sciences occultes, de dessin et d’opéra, Goethe fut habité par le mythe de Faust dont il livra deux versions monumentales, drames en partie versifiés où le magique le dispute au fantastique : Faust I est publié en 1808 et reprend une première recherche, Faust, fragment, qu’il avait faite une vingtaine d’années auparavant. Faust II, plus complexe, est publié un an après sa mort, en 1832. Goethe s’inspirait d’un conte populaire médiéval et de la pièce de Christopher Marlowe – première adaptation littéraire de la fin du XVIème – faisant du célèbre Docteur Faust un ténébreux compagnon, son double. De fait divers, l’histoire s’est élevée au rang de mythe universel, elle traverse le temps et fascine : Gérard de Nerval l’a traduite, Eugène Delacroix l’a illustrée, Berlioz, Gounod et d’autres l’ont mise en musique, Méliès en a tourné trois versions, Murnau une et René Clair s’en est inspiré avec La Beauté du diable.

Robert Wilson lui aussi se penche depuis longtemps sur la figure emblématique de Faust. Il avait monté en 1989 l’opéra de Giacomo Manzoni, Doctor Faustus ; plus tard, Black Rider en collaboration avec Tom Waits, et Doctor Faustus lights the lights de Gertrud Stein et Hans Peter Kuhn. Il s’empare aujourd’hui de cette grande œuvre nationale allemande inscrite dans la sensibilité du Sturm und Drang – mouvement politique et littéraire qui se définit par deux mots : Tempête et Passion – et la présente pour la première fois en France, à l’invitation du Théâtre de la Ville, complice artistique depuis plusieurs années. L’adaptation de Jutta Ferbers – qui donne toute la poésie – ouvre sur quatre heures de spectacle tissées de nombreuses prouesses techniques en termes de lumière et de machineries à vue. Féru d’optique, Goethe a lui-même travaillé sur la perception visuelle, il a écrit un Traité des couleurs. L’univers plastique de Robert Wilson lui va bien, de même que l’univers musical d’Herbert Grönemeyer.

C’est la troupe du Berliner Ensemble – fondée par Bertolt Brecht et Hélène Weigel en 1949 après le succès de Mère Courage – avec laquelle Robert Wilson travaille depuis une bonne dizaine d’années, qui porte le spectacle avec virtuosité. Elle plonge le spectateur dès la porte de la salle franchie, au cœur d’un Prologue où un metteur en scène donne ses directives, et fait référence à la nuit de Walpurgis, cette fête profane et clandestine qui brave les interdits : « Faites tomber du ciel le plein feu, la pénombre… A l’étroit entre les planches de cette baraque, parcourez le vaste cercle de la création. Allez, marchez d’un pas rapide et mesuré. Allez du Ciel au Monde et du Monde à l’Enfer. »

Dans sa quête du savoir et ses recherches ésotériques, Faust brûle les années et se met à douter. Méphistophélès lui propose, en échange de son âme, de lui rendre jeunesse et enthousiasme. Faust pactise et devient son alter ego : Méphistophélès s’engage à réaliser tous ses désirs en échange de son âme dès qu’il se dira satisfait et heureux, dans un délai maximum de vingt-quatre ans. Illusion. Dans Faust I tout n’est qu’illusion et mirage, les personnages se dédoublent comme dans des jeux de miroirs et de reflets – il y a cinq figures de Faust (cinq acteurs) – et trois Marguerite parées des bijoux de la séduction et de l’attente amoureuse ; il y a des archanges au sourire comme coulés dans le stuc, des sorcières, des esprits, un grand caniche obséquieux, des gorgones. E la nave va pourrait-on dire car Wilson fait parfois penser à Fellini, dans sa démesure aux pleins et déliés de lumières – verticalités, obliques, horizontalités, jeux de contre-jour et ombres chinoises – aux rangées de projecteurs qui descendent et qui montent dans des machineries réglées au cordeau devenant pure magie.

Dans la seconde partie du spectacle, Faust II, il n’y a plus qu’un Faust épousant Hélène de Troie loin du Palais de Ménélas, la Grèce antique apparait. Suite des fantasmes et de l’illusion pour Faust de vouloir ne faire qu’un et se fondre dans Méphistophélès ; et quand ce dernier essaie de prendre l’âme de Faust qui lui est due, c’est Marguerite – morte dans Faust I – et ses prières, qui le sauvent de l’enfer. Le dernier vers de Faust II rend hommage à l’éternel féminin, qui, dit Goethe, nous élève. Sur le cyclorama tendu en fond de scène, l’illusion passe par l’image et présente en arrière-plan la puissance et la grâce d’un léopard dans sa course, pris au ralenti, puis un troupeau de bovidés qui chargent au galop, avec force, rapidité et élégance « Le pouls de la vie bat, vif et frais. Avec douceur, il salue l’aube éthérée. Et toi, Terre, cette nuit aussi tu es restée toi-même. Rafraîchie, tu respires à mes pieds et déjà tu me presses de désir. Tu excites en moi la ferme résolution de tendre sans cesse vers l’existence suprême. »

L’univers faustien de Robert Wilson fait d’esprits, de reines et d’anges déchus prend toute sa mesure avec l’œuvre du compositeur et chanteur Herbert Grönemeyer qui l’accompagne. Ses compositions et citations musicales élaborent ici un style très personnel où se côtoient folk, pop, rock, flamenco… Musiques et chansons d’une bande-son très élaborée et/ou magnifiquement jouées de la fosse d’orchestre par d’exceptionnels solistes, sous la baguette de Christopher Nell portent cette même démesure.

Faust I & II est un spectacle éblouissant d’intelligence et de malice, ludique et imaginatif, fait de théâtre, de musique et de danse, un opéra. Tous les acteurs y sont exceptionnels. Depuis Le Regard du sourd Robert Wilson nous séduit par son talent insolent. Sa rigueur architecturale, ses costumes, maquillages, jeu, gestuelle, chants et danses, lumière et son, tout y est maitrisé, chacun assurant sa partition avec tempête et passion, avec virtuosité.

Brigitte Rémer, 29 septembre 2016

Avec : Krista Birkner, Christine Drechsler, Claudia Graue, Friederike Maria Nölting,  Marina Senckel, Gaia Vogel, Anna von Haebler, Raphael Dwinger, Winfried Goos, Anatol Käbisch, Hannes Lindenblatt,Matthias Mosbach, Christopher Nell, Luca Schaub, Sven Scheele, Felix Strobel, Fabian Stromberger, Felix Tittel – Voix : Stefan Kurt, Angela Winkler – Avec les musiciens : Stefan Rager, Hans-Jörn Brandenburg,  Joe Bauer, Michael Haves, Ilzoo Park, Sophiemarie Yeungchie Won, Jinyoung Maeng, Hoon Sun Chae – costumes Jacques Reynaud – codirection Ann-Christin Rommen – collaboration musicale & sound design Alex Silva – dramaturgie Jutta Ferbers, Anika Bárdos – collaboration décor Serge von Arx – collaboration costumes Wicke Naujoks – direction musicale Hans-Jörn Brandenburg, Stefan Rager – arrangements musicaux Herbert Grönemeyer, Alex Silva – arrangements additionels pour orchestre Hans-Jörn Brandenburg, Alfred Kritzer, Lennart Schmidthals – lumières Ulrich Eh – projections vidéo Tomek Jeziorski – rédaction des surtitres Michel Bataillon.

Du 23 au 29 septembre 2016, Théâtre de la Ville, au Théâtre du Châtelet, Place du Châtelet. 75001. Site : www.theatredelaville-paris.com Tél. : 01 48 87 87 39, 01 42 74 22 77 et 01 40 28 29 30 – Prochains spectacles de Robert Wilson présentés par le Théâtre de la Ville : L’Opéra de quat’sous, du 25 au 31 octobre au Théâtre des Champs-Elysées, avec le Berliner EnsembleLetter to a Man, du 15 décembre au 21 janvier 2017 à l’Espace Pierre Cardin, avec Mikhail Baryshnikov.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On ne nait pas « Banyengo », on le devient

cropped-chessboardou Comment l’absence de citoyenneté cancérise la société malienne. Auteur : Alioune Ifra Ndiaye – Publié par les éditions La Sahélienne, collection Mémoire.

A partir d’un personnage nommé Banyengo, catalyseur par excellence de toutes les tares et formes d’incivisme, l’auteur structure une réflexion critique majeure, implacable et sans concession, suivie de propositions pour l’action.

Alioune Ifra N’Diaye a étudié au Mali et en France : il est titulaire d’une Licence en Techniques de Réalisation et d’une Maîtrise en Histoire et Géographie de l’École Normale Supérieure du Mali, ainsi que d’un DESS en Relations Interculturelles option Politiques culturelles internationales et gestion des arts de Paris3 Sorbonne Nouvelle. Il est réalisateur, metteur en scène, spécialiste en communication et entrepreneur culturel au Mali et dans le milieu culturel international francophone, connu et reconnu comme tel.

Il a écrit, co-écrit, mis en scène, produit ou coproduit plus d’une quinzaine de spectacles de théâtre, produit ou/et réalisé des centaines d’heures de programmes télévisuels diffusés sur différents canaux et dans différents pays – l’ORTM du Mali, TV5 International, RFO Sat, Canal Horizon, les chaînes nationales du Cameroun, du Gabon et du Bénin -. Il a dirigé le volet audiovisuel du Programme national d’éducation à la Citoyenneté de 2006 à 2010 et y a développé une expertise que sollicitent actuellement le Gouvernement du Mali ainsi que plusieurs institutions comme le PNUD, l’UNICEF, l’UNESCO et l’USAID – Agence pour le Développement international.

Retranscription de l’article de Diango COULIBALY (Source : Le Reporter, repris par Bamada.net ) : « On ne naît pas Banyengo, on le devient », c’est le titre du livre écrit par Alioune Ifra N’Diaye sous le conseil avisé de l’écrivain philosophe Jean Louis Sagot Duvauroux. La dédicace de l’ouvrage a eu lieu le samedi 27 août 2016 au Musée national, en présence des ex-Premiers ministres, Modibo Sidibé, Moussa Mara, et plusieurs personnalités du monde de la culture. Dans cet ouvrage de 87 pages, l’auteur tente d’expliquer l’émergence généralisée de la «Banyengo» au Mali. Comment elle s’est construite ? Comment elle empoisonne nos rapports ? Et quelles sont ses formes ? Mais aussi, comment elle participe au délitement de ce qui reste de dynamique au corps social malien. Il essaye surtout de faire des propositions de pistes de solutions axées sur la construction citoyenne, une manière incontournable de combattre la Banyengo, d’inscrire le Mali durablement dans la «Hônrônya» et d’insuffler une vraie dynamique au Mali post-crise.

Selon Alioune Ifra N’Diaye, Banyengo, c’est nous tous et de voir que nous sommes en train de développer quelque part le logiciel de la Banyengoya. C’est aussi à l’en croire, d’en prendre conscience, de nous remettre en cause et de retravailler pour pouvoir véritablement insuffler une nouvelle dynamique au Mali post-crise. Dans le livre, l’auteur reste persuadé que l’état d’esprit Banyengoya est la principale source d’énergie de nos crises. Il propose dans cet ouvrage une forme de diagnostic de cet état d’esprit. Selon lui, c’est le système et la société qui nous poussent à avoir cet état d’esprit de Banyengo. Dans ce livre, Alioune Ifra N’Diaye propose qu’on se remette en cause, qu’on réfléchisse à un nouvel état d’esprit et qu’on puisse travailler à être de «Hônrônya» du 21èmesiècle afin de construire le nouveau Mali.

Par ailleurs, l’auteur travaille déjà à l’adaptation du livre en une comédie musicale destinée au milieu scolaire et universitaire. L’intention est de faire de ce spectacle musical un outil de construction citoyenne avec des conférences-débats sur les enjeux de la crise au Mali. Le principe de cette action est d’utiliser la tradition du récit comme vecteur de la construction de la paix, de la confiance et de l’harmonie en trois axes : capter l’attention, stimuler le désir de changement, emporter la conviction par l’utilisation d’arguments raisonnés.

Ce programme couvrira 24 villes du Mali et l’île de France en partenariat avec l’association française Esprit d’Ebène. Il touchera 120 000 jeunes scolaires et étudiants en 3 mois (janvier, février et mars 2017). Il a déjà comme partenaire OXFAM et est parrainé par la Première dame du Mali, Madame Keita Aminata Maïga. Notons que le livre est publié par la sahélienne dirigée par Ismaël Samba Traoré. »

Editions La Sahélienne Mali, Bamako – Contact : sahelienneedition@yahoo.fr – Site : www.editionslasahelienne.net

Public/privé : quelle politique culturelle pour demain ?

img024Le Monde vient d’organiser pour la troisième année consécutive son Festival : deux jours de débats sur trois sites, avec plus de soixante-dix invités. Le thème retenu, Agir, est aujourd’hui parlant : « Agir sur la politique bien sûr, mais aussi la science, l’éducation, la culture, la diplomatie, la société, la technologie, les entreprises… »

Deux anciens ministres de la culture de bords politiques différents, Aurélie Filippetti et Jean-Jacques Aillagon, étaient invités dans ce cadre pour une table ronde sur le thème Public/privé : quelle politique culturelle pour demain ? Animée par Michel Guerrin, la rencontre avait lieu au Théâtre des Bouffes du Nord et a traité principalement des atouts et dangers du modèle public-privé dans l’art et la culture et de la confrontation des enjeux économiques de la culture avec les missions de service public de l’Etat et des collectivités territoriales.

Jean-Jacques Aillagon a marqué son passage rue de Valois sous Jacques Chirac, notamment par une loi du 1er août 2003 relative au mécénat, aux associations et aux fondations qui reste la référence et qui valait pour tous les domaines d’intérêt général (recherche médicale, sport etc…) non pas seulement celui des politiques culturelles. Il a fait évoluer certains musées comme Orsay et Guimet leur donnant le statut d’établissement public, c’est-à-dire plus d’autonomie de gestion. Il a également été Président du Centre Georges Pompidou ainsi que de l’établissement public de Versailles et s’occupe de la Fondation François Pineau dont la collection sera installée en 2018 dans l’ancienne Bourse du Commerce, au centre de Paris. Après deux ans de mandat au début du Gouvernement Hollande, Aurélie Filippetti, aujourd’hui députée de Moselle, s’est abstenue de voter le budget 2015 passant dans le clan dit des frondeurs. Les deux ex-ministres défendent une philosophie de la culture et des modes d’action finalement assez voisins l’un de l’autre.

Tous deux rappellent que le privé est toujours intervenu dans la culture par le biais des mécènes et que certains domaines en relèvent exclusivement, c’est le cas de la littérature, de l’édition ou du cinéma. Ils conviennent de la nécessité d’un fort engagement de l’Etat en termes de mission de service public – sans intervention et en faisant preuve de neutralité – de son rôle dans le cadre du mécénat, à savoir veiller au respect des règles, de l’éthique des mécènes, de la déontologie et de l’objet d’intérêt général. Aurélie Filippetti comme Jean-Jacques Aillagon ont tous deux insisté sur le fait que le mécénat n’était en aucun cas une mesure de substitution par rapport aux financements de l’Etat et des collectivités territoriales pour l’art et la culture.

Filippetti a rappelé l’inaliénabilité des œuvres en France et les missions de l’Etat : égalité de l’accès aux œuvres par l’éducation artistique, la prise en compte des publics défavorisés et la recherche de nouveaux publics ; égalité entre les territoires avec péréquation nécessaire entre établissements ; soutien à la création et mise en valeur du patrimoine ; prise en compte de la nouveauté et de l’innovation. Elle a ré-affirmé la nécessité de coordonner les actions des pouvoirs publics à l’échelle des territoires et de donner des outils d’évaluation et d’expertise.

Aillagon a rappelé la permanence et la continuité de l’Etat permettant de pérenniser les actions. Il est revenu sur 2008, point de départ de la crise économique qui a conduit à demander aux établissements plus de performance en générant davantage de ressources propres. Il a évoqué la problématique des musées et les nouvelles offensives en termes de location d’œuvres, qui inversent parfois les priorités, négligeant les prêts aux régions – exemples du Musée Picasso – les missions prioritaires étant d’aller au-devant des citoyens, dans les mairies, les entreprises etc… comme le dit Filippetti.

Les deux ex-ministres allument les clignotants constatant que les mécènes interfèrent beaucoup plus aujourd’hui dans le domaine de l’art et que la ligne rouge est parfois franchie ; que le mécénat doit se diversifier et qu’il est plus difficile en région où les mêmes entreprises sont sollicitées. Une Charte avait été ébauchée pendant son mandat mais de fortes pressions ont fait qu’elle n’a pu voir le jour dit Aurélie Filippetti. Au passage, elle insiste sur le rôle des petites et moyennes entreprises et des petits contributeurs comme une nécessité citoyenne, et propose une défiscalisation dégressive. L’ex-ministre insiste pour que des espaces sacralisés soient sauvegardés, hors du circuit mercantile.

Le dialogue s’est ensuite engagé avec la salle parlant de cohésion sociale, du rôle des bénévoles, des bienfaits de notre système de politique culturelle basé sur le volontarisme, de l’intérêt d’aller chercher les jeunes pour aider à une meilleure compréhension réciproque et à l’apprentissage de l’altérité, de la nécessité de stimuler les élus locaux, certains devenant frileux car pointant du doigt les lieux de résistance intellectuelle qui, dans leur essence même, sont subversifs.

Aurélie Filippetti parle du risque d’instrumentalisation et d’un rapport demandé à Bercy sur l’impact économique de la culture. A la question posée sur l’avenir des politiques culturelles elle dit la nécessité de les mettre au cœur de la vision de notre société en accompagnant les jeunes à en faire leurs objectifs de vie ce qui contribuerait à la lutte contre les crispations identitaires ; de redéfinir la volonté publique entre Etat et collectivités territoriales d’autant après la réforme territoriale et alors que les directions régionales des affaires culturelles en sortent fragilisées. En confirmant l’usure du système, Jean-Jacques Aillagon parle de la nécessité de redéfinir les missions et le périmètre d’un ministère de la Culture plus ouvert sur les régions en repensant le territoire et la culture de façon généreuse. Il évoque l’intérêt de réunir un grand ministère, doté de moyens, autour des problématiques culture, éducation et jeunesse.

Le débat s’est fermé sur le rappel de l’exception culturelle française, outil innovant s’il en fut et des dangers du traité transatlantique TAFTA – dont les négociations semblent suspendues – qui, s’il devait se mettre en place, menacerait sérieusement notre capacité d’innover.

Brigitte Rémer, 22 septembre 2016

Festival Agir-Le Monde, 16 au 19 septembre 2016 – Théâtre des Bouffes du Nord. 37 bis Bd de La Chapelle. 75010 – www.bouffesdunord.com

Avidya – L’Auberge de l’obscurité

© Shinsuke Sugino

© Shinsuke Sugino

Spectacle présenté par la Maison de la Culture du Japon et le Festival d’Automne. Texte et mise en scène Kurô Tanino – Compagnie Niwa Gekidan Penino.

Une auberge coupée du monde dans une ville thermale de la Vallée de l’Enfer, au coeur des montagnes. Deux personnages, étranges, arrivent de Tokyo, un début d’après-midi. Le thermomètre affiche zéro. Ils se chauffent autour d’un poêle en attendant le directeur des lieux qui les a invités à donner une représentation de leur spectacle de marionnettes, lettre à l’appui. Un grand silence s’installe entre ces deux hommes, qui se présentent comme père et fils. Le premier est de petite taille, nain aux longs cheveux, le second semble impassible et flotter dans son corps.

Pas de propriétaire du lieu, l’expéditeur de la lettre reste inconnu et il n’y a plus de car avant 6h30 le lendemain matin pour repartir. Ils font, dans cette auberge plus que singulière, une série de rencontres avec les quelques villageois qui l’habitent, venus en cure : Takiko, la vieille femme du premier étage, méfiante et croyante à outrance qui leur offre l’hospitalité ; deux geishas qui occupent la même chambre et avec lesquelles elle conspire ; Matsuo, qui a perdu la vue, féru de flore par l’herbier qu’il compose, homme du désespoir avec qui ils vont partager la chambre du rez-de-chaussée. Un sansuke dans son office, aperçu à travers la vitre à l’arrière-plan, saisonnier chargé de l’entretien des bains, de laver le corps des clients, de les coiffer, un réel métier aujourd’hui disparu.

Au-delà de l’histoire racontée par la narratrice, la scénographie fait vivre les lieux, elle en est le personnage principal et traduit la topographie de l’auberge. Sur plateau tournant – une belle idée – apparaissent successivement les différentes pièces de la maison : le vestibule, où l’on se déchausse ; les chambres, superposées, où l’on suit les activités de chacun, rencontre improbable de deux mondes qui se télescopent entre les marionnettistes – hommes de la ville – et les villageois ; les thermes, pièce maitresse d’où s’échappent les vapeurs des bains chauds qui ponctuent la vie des occupants et où se déroule une partie du spectacle.

Le mot Avidya a plusieurs sens, c’est le premier des douze maillons du bouddhisme, il signifie en sanskrit ignorance, illusion et aveuglement. Le metteur en scène retient le mot égarement, ses personnages sont décalés, perdus et hors du temps. L’auberge est d’ailleurs vouée à la démolition pour laisser place à une nouvelle ligne de chemin de fer et cette fin d’un monde inquiète les résidents.

Dans cette ambiance lourde et d’immobilité, d’obscurité, plane le mystère du spectacle caché au fond de la valise. Père et fils se décident à le montrer, la marionnette engage son corps à corps avec le père tandis que le fils égrène les cordes de son shamisen. Le spectacle qu’ils jugent incompréhensible déstabilise les fragiles locataires de l’auberge et se termine sur une petite apocalypse sexuelle.

Kurô Tanino a abandonné ses études de médecine pour la dramaturgie et la mise en scène et créé sa compagnie, Niwa Gekidan Penino, en 2000. Il présente son travail en public depuis 2007 et remporte un vif succès. Il obtient le 60ème Kunio Kishida Drama Award en mars 2016 pour cette mise en scène de AvidyaL’Auberge de l’obscurité dans laquelle il démystifie les corps et crée tout au long une ambiance d’étrangeté et de mystère.

Brigitte Rémer, 20 septembre 2016

Avec Mame Yamada, Takahiko Tsuji, Ichigo Iida, Bobumi Hidaka, Atsuko Kubo, Kayo Ishikawa, Hayato Mori – Dramaturgie Junichiro Tamaki, Yukiko Yamaguchi, Mario Yoshino – Décors Kurô Tanino, Machiko Inada – Directeur technique Isao Kubo – Lumière Masayuki Abe – Musique Yu Okuda – Narration Ritsuko Tamura – Traduction surtitrage Miyako Slocombe.

Du 14 au 17 septembre 2016 – Maison de la Culture du Japon, 101 bis quai Branly. 75015. Métro : Bir Hakeim – Tél. : 01 44 37 95 00/01 – Site : www.mcjp.fr et Festival d’Automne – Tél. : 01 53 45 17 17 – Site : www.festival-automne.com

Les Frères Karamazov, mise en scène Frank Castorf

© Thomas Aurin v.l.: Patrick Güldenberg (Michail Ossipowitsch Rakitin), Daniel Zillmann (Alexej Fjodorowitsch Karamasow), Lilith Stangenberg (Katerina Iwanowna Werchowzewa), Copyright (C) Thomas Aurin Gleditschstr. 45, D-10781 Berlin Tel.:+49 (0)30 2175 6205 Mobil.:+49 (0)170 2933679 Veröffentlichung nur gegen Honorar zzgl. 7% MWSt. und Belegexemplar Steuer Nr.: 11/18/213/52812, UID Nr.: DE 170 902 977 Commerzbank, BLZ: 810 80 000, Konto-Nr.: 316 030 000 SWIFT-BIC: DRES DE FF 810, IBAN: DE07 81080000 0316030000

© Thomas Aurin

Texte Fédor Dostoïevski – Mise en scène et adaptation Frank Castorf – MC93 Bobigny/Festival d’Automne, à la Friche Babcock de La Courneuve – Spectacle en allemand, surtitré en français.

Peintre de l’âme russe de la fin du XIXème, Les Frères Karamazov est le dernier roman de Dostoïevski publié d’abord sous forme de feuilleton – entre janvier 1879 et novembre 1880 – et édité intégralement avec un immense succès en décembre 1880, deux mois avant sa mort. Il brosse le portrait de la famille Karamazov dans sa lutte sans merci entre le bien et le mal, autour d’un père ivrogne, dépravé et destructeur et de trois frères, sorte d’idéal-types de la société russe : Alexeï le benjamin, un homme de foi, novice au monastère au début du roman avant d’être envoyé de par le monde et de se trouver mêlé aux disputes familiales ; Ivan, le second, un grand sceptique, solitaire et marqué par la souffrance et la haine du père ; Dimitri, homme exalté, impétueux et dépensier, toujours prêt aux excès. Un demi-frère, Smerdiakov, non reconnu et qui n’a pas sa place dans la fratrie – interprété ici par une femme – complète la toile de fond de ce roman épique et complexe.

L’oeuvre est tissée de nombreuses histoires qui se déclinent à l’intérieur de l’histoire première à l’image des poupées russes, énigmes successives à travers lesquelles le lecteur/ici le spectateur se perd par moments. Dans l’avant-propos de l’édition de 1880, Dostoïevski s’adresse au lecteur par ce clin d’oeil : « En abordant la biographie de mon héros, Alexéi Fédorovitch Karamazov, je me sens passablement perplexe. Et voici pourquoi : bien que je l’appelle mon héros, je sais pertinemment qu’il n’est pas un grand homme. Fatalement, des questions vont m’être posées : qu’a-t-il donc de remarquable, votre Alexéi Fedorovitch, que vous l’ayez choisi comme héros ? Qu’a-t-il donc fait qui soit digne d’attention ? Qui le connaît ? Et pourquoi donc faut-il que moi, lecteur, je perde mon temps à étudier sa vie ?… »

Frank Castorf, directeur de la Volksbühne dans l’ex-Berlin-Est depuis vingt-cinq ans et qu’il s’apprête à quitter, s’empare de manière radicale de textes, littéraires et dramatiques, qu’il met en scène. Invité par la MC 93 Bobigny à partir de 2001, il a présenté en France son travail sur Andersen, Boulgakhov, Brecht et Tennessee Williams. A Berlin il a longuement fréquenté Fédor Dostoievski en montant Les Démons, L’Idiot, Le Joueur, Humiliés et Offensés, Crime et Châtiment. Il crée Les Frères Karamazov en mai 2015 au Wiener Festwochen. La démesure de Dostoïevski, ses réflexions philosophiques sur le bien et le mal, la question de l’existence de Dieu, la pureté et la perversité, le libre-arbitre et la moralité, la liberté et la soumission, le doute, la Russie moderne, sont des thèmes qui donnent matière à sa propre démesure. « Chaque homme est coupable pour tous les autres… Il vous manque la foi… » commente l’un des personnages.

La démesure est dans la friche Babcock de La Courneuve où le public est accueilli : d’immenses hangars qui abritaient jadis et pendant plus de cent cinquante ans la fabrication de chaudières industrielles, rachetés en 2012 par la Banque de France sous le regard bienveillant du Département de la Seine-Saint-Denis, de Plaine Commune et de la Ville. Le scénographe Bert Neumann qui est aussi le créateur des costumes a donné, avant sa récente disparition, un extraordinaire espace de jeu de près de cent cinquante mètres d’ouverture, avec une immense palissade en diagonale derrière laquelle se déroulent des scènes que le spectateur suit à travers les raies de lumière filtrant et par les contre-jours, ainsi que par caméra interposée ; un panneau publicitaire lumineux, type Coca-Cola, rouge comme un enfer, est au fond de la galerie vers laquelle se décale parfois l’action, côté jardin ; un bassin d’eau dans lequel s’enfoncent les acteurs et un kiosque, sorte de datcha posée en son extrémité, se trouvent côté cour ; des constructions – chambres en quinconce et en hauteur, escaliers extérieurs, église orthodoxe, cuisine avec fenêtres sur cour, sauna à la cheminée qui fume et longs couloirs, la scénographie traduit la complexité de l’action.

La démesure est dans l’image qui tient le rôle de narrateur et parvient aux spectateurs en temps réel, sur un écran de petite taille compte tenu du lieu. Une partie du spectacle se passe hors de la vue du public donc hors champ, mais folies et passions, intimités et débordements sont en gros plans. Castorf est rôdé à l’image, il est l’un des premiers à l’avoir insérée dans ses créations. Le principe du spectacle repose sur ce va et vient entre le plateau et l’image projetée à partir de la caméra qui accompagne les acteurs au corps à corps, où cameraman et opérateur s’enroulent et se déroulent au fil de l’action se déplaçant dans cette construction labyrinthique qui construit le roman.

La démesure est dans le texte, celui de Dostoïevski sur lequel se greffent les mots de DJ Stalingrad, auteur connu pour son radicalisme, engagé contre le néo-fascisme et le révisionnisme. – L’adaptation de Frank Castorf donne un texte sans concession qui mêle à la Russie du XIXème l’ultra contemporain, et fait voyager entre le passé et le présent, avec quelques séquences en langue russe, « Dieu sauvera la Russie » ; dans l’intrigue elle-même, avec l’assassinat du père – sorte d’odieux bonimenteur – par l’un des trois fils : « Je te maudits pour l’éternité » ; dans les intrigues qui s’enchevêtrent où « un reptile en bouffe un autre », où « il n’y a ni perdant ni gagnant », où l’hystérie est proche de la possession, où cynisme et nihilisme sont les maitres mots.

La démesure est dans le jeu des acteurs – magnifiquement dirigés et tous excellents – qui se donnent à fond pour rendre compte des conflits – idéologiques, familiaux et intérieurs – et qui règnent sur cette imposante friche, kilomètres à l’appui. Leur vocabulaire s’étend du tragique au cynique, de la comédie au grotesque, de la possession à la rédemption. Les imprécations du Grand Inquisiteur apostrophant Dieu, filmées à l’extérieur devant le ballet des grues de La Courneuve, est un moment fort, dans le registre de la tentation : « Est-ce bien Toi qui peut rendre l’homme heureux ? » Il évoque les trois mystères – l’histoire de l’humanité, le secret et l’autorité – provoque Dieu : « Ils reconnaitront que le pain et la liberté sont incompatibles », et évoque la résurrection d’un enfant, ce qui prend sens quand à la fin de l’histoire le jeune Ilioucha se meurt. « Les hommes croient en leur immortalité… » La démesure est dans la musique : des corbeaux aux chants traditionnels orthodoxes, jusqu’aux morceaux d’aujourd’hui qui font trembler les gradins, version Metro Goldwyn Mayer.

Les Frères Karamazov mis en scène par Frank Castorf brosse un tableau sombre de la jeunesse, le clan Karamazov jouant sur les rapports de force et l’impossibilité de se réconcilier. « Le temps ne guérit rien » dit Dostoïevski qui représente tous les excès – folie, hystérie, délire, insultes, volonté de faire du mal, reconnaissant pourtant que « la vie est belle quand on fait le bien. » La transposition sur scène des thèmes philosophiques, religieux et politiques contenus dans cette œuvre touffue est une prouesse et Castorf donne ici une belle leçon de théâtre.

Brigitte Rémer, 15 septembre 2016

Avec Hendrik Arnst, Fiodor Pavlovitch Karamazov – Marc Hosemann, Dimitri Fiodorovitch Karamazov – Alexander Scheer, Ivan Fiodorovitch Karamazov – Daniel Zillmann, Alexeï Fiodorovitch Karamazov – Sophie Rois, Pavel Fiodorovitch Smerdiakov – Kathrin Angerer, Agrafena Alexandrovna Svetlova et Grouchenka – Lilith Stangenberg Katerina Ivanovna Verchovzeva – Jeanne Balibar, Starez Ossipovna, Katerina Ossipovna Chochlakova et Le Diable – Patrick Güldenberg, Ossipovitch Rakitine – Margarita Breitkreiz, Lisaveta Smerdiatchaya – Frank Büttner, Le Père Ferapont

Scénographie, costumes Bert Neumann – Lumières Lothar Baumgarte – Vidéo Andreas Deinert et Jens Crull – Caméra Andreas Deinert, Mathias Klütz et Adrien Lamande – Montage Jens Crull – Musique Wolfgang Urzendowsky – Son Klaus Dobbrick, Tobias Gringel – Prise de son William Minke, Brinkmann – Dramaturgie Sebastian Kaiser – Traduction et régie surtitres Sebastian Kaiser.

Les 7, 8, 13 et 14 septembre à 17h30, samedi 10 et dimanche 11 septembre à 15h, (durée : 6h15) – MC93 /Friche industrielle Babcock, 80 rue Émile Zola. La Courneuve. www.festival-automne.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Condition et responsabilité sociale du chercheur

unesco_logo_550x355Un colloque organisé par la Commission nationale française pour l’UNESCO en partenariat avec le Conservatoire National des Arts et Métiers s’est tenu le 8 septembre 2016 au CNAM.

Les représentants de la communauté scientifique française et internationale, les délégations permanentes auprès de l’UNESCO et les représentants de la société civile étaient invités à débattre autour des propositions relatives à la révision de la Recommandation de 1974 de l’Unesco concernant la condition des chercheurs scientifiques, élaborées par la Commission française pour l’UNESCO. Son Président, Daniel Janicot, le Secrétaire général de l’Association internationale Droit, Ethique et Science, Christian Byk, la Directrice de la Recherche au CNAM, Clotilde Ferroud et la Directrice de la Division de l’Ethique, de la Jeunesse et des Sports à l’UNESCO, Angela Melo, ont ouvert la journée. S.E. Laurent Stefanini, Ambassadeur et Délégué permanent de la France auprès de l’UNESCO l’a clôturée, évoquant le projet de création d’un observatoire mondial qui permettrait d’assurer le suivi de la Recommandation.

 Quatre sessions furent proposées au cours de tables rondes qui ont introduit aux débats : La science globale, un défi pour les chercheurs – La responsabilité sociale du chercheur scientifique – La condition du chercheur – Egalité et accès à la reconnaissance.

La rencontre concernait les chercheurs du domaine privé (les plus nombreux) autant que ceux du public – près de huit millions de chercheurs dans le monde d’après le dernier rapport UNESCO, paru en 2015 –. Elle a mis en exergue l’intégrité et l’éthique du chercheur, la nécessité du travail en équipe, l’intérêt de donner la parole à la société civile et de mettre à sa disposition les avancées des chercheurs. Elle a parlé du rapport à la connaissance, de propriété intellectuelle et de bien public, de publication et de monopole.

Elle a évoqué les conditions de travail du chercheur et d’un juste salaire souhaité, de l’inégalité du traitement entre hommes et femmes, des disparités entre les régions, de la liberté de recherche en vis à vis à la problématique de subordination hiérarchique, du temps qu’il faut à la recherche, de la nécessité d’accompagner les jeunes chercheurs à partir de la fin de leur thèse, de la fuite des cerveaux.

Elle a posé la question de devoir prêter serment devant ses pairs, comme le médecin s’engage dans ses fonctions en prononçant le Serment d’Hippocrate. Ce point a prêté à de vigoureux échanges. Evoquant la crise de confiance à laquelle la recherche fait face de manière récurrente, la responsabilisation des Etats et des décideurs est reconnue comme essentielle afin de dégager les moyens nécessaires. La création d’un fonds mondial pour la recherche, dans cet objectif, a été grandement évoquée.

La Recommandation de 1974 est aujourd’hui dépassée et incomplète, le chercheur idéal et idéalisé tel qu’elle le décrivait, n’existant pas. D’où l’intérêt de ce colloque visant à réviser le texte, une excellente initiative pour préparer l’étape suivante.

Brigitte Rémer, 14 septembre 2016

Twitter : CNFUnesco// Facebook : CommissionNationaleFrancaiseUnesco www.unesco.fr – Soundcloud : CNFU // Youtube : Commission Nationale Francaise pour l’UNESCO – Ministère des Affaires Étrangères et du Développement International, 57 Boulevard des Invalides – 75007 Paris – Tél : 01 53 69 39 55.

 

Josef Sudek – Le monde à ma fenêtre

Rue de Prague 1924  © Josef Sudek

Rue de Prague 1924
© Josef Sudek

Présentation au Jeu de Paume de cent trente œuvres du plus important photographe tchèque, né à Kolin en 1896, mort à Prague en 1976.

Sa chambre photographique grand format sur l’épaule tenue d’un bras, car il perd l’autre bras au cours de la guerre de 1914/18, Josef Sudek avance, dos voûté, sur un chemin caillouteux. Première image de l’artiste accueillant le visiteur, comme une invitation au voyage, au vagabondage, au silence.

Le voyage est sensible, de solitude, presque exclusivement en noir et blanc, sorte de clair-obscur de la mémoire. Mémoire de la nature qui l’environne, délaissée ; de la pluie cristal glissant le long de vitres embuées ; d’arbres aux longues silhouettes, isolés. Mémoire de Prague sa ville au bord de l’Elbe ; des rues tortueuses et des sculptures de la cathédrale Saint-Guy ; de sa résignation à l’époque, sous occupation nazie pendant la seconde guerre mondiale ; du temps qui s’écoule avec la lenteur d’un sablier. Mémoires de l’amitié par des portraits qu’il réalise, pleins de tendresse. Mémoire des objets qu’il collecte précieusement et dont il garde trace, comme ces papiers froissés ou quelques coquillages, comme cette rose dans un vase sur un rebord de fenêtre. Il y a de la mélancolie et pour celui qui regarde, de la fascination.

Josef Sudek aime penser en termes de projets, composer des séries – ainsi La fenêtre de mon atelier, Natures mortes, ou encore Labyrinthes -. Son monde est intérieur, il capte l’extérieur ; son geste artistique conduit du dedans vers le dehors, de l’extérieur vers l’intérieur. Il a l’art de la précision, du détail, du reflet, de la goutte qui perle, fait du quotidien son royaume, transforme l’ordinaire en œuvre d’art. Ses formats sont petits, il faut s’approcher et se laisser aller à la méditation.

Le photographe passe sa vie à expérimenter et apporte le plus grand soin aux tirages, qu’il maîtrise à merveille – tirages pigmentaires au papier charbon ou à la gélatine bichromatée, tirages tramés -. Il crée des procédés techniques qu’il utilise comme le tirage à l’huile à partir d’un positif à la gélatine bromure – l’oléobromie – rendant flous les contours et définissant des tâches de lumière et d’ombre comme autant d’ouvertures sur l’imaginaire et sur le rêve.

Josef Sudek. Le monde à ma fenêtre n’est pas une exposition chronologique, les commissaires – Vladimir Birgus, Institute of Creative Photography de l’Université de Silésie (Opava) ; Ian Jeffrey, historien de l’art et Ann Thomas, conservatrice de la photographie au Musée des beaux-arts du Canada (Ottawa) – ont effectué des regroupements thématiques et proposent sept chapitres dans lesquels se répartissent les séries : Les débuts, Le monde à ma fenêtre, Promenades nocturnes, Amis et artistes, L’âme du lieu, La vie des objets et De nouvelles façons de voir. Ce dernier chapitre dévoile notamment ses expérimentations face aux meubles et objets du moderniste Ladislav Sutnar, aux éléments du jardin de l’architecte Otto Rothmayer. Un film le montre, en action et le met en scène.

Intimiste, l’œuvre de Josef Sudek a sa place dans la poétique des plus grands, par sa sensibilité et par l’intelligence de l’obscurité et de la lumière qu’il sculpte avec la précision de l’enluminure ; par sa mélancolie proche de l’écriture de Novalis ou de Kleist, de Baudelaire ; par sa vie goutte à goutte. Dans leur singularité, ces photographies traduisent un double mouvement, d’émotion et de beauté en même temps que de nostalgie et de désolation. L’image devient musique, on entend la pluie tomber, l’artiste joue son nocturne et le visiteur se retire sur la pointe des pieds.

Brigitte Rémer, 8 septembre 2016

Exposition organisée par l’Institut Canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada – en collaboration avec le Jeu de Paume pour la présentation à Paris – en partenariat avec le Centre tchèque de Paris. Catalogue coédité par Le Jeu de Paume, Paris – l’Institut Canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa – 5 Continents éditions, Milan.

Jusqu’au 25 septembre 2016 – Jeu de Paume, 1, Place de la Concorde. 75008. Paris. www.jeudepaume.org

Théâtre Saint-Denis TGP – 100 ans de création en banlieue

IMG_0254Ouvrage de Michel Migette publié aux Editions PSD et Au Diable Vauvert – avec la participation d’Etienne Labrunie -.

C’est une belle idée que de parler de la naissance d’un théâtre et de son parcours sur plus d’une centaine d’années. Au cœur du 9-3, le Théâtre Gérard Philipe est né de la volonté politique locale. L’ouvrage offre une traversée de la vie théâtrale et de l’histoire des politiques culturelles, exemplaire.

C’était au temps… dirait Brel, du théâtre populaire originel tel que vu et pratiqué par Jean Vilar et sa troupe dans laquelle Gérard Philipe fut adulé : « Le théâtre est une nourriture aussi indispensable à la vie que le pain et le vin » déclarait Vilar. C’était au temps… où la volonté politique des maires avait valeur d’engagement pour un théâtre de service public dans un contexte de décentralisation théâtrale. C’était au temps… où idéalistes et utopistes communistes mêlaient art, culture, politique et progrès social.

Comme dans d’autres villes rouges du département de Seine-Saint-Denis – Aubervilliers, Bobigny, Gennevilliers, Montreuil etc… – Saint-Denis la militante a œuvré pour sa population ouvrière. La ville détient la célèbre Basilique-nécropole des rois de France et comme ailleurs le théâtre liturgique s’y déroulait dans les églises et monastères. Le premier théâtre y fut installé à la Révolution dans l’église des Trois Patrons, construite au Moyen-Âge. Fin XIXème la ville s’inscrivait dans le réseau des Théâtres du Peuple. Début XXème elle recevait la grande Sarah Bernhardt puis les tournées Charles Dullin ainsi que Firmin Gémier et son TNP nouvellement fondé. Elle reconnaissait à la périphérie de Paris le droit au théâtre et décida, à compter de 1897, de construire une salle municipale qui fut inaugurée le 9 février 1902 – signée de l’architecte Albert Richter – et qui eut aussi pour fonction, à partir de 1905 avec les débuts du cinématographe, d’être salle de projection.

A certains moments et traversant les deux guerres, cette salle servit au politique et devint le lieu des revendications sociales plutôt que celui de l’affirmation artistique. Dans l’après-guerre et avec le mouvement de l’éducation populaire et l’émergence d’une volonté politique, elle fut relancée comme théâtre. Jean Vilar, inscrivit dans son cahier des charges du TNP la présentation de spectacles dans les banlieues ouvrières et y joua en 1951-52 L’Avare et La Mort de Danton. Tous ces signaux persuadèrent le Maire, Auguste Gillot, poussé par son adjoint René Benhamou amoureux de culture qui le travailla au corps, de prendre en compte dans son programme l’art et la culture. Il  passa à l’acte à partir de 1953 et nomma quelques années plus tard, en 1959, Jacques Roussillon à la tête du Théâtre de Saint-Denis.

La grande aventure théâtrale commence alors vraiment. Roussillon dirige le Théâtre de Saint-Denis, baptisé Gérard Philipe le 29 janvier 1960, – en hommage au grand acteur disparu deux mois auparavant – et transforme la salle municipale en un lieu de création reconnue et bientôt incontournable. Son modèle est le Berliner Ensemble, Aragon-Triolet ses inspirateurs. Il monte Brecht, Lorca et Gorki entre autre, crée un ciné-club, accueille les chanteurs les plus engagés – Ferrat, Nougaro, Brel, Ferré – y fait un énorme travail. La création de Printemps 71 d’Arthur Adamov, véritable acte fondateur, fait date, et donne au Théâtre une autre dimension à travers laquelle la nécessité de modernisation se fait sentir. Roussillon engage José Valverde comme chef de plateau. Ce dernier monte Gorki, Hasek et Toller et lui souffle la place, en 1965, alors que change le directeur des affaires culturelles de la ville.

La période Valverde – 1966/1975 – est marquée par une programmation théâtrale plus engagée : « Pour moi, la démarche politique et la démarche artistique ont toujours été absolument parallèles. » Valverde propose des pièces contemporaines : V comme Vietnam, d’Armand Gatti ou La Guerre des paysans inspirée de Kleist, invite Antoine Vitez avec Les Bains de Maïakovski, pièce montée à la Maison de la Culture de Caen, crée une troupe permanente en 1967. Il invite en 1968 le Piccolo Teatro de Milan qui a déjà présenté les pièces de Brecht, Goldoni, Tchekhov et Shakespeare, un Piccolo qui devient sa nouvelle référence, traverse mai 68 et obtient le financement pour un vaste chantier de transformation du théâtre qui ré-ouvre le 1er mars 1969 et acquiert vite un grand succès populaire. Il invite le Berliner Ensemble, présente ses mises en scène d’un théâtre militant comme Libérez Angela Davis tout de suite en 1971 et Chile Vencera en 1974. Face aux difficultés financières et au silence des pouvoirs publics, la troupe se met en grève et Valverde se voit contraint de démissionner, en 1975.

C’est René Gonzalez qui est nommé à la tête du TGP pour la décennie suivante et en fera un phare de la création théâtrale – 1975/1985 – laissant la place aux artistes, avant de devenir directeur de la MC93, puis du Théâtre Vidy de Lausanne jusqu’en 2012, date de sa disparition. La ville de Saint-Denis vit sa révolution culturelle avec de nouveaux équipements et une nouvelle approche esthétique. Jack Lang comme ministre de la Culture y contribue largement. Théâtre, spectacles lyriques, danse, spectacles jeune public s’y succèdent. Peines de cœur d’une chatte anglaise monté par Alfredo Arias à partir d’une adaptation de Balzac y fait date, en 1977. Le TGP joue la carte de l’ouverture vers l’extérieur et du pluralisme créatif, une décennie très riche au cours de laquelle se sont succédés les plus grands metteurs en scène, de Jacques Lassalle à Joël Jouanneau, d’André Engel à Gildas Bourdet, de Jean Jourdheuil à Jérôme Deschamps-Macha Makeëff. L’ouverture en 1978 de la seconde salle, appelée salle Jean-Marie Serreau – du nom du metteur en scène disparu en 1973 – donne un nouvel outil, une nouvelle dynamique à l’ensemble.

Après le départ de René Gonzalez, les directeurs sont ensuite désignés à la tête du désormais Centre Dramatique National – CDN -. S’y succèdent Daniel Mesguich de 1986 à 1988, Jean-Claude Fall de 1989 à 1997, Stanislas Nordey et Valérie Lang de 1997 à 2001, Alain Ollivier de 2002 à 2007, Christophe Rauck de 2008 à 2013. Jean Bellorini le dirige depuis 2014. Chacun à sa manière laisse son empreinte. Le livre de Michel Migette raconte et met en relief la contribution de chacun, ses mises en scène, les troupes accueillies, sa philosophie pour la construction de l’ensemble, ses coopérations : création du ciné-club dès 1959 suivi du Temps de l’Ecran qui évoluera jusqu‘en 1991, date à laquelle une salle, l’Ecran, s’installe en centre ville, la musique avec un premier Festival en 1969 qui s’ancre ensuite aussi dans la ville, l’ouverture du Terrier, en 1970, plateforme pour musiciens et chanteurs, jeunes ou confirmés, le Centre dramatique national pour l’enfance et la jeunesse de Daniel Bazilier, installé salle Jean-Marie Serreau de 1979 à 1985, les Etats Généraux de la Culture de Jack Ralite, lieu du débat, en 1987, Africolor en 1989, Enfantillages en 1990, et l’ouverture de la salle Mehmet Ulusoy en 2009.

Théâtre Saint-Denis – TGP, 100 ans de création en banlieue est un ouvrage bien documenté qui travaille sur la chronologie et utilise en marge, en exergue, le principe de portraits des artistes et des politiques qui en ont fait la vie, ce qui donne une bonne lisibilité générale, ainsi que des pages pleins feux sur… comme page 36 : Un souffleur de conscience. Jack Ralite son complice, évoque l’apport et l’actualité de Jean Vilar : « Être vilarien, c’est avoir une parole et la respecter quand on la donne, c’est refuser le chemin du milieu. C’est avoir l’insolence de l’esprit mêlée à une tendresse cachée… Jean Vilar était pour le principe de l’audace et ne s’enfermait pas dans le principe de précaution… C’est une luciole qui brille toujours » dit Ralite ; page 52 sur Gérard Philipe, qui a marqué l’histoire de la création en France et qui comédien d’exception fut un homme de son temps ; page 70, un témoignage de Lucien Marest, secrétaire du Comité d’Entreprise de Rhône-Poulenc, sur le thème Politique et Culture ; ou encore page 262 Jack Ralite, le metteur en actes.

L’ouvrage s’achève sur la table ronde animée par Bernard Vasseur, philosophe, qui s’est tenue au TGP Saint-Denis le 3 septembre 2015 sur le thème Théâtre et volonté politique. L’actuel directeur, Jean Bellorini – qui depuis son arrivée a notamment présenté ses mises en scène de Paroles gelées d’après Rabelais, Liliom de Ferenc Molnar, La Bonne Âme de Se-Tchouan de Brecht et Tempête sous un crâne d’après Les Misérables de Victor Hugo – y prenant la parole, disait : « Je crois que le théâtre est là pour combattre les dérives et les facilités de notre société. C’est un art qui appartient à tous. L’homme a besoin de mythes, de récits pour se réapproprier sa propre langue et par conséquent sa propre vie. Il a besoin de retirer son masque social pour se donner à voir tel qu’il est… Le théâtre n’est pas fait pour les forts, pour les riches, pour les puissants. Il réhabilite la fragilité. »

La volonté des maires dans cette ville complexe de Saint-Denis, le choix d’artistes engagés permettant des textes ambitieux et des esthétiques nouvelles, sont la signature du TGP Saint-Denis dont le parcours est un défi et une utopie permanente. Dans le cercle des Centres dramatiques nationaux depuis plus de trente ans, la vigilance de son actuel Maire, Didier Paillard reste de mise. Pour lui le théâtre est le lieu de l’invention démocratique et la production artistique est au travail, le champ éducatif y reste déterminant, le public y tient le premier rôle.

Brigitte Rémer, 28 août 2016

Préface de Jean-Pierre Léonardini : C’est vent debout qu’on avance, Postface de Didier Paillard, maire de Saint-Denis : Notre théâtre pour demain – Album quadri cousu-relié – Format 240 x 300 mm – 364 pages – 30 euros.

Prochaines rencontres autour de l’ouvrage : – 9 au 11 septembre 2016, Fête de l’Humanité, Parc de La Courneuve, Stand de Saint-Denis, Espace Livre, avec Jean-Pierre Léonardini. –  17 et 18 septembre, Journées du Patrimoine, Office du Tourisme Plaine Commune, 1 rue de la République, Saint-Denis – 24 septembre, Médiathèque Centre ville, 4 Place de la Légion d’Honneur, Saint-Denis – 15 octobre à 18h, Théâtre Gérard Philipe salle Mehmet Ulusoy, Présentation aux habitants de Saint-Denis avec Jean Bellorini, Patrick Braouezec, Didier Paillard et Jack Ralite.